France

Pourquoi il faut se réjouir de la mauvaise comédie que sont en train de jouer Mélenchon et Macron

Claude Askolovitch, mis à jour le 25.09.2017 à 15 h 18

Si les débats entre les militants En Marche et les Insoumis tournent déjà à la mauvaise caricature, au moins nous empêchent-ils de verser dans des discours plus nauséeux.

Jean-Luc Mélenchon GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP // Emmanuel Macron I GONZALO FUENTES / AFP

Jean-Luc Mélenchon GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP // Emmanuel Macron I GONZALO FUENTES / AFP

Il faudrait se dire que la comédie nous protège, et se forcer à rendre grâce, quand s’anime la pantomime de Macron et Mélenchon. Elle tourne au risible et pourtant distrait la démocratie soucieuse. Elle l’anime comme une drogue douceâtre, et l’éloigne de substances létales. Il faut le croire, quand les polémiques s’enchâssent: elles réconfortent qui veut y souscrire.

Ainsi, samedi, au gré de nos convictions préalables, nous avons pensé: qu’un peuple manifestait contre Macron qui le taxait de fainéantise; mais que ce peuple était une illusion surjouée, une foule piteuse de 30.000 âmes égarées contre la démocratie. Mais pourquoi donc la préfecture de police distillait-elle des chiffres désobligeants envers les Insoumis, si ce n’est pour défendre le pouvoir et son coup d’État social? Et ce même samedi, Mélenchon avait profané le sacré de l’histoire en affirmant que la rue avait vaincu le nazisme; mais quelle vulgarité de la part des macroniens, de glapir en meute contre une phrase tronquée!

Le temps des offusqués

 

Tout ceci est piteux, mais d’une cohérence implacable. Il faudrait en penser quelque chose. Des gens posés en débattent sur Twitter. On ne traite plus des discours ou des actes, mais d’une phrase, d’un geste, d’un oubli, d’une scorie. Nous vivons le temps des offusqués. On s’offusque de Macron chez Mélenchon, et de Mélenchon chez Macron. Chacun, à son repaire, chez soi, s’il ne s’en fout, conforte son ire, s’indignant de l’indulgence dont bénéficierait l’ennemi.

La presse est bien complaisante envers Mélenchon, qui lui accorde tant de place et d’attention! Les média ont bien inventé Macron, cet enfant-roi, et l’ont porté au pouvoir sans le questionner! Vraiment? Les bateleurs des plateaux communient leur intelligence en verve perverse. Ils en rajoutent, inimitables, jouissant de l’ouvrage. Ils valent mieux que ça, les Castaner, Griveaux, les Corbière, Garrido? Ils font leur devoir, chacun à son côté de la barrière mentale. Ils ont chacun leur foule. Elle doit apprécier.

Une double exception française

 

Offusqués de ce pays, regardez-vous pourtant! Macron et Mélenchon se ressemblent, dans ce qu’ils construisent et dans ce que l’on fait d’eux. Ils ont chacun la langue, la culture, un goût de l’histoire, le dédain des journalistes, la conviction de leur étoile, et l’équation d’un moment populiste. Ils sont face à leur part de peuple, antagonistes, jumeaux pourtant. Macron croit en l’intégration féconde dans l’Europe et le libéralisme, quand Mélenchon s’y oppose? Ce ne sont que des convictions. Ils tiennent tous deux le discours inimitable de l’exception française, tant nous serions, Français-Macron, la chance de l’Europe ou, Français-Mélenchon, l’insurrection des peuples.

Ils sont surtout, l’un et l’autre, les incarnations d’une espérance fourbue: la réinvention de la politique, quand celle-ci s’était dissoute sous nos yeux. Ils ont, sans doute, chacun son tour, bénéficié de l’attention de média qu’ils matraquent pourtant? Mais les média –ce mot-valise devrait être banni– ne sont que le reflet d’opinions mouvantes. La France a voulu, dans ses incertitudes, que ces deux-là survivent et dansent.

Deux bonnes nouvelles

 

Macron et Mélenchon, chacun son tour, Macron depuis le printemps 2016, Mélenchon depuis l’hiver, ont été suivis, accueillis, espérés, attendus, aimés parfois, comme deux bonnes nouvelles. Il nous permettaient d’échapper à tant d’impossibles: cela valait un moment de grâce, et encore aujourd’hui. Posons ici. Macron a pris la suite aussi bien de la droite responsable que de la gauche modérée –rassemblant des camps du pouvoir faussement antagonistes. Il a autorisé le pays à se passer de Sarkozy, Fillon, Juppé, Hollande, Valls, sans verser dans l’aventure.

À tout prendre, Macron vaut-il mieux que Wauquiez? Vaut-il mieux à tout prendre, s’il faut du populisme, Monsieur Mélenchon ou Mme Le Pen?

Mélenchon occupe le terrain de la gauche arcboutée et l’espace d’un populisme non ethnique. Il a permis de dépasser PS et PC, et d’espérer une colère libérée de l’extrême droite, nous délivrant ainsi de l’inexistence et de l’odieux. Il faut juger la politique ainsi, à tout prendre, et s’y tenir. Sans eux, ce serait pire. À tout prendre, Macron vaut-il mieux que Wauquiez? Vaut-il mieux à tout prendre, s’il faut du populisme, Monsieur Mélenchon ou madame Le Pen? Vaut-il mieux si la gauche doit se poursuivre hors des ministères, les connectés insoumis ou les châtelains désargentés de Solférino?

