Allemagne

Angela Merkel: pourquoi les Allemands sont tant attachés à une chancelière si peu éloquente

Annabelle Georgen, mis à jour le 26.09.2017 à 15 h 20

On la dit sans charisme et sans vision. Angela Merkel donne pourtant plus que jamais l'image d'une chancelière inamovible. Les clefs de son succès et de son extraordinaire longévité politique? Nous sommes allés les demander aux biographes et essayistes allemands.

Tobias SCHWARZ / AFP

Tobias SCHWARZ / AFP

Angela Merkel est et restera la chancelière de l'Allemagne. Malgré la victoire en demi-teinte de la CDU aux élections législatives, la voilà promue chancelière pour la quatrième fois consécutive. Elle devrait ainsi pouvoir égaler son mentor, l'ancien chancelier Helmut Kohl, qui avec seize années passées au pouvoir détient à ce jour le record de la longévité politique en Allemagne.

En donnant leurs voix au parti chrétien-démocrate, qui a remporté 33% des suffrages le 24 septembre 2017, une majorité de citoyens allemands ont fait le choix de la continuité. «La stabilité et la prévisibilité que dégage Angela Merkel est précisément ce que les Allemands apprécient chez elle», estime le journaliste Stefan Kornelius, chef du service étranger au quotidien bavarois Süddeutsche Zeitung et auteur de la biographie Angela Merkel. Die Kanzlerin und ihre Welt. Un avis que partage son confrère Robin Alexander, correspondant politique à l'hebdomadaire Die Welt am Sonntag et auteur d'un ouvrage sur les coulisses de gestion de la crise des réfugiés, Die Getriebenen:

«Elle a une image d'une grande constance. Elle a toujours la même apparence, les mêmes vêtements, elle dit toujours les mêmes choses. Elle donne l'impression qu'avec elle, on sait toujours à quoi s'attendre. [...] Merkel dégage de la fiabilité, dans un monde de plus en plus incertain. L'Allemagne se porte bien et les gens ne veulent pas que ça change. Ils préfèrent donc voter pour quelqu'un qu'ils connaissent ou croient connaître.»

Angela Merkel a d'ailleurs axé sa dernière campagne sur cette idée simple et rassurante, résumée dans un slogan assez lisse –«Pour une Allemagne dans laquelle nous vivons bien et nous aimons vivre»– et déclinée à l'infini dans ses interventions des dernières semaines. «Merkel incarne le calme et la stabilité, et son message aux électeurs est: “Je m'en occupe, faites-moi confiance, votez pour moi”, ce qui n'est pas suffisant et évidemment critiquable», estime Stefan Kornelius.

Force tranquille

 

Cette sérénité au beau milieu d'un monde en crise qu'Angela Merkel promet à son électorat trouve un écho dans sa personnalité et sa façon de gouverner. Sa devise, comme elle l'a encore répété le soir des élections sur le plateau de la chaîne de télévision publique ARD, est éloquente sur ce point: «C'est dans le calme que réside la force». Dans un monde au rythme toujours plus effréné, où une déclaration politique chasse l'autre, Angela Merkel refuse de jouer le jeu de la précipitation et s'offre le temps de peser le pour et le contre, de sonder l'opinion publique, de prendre des décisions mûrement réfléchies. «Son secret, c'est qu'elle a un sens incroyable du timing. Elle sait exactement quand elle doit s'exposer ou pas, et elle est très prudente et hésitante dans sa façon de faire des choix», estime Stefan Kornelius.

«Elle représente un type de leadership qui est solide, pas corrompu et pas flashy, analyse la politologue Judy Dempsey, auteure de l'essai Das Phänomen Merkel. Elle est respectée car elle est parvenue à se hisser au sommet d'un parti qui est tellement conservateur, traditionnel et dominé par les hommes, et ce faisant elle a changé la nature de la CDU et de la façon de gouverner en Allemagne.»

L'homme politique Josef Schlarmann, ancien membre du bureau de la CDU et qui à ce titre l'a côtoyée durant plusieurs années, auteur de l'essai Angela Merkel aus der Nähe, estime également que le succès de la chancelière allemande repose en grande partie sur la guerre silencieuse qu'elle a menée au sein du parti pour gravir les échelons menant au pouvoir: «Elle a balayé le règne de Kohl et s'est présentée face à un groupe d'hommes à qui elle a ôté leur pouvoir un à un, ce qui lui a valu et lui vaut toujours un fort soutien de la part des femmes», estime-t-il.

Le charisme de «Madame tout le monde»

 

Ceux qui la connaissent dans l'intimité savent qu'elle est dotée d'un humour piquant, lumineux. Mais en public, Angela Merkel donne une image sobre, presque effacée d'elle-même. «Elle un charisme silencieux, qui ne se voit pas au premier regard. Elle convainc au second regard, par cette façon qu'elle a d'être réfléchie et en retrait. Ce sont des termes qui ne correspondent pas du tout à la définition classique du charisme, mais ce sont cette quiétude extraordinaire et ce manque de vanité et d'idéologie qui la rendent si charismatique», avance Stefan Kornelius.

