Monde

11-Septembre et Irak: la théorie du papier tue-mouches (6/9)

Timothy Noah, mis à jour le 06.10.2010 à 17 h 17

Sixième volet de l'enquête sur l'absence d'attentats aux Etats-Unis depuis le 11 septembre 2001: la guerre en Irak était-elle un point de fixation pour l'armée américaine et al-Qaida?

Cimetière militaire d'Arlington aux Etats-Unis. REUTERS/Joshua Roberts

Cimetière militaire d'Arlington aux Etats-Unis. REUTERS/Joshua Roberts

A l'occasion du neuvième anniversaire des attaques du 11 septembre 2001 contre New York et Washington, nous republions une série de neuf articles de Slate.com sur les raisons pour lesquelles il n'y a plus depuis un autre attentat d'ampleur sur le sol américain. Cette série a déjà été mise en ligne en septembre 2009, il y a un an. Pour lire l'introduction, Pourquoi n'y-a-t-il pas eu un autre 11 septembre? cliquez ici, le deuxième volet de la série est intitulé Les fous de Dieu ne sont pas des criminels de génie, le troisième article Al Qaida préfère-t-elle le Pakistan et l’Afghanistan à l’Amérique?, le quatrième article Les musulmans américains n'ont pas suivi al Qaidale cinquième articleAl Qaida cherche-t-elle à dépasser le succès du 11 septembre? le sixième article 11-Septembre et Irak: la théorie du papier tue-mouches, le septième article Bush a-t-il protégé l'Amérique après le 11 septembre?, le huitième article 11 septembre: la théorie des cycles électoraux et le neuvième article La théorie de l'espace-temps.

Les attentats du 11-Septembre ont provoqué l'invasion américaine de l'Afghanistan, dont le régime taliban abritait al-Qaida. C'est logique. Puis ils ont provoqué une invasion américaine de l'Irak. Ce qui n'est pas logique. L'administration Bush prétendait que l'Irak de Saddam Hussein entretenait des liens étroits avec al-Qaida. Elle se basait sur:

a) des allégations avancées par Laurie Mylroie, chercheur de l'American Enterprise Institute, discréditées ultérieurement;

b) la confession d'un prisonnier d'al-Qaida, menacé de tortures par les autorités égyptiennes, qui s'est rétracté ensuite;

c) un faux rapport des services de renseignements tchèques au sujet d'une réunion à Prague entre le principal pirate de l'air du 11-Septembre, Mohammed Atta, et un agent des renseignements irakien ;

d) la plainte fantaisiste du secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld lors d'une réunion le 12 septembre 2001 à la Maison-Blanche «qu'il n'y a aucune bonne cible en Afghanistan, alors qu'il y a plein de bonnes cibles en Irak»;

et, enfin:

e) certains problèmes œdipiens du président George W. Bush.

Frustration

Le soi-disant lien terroriste contredisait catégoriquement les découvertes des agences de renseignement, ce qui fut largement connu du public avant que les bombardements ne débutent en Irak. Pour l'administration Bush, l'absence de preuve crédible liant l'Irak et al-Qaida était profondément frustrante, surtout après que l'autre principale justification de la guerre -la présence d'armes biologiques, chimiques et éventuellement nucléaires en Irak-avait été réfutée.

Et puis, une chose merveilleuse s'est produite : le lien avec al-Qaida est devenu réel. Après l'invasion américaine, l'Irak s'est soudain mis à grouiller de terroristes dévoués à al-Qaida. Certes, c'était une très mauvaise nouvelle pour le gouvernement irakien naissant et pour l'armée américaine, qui furent tous deux la cible d'attaques violentes alors qu'ils tentaient d'imposer l'ordre. Mais cela a permis au président Bush de claironner, en effet: vous voyez? Je vous avais bien dit que la guerre en Irak s'inscrivait dans la lutte contre le terrorisme! C'est ainsi qu'est née la théorie du papier tue-mouches.