La leçon allemande

 

Macron et Mélenchon sont deux soulagements, non dénués de panache, quand ils le veulent bien. Tout ceci fonctionne; même l’absence de courtoisie qui s’installée entre eux –entre leurs féaux, leurs peuples, entre marcheurs et insoumis– est bienvenue. On aurait pu espérer, nous sommes des enfants, que s’invente un débat public tissé d’arguments et de civilisation, entre deux leaders, ayant lu des livres et croyant aux mots. On n’aurait pas besoin, dans un monde idéal, d’aller chercher trois phrases ou deux grimaces, pour que le macronien repousse Mélenchon, et le mélenchonien réfute Macron? Et pourtant si.

À espérer l’intelligence, on ne récolte qu’une imbécilité plus mordante. En Allemagne, la conjugaison des meilleurs et des raisonnables a fini par réveiller des monstres. En Allemagne où tout va bien, chez Madame Merkel qui savait tout lisser, le besoin d’adversité a dopé un fascisme. Il n’existe plus de sanctuaire. Par devoir, on avait oublié, à Berlin, que l’adversité politique n’était pas vaine. Les socio-démocrates se meurent d’avoir été d’accord avec la CDU, ou de l’avoir laissé penser. Voilà bien une leçon.

Gare aux kaa de l'identitarisme

 

En France aussi somnolent des monstres, que nourrit la politique à somme nulle. Que Mme Le Pen ait chassé Monsieur Philippot n’y changera rien. Ce que professe le Front national, que les raisons de nos malheurs sont ethniques, nationales et religieuses avant d’être économiques, d’autres s’en emparent; faites-moi confiance, disent les Kaa de l’identitarisme, chez les LR ou ailleurs. Ils sont plus pervers que le sombre et exubérant Mélenchon, quand bien même celui-ci effraierait le bourgeois, ou déprimerait l’humaniste.

Mais chut! Il ne faut pas le dire. Le macronisme et sa clientèle professent l’absolue dangerosité de Mélenchon, et que l’insoumission sera totalitaire. Le mélenchonisme affirme l’inhumanité de Macron. Nous pouvons bien, journalistes honnêtes, faire litière de ces fantasmes, chercher les enjeux réels et raconter en raison Mélenchon et Macron qui ne nous aiment guère –qu’importe– nous n’empêcherons pas l’avalanche du grotesque: ils la veulent, y poussent, y contribuent et y contribueront encore.

La nostalgie, camarade

 

Macron redira «fainéants», ou autre incongruité arrogante; Mélenchon posera à nouveau l’équivalence de Cazeneuve et de Maduro, ou autre vulgarité idéologique. Chacun construit aussi bien sa stature que sa caricature, à si grands mots. On nourrit sa guerre et celle de l’adversaire choisi. On se serait mis d’accord qu’on ne ferait pas autrement. On se déteste comme larrons en foire. Il faut que le débat public, dans sa version bruyante, oppose un pouvoir ultra-libéral dirigé par un élitaire méprisant, qui sacrifie les droits des travailleurs au profit des patrons, à une opposition crypto-bolchévique, prête, n’en doutons pas, à renverser le régime pour ruiner le pays. Il faut cela, pour que nul n’ait l’idée de regarder ailleurs.

En ce temps-là, on vibrait avec les acteurs. L’outrance était une forme de la vérité. Le socialo-communisme liberticide s’opposait à un Louis XV corrompu

On ne sait pas si cela marchera. Mais à tout prendre, quelle autre solution? L’élection d’Emmanuel Macron n’était pas la fin de l’adversité. Elle serait plutôt, si Macron se consolide et solidifie Mélenchon, son renouvellement, et une étonnante nostalgie. Elle fait revenir ce que nous connûmes, il y a une génération, quand Mélenchon était jeune et Macron, à peine un enfant…

VGE vs Mitterrand

 

En ce temps-là, l’extrême droite n’était que vestiges, et le gaullisme une dureté civilisée. On s’écharpait pourtant, dans des violences verbales, comme si la politique était définitive. On avait de l’espérance ou de la peur, en fonction de notre place au parterre. On vibrait avec les acteurs. L’outrance était une forme de la vérité. Le socialo-communisme liberticide s’opposait à un Louis XV corrompu; Valéry Giscard d’Estaing, pour un malheureux chuintement, figurait l’aristocrate fin de race, et Mitterrand nous en délivrerait au cri de Vive la République, lui qui avait dénoncé le «coup d’État permanent» du Général.

Mais il n’était, Mitterrand, qu’un aventurier de la politique, un suspect, que l’ambition seule avait poussé vers les rouges, et défendait un programme impossible. Giscard, lui, profitait des cadeaux de Bokassa, un mangeur d’hommes, et concoctait des lois liberticides… On se disait tout cela. Si Mitterrand l’emportait, on verrait des chars soviétiques place de la Concorde avait un jour galéjé Michel Poniatowski, ami et flanc-garde, à la droite si dure, du moderne Giscard.

C’est peut-être ce que nous avons connu de meilleur.

 

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (139 articles)
Journaliste
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