Culture

Il est temps de prendre Bernard Lavilliers au sérieux

Eric Nahon, mis à jour le 25.09.2017 à 21 h 30

Le chanteur voyageur fête ses cinquante ans de carrière avec un nouvel album, et derrière le baroudeur souvent moqué s'impose sans façon l'imperturbable poète.

Bernard Lavilliers sur la scène des Francofolies de La Rochelle, le 10 juillet 2014.  AFP PHOTO / XAVIER LEOTY

Bernard Lavilliers sur la scène des Francofolies de La Rochelle, le 10 juillet 2014. AFP PHOTO / XAVIER LEOTY

Bernard Lavilliers surprendra toujours. Son nouvel album, 5 Minutes au Paradis, étonne par son lyrisme, sa poésie et son absence de première personne. Lavilliers, l’homme du «Je», qui incarnait plus que tout autre le chanteur-voyageur racontant ses expériences, s’efface aujourd’hui devant ses personnages. Son dernier album studio date de 2013, mais c’est comme s’il n’avait pas quitté le devant de la scène depuis quatre ans. En 2016, son label Barclay réédite Pouvoirs, un disque atypique sorti en 1979, et les Francofolies lui dédient une soirée pour l’occasion.  La même année, Florent Marchet et Arnaud Cathrine montent l'album-spectacle Frère Animal 2 avec un joli casting de chanteuses et de chanteurs… Et c’est Bernard Lavilliers qui joue le rôle de père. Cet été, c’est France Inter qui a lui a consacré une série documentaire.

Ce «retour en grâce» pourrait étonner s’il en était vraiment un. Dans les années 1980 et 1990, Bernard Lavilliers a connu des succès considérables qui ont souvent occulté l’ensemble de sa carrière. «Idées Noires» avec Nicoletta (1983), «On the road again» (agaaain - 1988), «Noir et blanc» (La musique est un cri qui vient de l’intérieur - 1986) ou «Melody Tempo Harmony», avec Jimmy Cliff (1995). Mais le retour sur le devant de la scène de Pouvoirs (1979) nous rappelle que Lavilliers est avant tout un homme d’albums. Ses nombreux fans évoquent d’ailleurs plus le nom de ses albums que ses chansons.  Mais le grand public se souvient surtout des débats enflammés, de ses concerts de soutien (comme ici à Uckange) et des concerts de Renaud qui se moquait allégrement des musiques « black qui claquent comme chez Lavilliers ».

On retrouve Bernard Lavilliers dans un café du bas-Belleville à Paris pour évoquer ce nouvel effort 5 minutes au Paradis, enregistré avec Benjamin Biolay, Romain Humeau, Fred Pallem ou Feu Chatterton.  De but en blanc, le chanteur en impose. Veste et boucle d’oreille de Corto Maltese, air sérieux. Sa voix parlée est la même que sa voix chantée. L'impression de rudesse s'efface dès qu'il commence à parler. Ce petit grain de voix et un quelque chose de malicieux dans le regard qui rend cet homme instinctivement chaleureux.

Un disque de voyage. En France.

Nous attaquons directement. L’actualité nous guide pour évoquer le dernier clip «Charleroi» .

 

«J’ai commencé à regarder le nombre de vues sur Youtube, c’est assez amusant de constater que les gens aiment bien.  Je ne me dis pas que je suis un génie parce que mon clip est classé… J’aime ce clip parce que la chanson est très dure mais Gaëtan Chataigner a su trouver une astuce». Le réalisateur a filmé la solidarité et l’amour des gens qui vivent dans cette ville, alors que les paroles évoquent le désespoir d’un homme qui ne rêve que de partir de cette ville. Encore une histoire de contrepied.

Comme pour Pouvoirs, le disque actuel est un concept.  En 79, Lavilliers explorait les différentes sortes de pouvoirs sur deux faces. C’est en 2016 que l’envie lui prend de le rejouer sur scène, aux Francofolies. «En plus d’être un disque que tout le monde dit connaître mais que personne n’a acheté, je trouvais que ce Pouvoirs avait une résonnance particulière l’année dernière. Alors j’ai voulu le monter avec quatre musiciens.» Le hasard le plus horrible a voulu que le concert se tienne le 15 juillet 2016, le lendemain de l’attentat de Nice.

 

 

Le concert aura finalement lieu avec une sécurité renforcée et une minute de silence en mémoire des victimes. Après une petite dizaine de concerts avec Pouvoirs, Lavilliers se remet à écrire, évidemment influencé par ces ambiances particulières de la France d’après les attentats. «Croisières méditerranéennes» ou «Vendredi 13» naîtront assez naturellement.

5 minutes au Paradis, c’est un disque de voyage. En France. Lavilliers ne nous avait pas habitués à ça. «Je dis volontiers que je suis un chanteur politique, mais je suis surtout un témoin de mon temps.» L’introduction avec cordes et cuivres signées Fred Pallem (du Sacre du Tympam) sonne comme un générique de superproduction. 5 minutes au Paradis a un début, un milieu et une fin.