La théorie du papier tue-mouches affirme qu'al-Qaida n'attaque pas les Etats-Unis parce qu'il est trop occupé à attaquer les Américains en Irak. Bien qu'on la prenne souvent à tort pour une stratégie, il s'agit, en réalité, d'une justification qui vient après coup (si la Maison-Blanche sous Bush s'était attendue à ce qu'al-Qaida essaime en Irak, elle n'aurait pas prédit avant l'invasion que les soldats américains seraient accueillis «comme des libérateurs, et non comme des conquérants.») Le lieutenant général Ricardo Sanchez, qui commandait à l'époque l'armée américaine en Irak, est peut-être le premier à avoir exprimé clairement cette théorie en 2003, lors d'une interview menée par Wolf Blitzer, de CNN:

«C'est ce que j'appellerais un aimant à terroristes, où l'Amérique, par sa présence ici en Irak, crée une cible par la force des choses, si vous voulez. Mais c'est exactement ainsi que nous voulons les affronter. Nous voulons les combattre ici. Nous nous sommes préparés à leur faire face, et cela permettra au peuple américain d'éviter de subir leurs attaques aux Etats-Unis» (les italiques sont de moi).

Le président Bush l'a reformulé lors d'un discours à la nation en juillet 2005:

«L'Irak est le dernier champ de bataille de cette guerre. De nombreux terroristes qui tuent des hommes, des femmes et des enfants innocents dans les rues de Bagdad sont des adeptes de la même idéologie meurtrière qui a ôté la vie à nos concitoyens de New York, de Washington et de Pennsylvanie. Il n'y a qu'une seule manière de les contrer : les vaincre à l'étranger avant qu'ils ne nous attaquent chez nous» (les italiques sont de moi).

Terrain d'entraînement

Une réflexion responsable sur la théorie du papier tue-mouches nécessite quelques avertissements. D'abord, ni tous les insurgés, ni même la majorité qui combattent les soldats américains en Irak ne sont des étrangers: en 2005, le Washington Post estimait qu'ils représentaient entre 4 et 10% du total. Même al-Qaida en Irak, le groupe auquel la théorie du papier tue-mouches semble le mieux s'appliquer, est formé principalement d'Irakiens, et il s'agit d'avantage d'une franchise d'al-Qaida que d'une filiale. Il faut savoir aussi que la Central Intelligence Agency (CIA) a conclu dès 2005 que pour les extrémistes islamistes, l'Irak était au moins autant un terrain d'entraînement qu'un piège à mouches. Le nombre de djihadistes anti-occidentaux créés par la guerre en Irak dépasse probablement le nombre de ceux qui ont été tués pendant la guerre en Irak.

Pour ce qui nous intéresse, cependant, il faut surtout garder en mémoire que la théorie du papier tue-mouches est devenue au mieux une explication historique, mais n'est pas un guide de la réalité actuelle. Les combats ont considérablement diminué en Irak aujourd'hui, et al-Qaida en Irak bat de l'aile au moins depuis 2007. Le fondateur du groupe, Abou Moussab al-Zarkaoui, a été tué lors d'une attaque aérienne en juin 2006, et au mois de mai son successeur, Abou Ayoub al-Masri, a subi l'humiliation de voir la mise à prix de sa tête passer de 5 millions à 100.000 dollars. L'Irak n'est plus la diversion djihadiste d'antan, et n'a probablement jamais été celle qu'on a bien voulu le faire croire.

C'est une bonne nouvelle pour l'Irak, mais pas tant pour les Américains qui s'inquiètent d'une éventuelle suite aux attentats du 11-Septembre. Quelle qu'ait été la mesure dans laquelle al-Qaida et ses membres ont été distraits par la guerre en Irak, aujourd'hui elle ne les distrait plus. Qu'est-il advenu de tous ces djihadistes entraînés? Sont-ils en train de réorienter leurs efforts vers un complot visant les Etats-Unis? Nous l'ignorons. La théorie du papier tue-mouches gagne sa place dans le spectre des inquiétudes, non à cause de ce qu'elle permet d'expliquer mais par les nombreux impondérables qu'elle n'explique justement pas.

Timothy Noah

Traduit par Bérengère Viennot

Image de Une: Cimetière militaire d'Arlington aux Etats-Unis. REUTERS/Joshua Roberts

 

Timothy Noah
Timothy Noah (22 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte