Boire & manger

Végétarien, je ne veux pas être condamné à bien manger

Thomas Messias, mis à jour le 28.09.2017 à 10 h 11

Parce qu'on peut refuser de manger de la viande tout en aspirant à engloutir des burgers, il faudrait que McDonald's France propose enfin des alternatives végétariennes convaincantes.

Vegan burgers | Nacho Pintos via Flickr CC License by

Vegan burgers | Nacho Pintos via Flickr CC License by

Je me souviens parfaitement de la dernière fois que j’ai mangé de la viande. C’était dans le deuxième plus grand McDonald’s du monde, à quelques pas de l’entrée de Disneyland Paris. Je ne sais pas s’il existe en France un lieu plus emblématique du capitalisme américain.

Je pourrais vous raconter que c’est le dégoût inspiré par ce lieu qui m’a définitivement convaincu de devenir végétarien, mais ce serait faux. La décision était déjà prise depuis quelques jours: j’allais arrêter de manger des animaux. Mais ce soir-là, avec un appétit d’ogre et deux enfants épuisés à gérer, je n’ai pas su résister à l’appel du burger. Et c’est sans conviction (mais jusqu’à la dernière bouchée) que j’ai englouti un Big Mac, copieusement arrosé de Sprite.

Cela fera bientôt deux ans. Depuis, j’aimerais vous dire que la simple vue du logo McDonald’s me révulse et que je conchie toute personne qui y met les pieds. Je serais admirable d’intransigeance et de cohérence, mais là encore, ce serait mentir.

La vérité, c’est que je continue à entrer régulièrement dans le McDo le plus proche de chez moi afin d’y commander un repas pour mes gosses. Pour eux, le Happy Meal, c’est l’extase.

Mes enfants aiment manger. Ils ont le palais assez fin, mais ils aiment aussi la grosse bouffe. Et puis ce sont des enfants, quoi. Ils aiment attraper des frites avec leurs mains toutes grasses, tremper leurs nuggets de poulet reconstitué dans leur dosette de sauce barbecue, se réjouir de tous les trucs cools qu’ils vont pouvoir faire avec le jouet qu’ils vont trouver au fond de leur boîte... Spoiler: le fameux jouet sera retrouvé abandonné sous le canapé du salon dix jours plus tard, puis sera vendu pour vingt centimes à l’occasion du prochain vide-grenier familial.

Nostalgie du Royal Cheese

J’ai arrêté la viande pour tout un tas de raisons. Des raisons liées à l’écologie, à la souffrance animale, à la qualité de vie. Mon argumentaire n'est pas très précis; simplement, ça me semblait être la meilleure chose à faire.

Pour autant, je ne suis pas devenu aussi sensible ou concerné que certains de mes congénères non omnivores: aujourd’hui encore, lorsque je vois passer un Royal Cheese devant moi, je devrais m’offusquer en imaginant le calvaire vécu par le bœuf qui a servi à le garnir, mais j’avoue penser avant tout au fait que j’aimais follement la saveur de ce machin (même si je n’en ai plus vraiment envie maintenant).

Alors je continue à aller au McDo en famille. Il y aurait tout un tas de bonnes raisons de ne pas le faire, mais je le fais quand même. Et puisque je suis un être humain pourvu d’un appétit assez solide, il faut bien que je me nourrisse. Et je n’ai hélas pas d’autre choix que de me gaver de frites avant d’enquiller une ou deux glaces.

Ici, rien n’a été pensé pour moi, ou presque. Je peux effectivement avaler une salade de pâtes à la mozzarella ou une salade verte, mais je m’y refuse. D’abord parce que ce sera clairement moins bon que si je mangeais la même chose à la maison; ensuite parce que dans un fast-food, j’ai envie de manger comme au fast-food.

Je veux un burger dont la sauce indéfinie (mais végétarienne) vienne tacher ma chemise parce que j’ai mangé salement. Je veux des onion rings qui me réchauffent l’intestin à défaut de me procurer un orgasme culinaire. Je veux me rassasier autrement qu’en piquant les frites de mes mioches pendant qu’ils regardent ailleurs.

L'éden belge

En France, c’est impossible. Alors imaginez ma stupeur lorsque, il y a quelques semaines, j’ai poussé les portes d’un McDo belge presque par hasard (bon d’accord, pour nourrir paresseusement les gosses en rentrant de vacances). Il n’y avait pas un hamburger végétarien, mais trois, oui, TROIS, regroupés sous l’appellation Make it veggie.

Ce soir-là, j’ai fait bombance, me délectant de ces recettes franchement satisfaisantes. Entendons-nous bien: les végétariens qui aiment les hamburgers n’ont pas envie qu’on leur vende un vague truc ressemblant à ce qu’il reste d’un hamburger lambda quand on en a retiré le steak. On veut des saveurs, de la mâche, du burger qui tienne au corps.

Avec ceux estampillés Make it veggie !, c’est réussi, notamment parce que les patties (la pièce centrale du burger, généralement constituée de poulet ou de bœuf chez les omnivores) sont fichtrement réussis. Si je ne vois pas bien l’intérêt de fabriquer de la nourriture qui imite la viande (les fausses saucisses et le faux lard fumé, c’est non), j’avoue que l’épaisseur et le côté fibreux du patty belge m’a séduit après m’avoir surpris. Pour tout dire, j’ai recraché ma première bouchée, persuadé -à tort- qu’on m’avait fait avaler du poulet.

Grisé par mon festin, j’ai un temps envisagé de demander l’asile politique en Belgique, avant de réaliser que ce serait plus simple si McDonald’s France se mettait lui aussi à proposer de la vraie nourriture végétarienne.

Ce sera le cas du 10 octobre au 27 novembre avec la sortie du Grand Veggie, dont la présence sur une période limitée témoigne du manque d’envie de séduire durablement la clientèle végétarienne de la part de la firme.

Sa recette, qui vient d’être annoncée, me donne hélas envie de partir vivre en Belgique: la galette légumes-emmental, c’est le degré zéro du patty, le truc qu’on bricole chez soi quand on a envie d’un burger sans viande mais qu'on n'a ni temps, ni inspiration.

Lorsqu’il a dévoilé la recette à son lectorat, Cristian Thomas du site Fast and food a principalement reçu deux types de commentaires sur Facebook: il y avait évidemment les remarques pleines de bon sens de gentils carnistes bien intentionnés…

… mais aussi des tas de réactions aussi blasées que la mienne à l’idée que ce Grand Veggie qui aurait pu faire l’événement ne soit qu’un vague substitut, destiné à faire temporairement taire les amateurs de nourriture végétarienne.

La France à la bourre

Il y a vraiment quelque chose qui cloche en France. Autour de nous, de l’Italie à l’Arabie Saoudite, des produits végétariens sont proposés de façon permanente dans les McDonald’s. En Norvège, un burger végétarien du nom de Veggie McSpice, pouvant même devenir végane à la demande, a été lancé en mai. Ce fut le cas auparavant en Afrique du Sud et en Asie du Sud-Est.

L’immobilisme de la France n’est hélas pas une surprise, affirme Cristian Thomas:

«La France a toujours été en retard et le sera dans le futur, pour moi il n'y a pas vraiment de doute. À New-York et Londres, où je me rends assez régulièrement pour observer les bouleversements et surtout les tendances émergentes, il y a une véritable culture du bien-être, de l'alimentation, et des produits végétariens. Cela arrive en France, mais ça a pris du temps et pour le moment nous sommes encore en retard.»

Autre problème, qui n’est certes pas une excuse: préparer des burgers végétariens et véganes de façon sérieuse et respectueuse implique d’éviter tout contact entre ces derniers et les produits issus d’animaux (viande, fromage).

Tout cela a un coût: il faut aménager de nouvelles stations de travail, mais aussi former le personnel. La demande ne serait pas assez forte pour que McDo ait envie de passer à l’action. D’après la carte proposée par le site Vegactu en 2013, la France reste l’un des pays les moins riches en végétariens, ce qui peut expliquer pourquoi les hamburgers sans viande n’y constituent pas une priorité pour Ronald McDonald et sa bande.

Végétarisme = militantisme?

Selon Cristian Thomas, la demande n’est pas suffisante de la part de la clientèle végétarienne française. Il faut dire qu’en France plus qu’ailleurs, les végétariens et végétariennes (et a fortiori les véganes) ne s’arrêtent pas à de simples partis pris alimentaires: leur militantisme les pousse à éviter toutes les grandes enseignes, à se lancer dans le zéro déchet, à fustiger en masse l'impérialisme américain… Pour beaucoup, le végétarisme n’est qu’un étendard parmi tant d’autres.

Chez nous, McDonald’s est un peu devenu l’Antéchrist, cette idée ayant sans doute gagné du terrain depuis le démontage du restaurant de Millau orchestré par José Bové.

Il n’empêche qu’il existe ici comme ailleurs, des personnes végétariennes qui, certes, se soucient de la souffrance animale et du futur de la planète, mais revendiquent aussi leur droit à la malbouffe. Et si des marques comme Herta ont fait de très gros progrès en matière de comfort food végane (leurs nuggets au soja et au blé, c’est le petit Jésus en culotte de velours), nous réclamons la possibilité de manger nous aussi de manière régressive, à côté de chez nous ou à l’autre bout de la France, pendant que nos marmots essuient leurs mains luisantes de gras sur leurs pantalons propres.

 

Thomas Messias
Thomas Messias (132 articles)
Prof de maths et critique ciné
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