 

 

Il ne faut pas se laisser avoir par le tempo soft de «Croisières méditerrannéennes». Quand Lavilliers explique que les hommes, femmes et enfants qui traversent la Méditerranée sur de faux zodiacs payent plus chers que ceux qui font des croisières sur des paquebots, on sent une sourde colère dans sa voix. Intacte. «Imaginer la mer, qu’on a payée si cher… Je n’ai pas voulu écrire de manière aussi simpliste que Renaud ou d’autres chanteurs engagés. J’ai essayé de faire un poème malgré tout.»

L’album est dur, mais ce n’est pas un pamphlet. Les personnages qui peuplent ce disque ne sont pas forcément sympathiques. Mais Lavilliers réussit à nous faire swinguer avec Mittal dans «Fer et défaire». On retrouve aussi des accents rock sur «Bon pour la casse» avec la rythmique du groupe Feu Chatterton. Lavilliers renoue ici avec la fable sociale... mais chez les cadres: «Le mec est numéro 2 de sa boîte, sauf que le numéro 1 n’en veut plus. Personne ne dit pourquoi on le vire, même s’il n’a pas fait d’erreur. Alors il se pose toujours la question: Mais pourquoi?»  La thématique de la chanson fait penser à une autre, la célèbre «Les mains d'or», sortie en 2001. Ce top manager pourrait lui aussi chanter: «je voudrais travailler encore».

 

 

 

 

Lavilliers répond amusé: «Ce personnage de cadre viré ne se sentait certainement pas concerné par le sort de l’ouvrier de la chanson "Les mains d’or".  Il ne vivait pas dans le même monde avec sa voiture de fonction, etc. Le cadre s’est fait virer et il fallait qu’il soit parti quinze minutes plus tard avec ses cartons, entouré de vigiles. Un ami qui m’a raconté comment il s’est fait virer de sa maison de disque… Cela a inspiré ma chanson.»

Les personnages des chansons de Lavilliers ont une vie propre. L’homme confie qu’il travaille ses chansons comme un romancier. Il continue: «Le marchand d’armes du morceau "5 minutes au Paradis" est inspiré d’un mercenaire de Blackwater que j’ai rencontré. Il fait partie d’une armée privée de 50.000 hommes. A force de retourner sa veste, il sait que ça va mal finir pour lui.»

Dans ce disque particulièrement, Lavilliers laisse parler ses personnages (sauf sur le dernier morceau, «L’Espoir», on y reviendra). A mille lieux de l’image de baroudeur que l’on a pu avoir de lui il y a quelques années.

Confondu avec ses personnages

C’est une des raisons de la méprise la plus courante sur Bernard Lavilliers: on l’a souvent confondu avec ses personnages… Mais lui-même le reconnaît:  Je sais qu’il y a confusion. A l’époque j’en faisais trop. Je voulais casser l’image des chanteurs engagés en col roulé. Je faisais beaucoup de boxe à l’époque, je disais que je venais du bas –ce qui est vrai, alors ils ont vu arriver un type qui roulait un peu trop des mécaniques.». A une époque, les années 70, où tous les chanteurs de rock étaient maigres et drogués (et où tous les journalistes spécialisés l’étaient tout autant), un type baraqué, chantant grave et faisant deux heures de boxe par jour, ne pouvait que détoner.

Le personnage tellement fort que les Fatals Picards lui ont dédié un hommage merveilleux…

 

«Oui ils ont poussé le bouchon! Ils aimaient mes chansons et en même temps ils écoutaient ce que Renaud et les autres disaient sur moi à l’époque… Ils se demandaient comment j’allais le prendre… Moi ça m’a fait marrer. C’est comme lorsque l’on critique BHL en col de chemise sur les lignes de front. Cette chanson va très loin. J’aime ça, ce côté "Zorro est arrivé". D’ailleurs, je joue dans le clip.» Derrière l’humour potache des Fatals Picards, il y a une admiration sincère qui allait à contre-courant à l’époque où le morceau est sorti. C’est toute une génération d’artistes qui, aujourd’hui se réclament de l’héritage de Lavilliers et qui travaillent désormais avec lui, à l’instar de Jeanne Cherhal qui clôt l’album avec un duo parfait, «L’Espoir».

«J’ai toujours eu des fans qui voyaient plus loin que ça. Mais le grand public ne pouvait me voir que comme un rouleur de mécaniques, chanteur de rock ou salsa. C’est bien que je sois devenu un poète, un auteur à leurs yeux aussi. J’ai laissé les choses se faire naturellement je pense.»

Les choses ont changé au moment de Carnets de bord, au début du XXIème siècle. Lavilliers se pose et regarde le monde qui l’entoure. Aujourd’hui, ce qu’il raconte depuis cinquante ans est raccord avec l’opinion publique. Ce n’est pas Lavilliers qui a changé, mais la France qui a changé autour de lui. C’est en ça qu’il surprendra toujours.

Eric Nahon
Eric Nahon (33 articles)
Journaliste
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