«Elle n'est pas charismatique, son discours est sous-développé, mais elle est considérée comme une femme politique rationnelle, en raison de sa formation scientifique. C'est un aspect qui impressionne les gens»

 Josef Schlarmann

Angela Merkel brille également par la simplicité qu'elle affiche. Elle a préféré garder son appartement en location dans le centre de Berlin plutôt que d'emménager dans le prestigieux logement de fonction de la chancellerie, elle va faire ses courses elle-même, passe ses week-ends dans sa maison de campagne, à quelques dizaines de kilomètres de Berlin, et ses vacances dans les Alpes bavaroises. «Je suis qui je suis, voilà le message de Merkel», résume Judy Dempsey. «C'est là un des grands secrets de son succès», assure Stefan Kornelius. «Elle montre aux gens qu'elle sait qu'elle n'est pas au-dessus d'eux, qu'elle est très normale».

Son côté «Madame tout le monde», qui rappelle de loin le «Monsieur normal» de François Hollande, séduit les Allemands. Josef Schlarmann lui attribue un «charisme sobre mais très efficace»«Sur le plan de la rhétorique, elle n'est pas charismatique, son discours est sous-développé, mais elle est considérée comme une femme politique rationnelle, en raison de sa formation scientifique. C'est un aspect qui impressionne les gens.»

L'immaculée chancelière

 

Une autre clef qui peut expliquer le succès d'Angela Merkel est son parcours irréprochable, comme le fait remarquer Josef Schlarmann: «Elle n'a connu aucun scandale durant sa vie politique, on ne peut absolument rien lui reprocher sur un plan personnel.» Elle se tient droite dans ses bottes et a la réputation d'être incorruptible, elle qui doit justement son envol politique au scandale des caisses noires de la CDU, qui a fait basculer Helmut Kohl, son «père» politique.

Elle fait également bonne figure vis-à-vis de son prédécesseur, le social-démocrate Gerhard Schröder, qui avait profondément choqué l'opinion publique allemande en rejoignant la société russe Gazprom dès la fin de son mandat, après avoir défendu ardemment le projet du gazoduc North Stream reliant la Russie à l'Allemagne.

Mi-mère, mi-manageuse

 

Le soir des élections fédérales, plusieurs militants de la CDU réunis à Berlin autour de la chancelière brandissaient des pancartes sur lesquelles on pouvait lire «Voll muttiviert!», un jeu de mots avec «motiviert» et «Mutti», que l'on pourrait traduire par «totalement motivé». Les Allemands aiment en effet surnommer leur chancelière «Mutti» («maman»), un surnom qui donne l'impression qu'elle veillerait sur les Allemands à la manière d'une mère protectrice face à un monde extérieur menaçant, et paraît d'autant plus dérisoire qu'elle n'a elle-même pas d'enfants.

«Il y a eu tant de crises et de problèmes ces dernières années qu'il s'agit presque d'une performance visionnaire d'avoir gardé l'Allemagne telle qu'elle est»

Stefan Kornelius

Un autre surnom s'est imposé ces dernières années face à celui de «Mutti»: «die Krisenmanagerin», la manageuse des crises. «Après avoir été élue en 2005, elle a été rapidement confrontée à la crise financière et à la crise économique, et c'est ainsi qu'elle s'est créée cette image de manageuse des crises», explique Josef Schlarmann. Le pragmatisme légendaire d'Angela Merkel lui vaut d'ailleurs souvent d'être comparée, à défaut d'être une leader politique porteuse de grands idéaux, à une mère de famille gérant son foyer («Mutti») ou à une gestionnaire tenant bien sa boutique («manageuse des crises»).

Une femme de valeurs

 

Constamment dans le compromis, dans la réaction plus que dans l'action, Angela Merkel se voit souvent reprocher un manque de vision doublé d'un opportunisme politique. Si elle n'est pas la tenante d'une idéologie qu'elle s'appliquerait à faire refléter dans chacune de ses décisions politiques, elle n'en reste pas moins porteuse de valeurs morales qu'elle invoque régulièrement dans ses discours, comme lorsqu'elle a mis en avant le respect de la dignité humaine lorsqu'elle a pris la décision historique d'accueillir plus d'un million de réfugiés en 2015.

Merkel est là pour convaincre, pas pour faire rêver. «Il y a des responsables politiques qui peuvent réinventer le monde ou qui ont de grandes visions, mais Merkel n'est pas quelqu'un qui promet des utopies. Elle est très réaliste et pondérée», analyse Stefan Kornelius, qui voit en elle «plus une femme politique qui conserve et protège, qui manage les crises et résout les problèmes, qu'une femme politique qui va de l'avant». Tout en reconnaissant son mérite actuel: «Il y a eu tant de crises et de problèmes ces dernières années qu'il s'agit presque d'une performance visionnaire d'avoir gardé l'Allemagne telle qu'elle est». Et en imaginant quelle pourrait être sa postérité:

«Je pense qu'avec un certain recul, son travail pourra être évalué comme bon par les historiens, au vu de tout ce qu'elle est parvenue à éviter.»

Annabelle Georgen
Annabelle Georgen (342 articles)
Journaliste
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