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Et si on fichait la paix à la tour Montparnasse?

Franck Gintrand, mis à jour le 28.09.2017 à 8 h 02

On voudrait la détruire sans réaliser qu’elle nous manquerait. On s’apprête à la travestir au risque de la ridiculiser. Et pourtant, il est possible d'aimer la tour Montparnasse pour ce qu’elle est, un symbole imparfait mais fort de Paris.

Vue sur la tour Montparnasse à partir de la rue de Rennes à hauteur de la rue St Placide et du boulevard St Germain. FRANCK GINTRAND.

Vue sur la tour Montparnasse à partir de la rue de Rennes à hauteur de la rue St Placide et du boulevard St Germain. FRANCK GINTRAND.

Une verrue… Une réalisation moche, hideuse, sans intérêt… Alors que le temps aurait dû faire son œuvre et finir par faire taire le feu de la critique, la tour Montparnasse continue d’être la mal aimée de la capitale.

Elle réussit même à faire l’unanimité de la classe politique… contre elle. Les députés de droite, Bernard Debré et Nathalie Kosciusko-Morizet, le maire PS de la capitale, Bertrand Delanoë, le président du groupe FN au conseil régional, Wallerand de Saint-Just… Tous ont, un jour ou l’autre, baissé le pouce en appelant de leur vœu sa destruction pure et simple. Une volonté pour le moins radicale qui n’est pas sans rappeler une modernité haineuse du passé.

Un bouc émissaire facile

Il faut dire que la tour est depuis ses origines un bouc émissaire facile. Pas d’habitant. Aucun risque de stigmatisation sociale. Rien que des bureaux. De là à en faire le symbole du capitalisme dans sa forme la plus basique et la plus idiote, le pas est vite franchi.

Il y a pourtant pareil voire pire. Pareil ou presque, c’est la tour du Hyatt Regency Paris Étoile, anciennement hôtel Concorde La Fayette. Troisième bâtiment le plus élevé de la capitale après la tour Eiffel et la tour Montparnasse, elle échappe au lynchage public en dépit d’une ressemblance troublante avec le gratte-ciel le plus détesté de la ville. Et il y a pire. Prenez la tour TF1 conçu par Roger Saubot, un spécialiste de la tour de bureau et un des concepteurs de la tour Montparnasse. Assumant sans complexe une totale absence d’imagination et d’élégance, ce cylindre écrase de sa masse l’immeuble attenant et tout le secteur environnant. Difficile de mieux signifier la puissance médiatique de la première chaine de télévision et le poids financiers de son actionnaire, le groupe Bouygues! Et ne parlons pas des tours d’habitation. Les Olympiades dans le XIIIe arrondissement ou la tour Beaugrenelle en front de Seine, dans le XVe arrondissement, témoignent si besoin était que l’absence d’imagination ne plane pas seulement sur les tours de bureaux.

Quelque chose de particulier se joue donc à Montparnasse qui va bien au-delà de l’esthétique. Pourquoi une construction qui, à force d’habitude, aurait dû s’installer dans le paysage parisien continue-t-elle de susciter autant d’oppositions?

Remarquons d’abord que toutes les grandes réalisations contemporaines au cœur de Paris ont fait et font l’objet de vives polémiques: le centre Pompidou, les colonnes de Buren, la pyramide du Louvre, l’Opéra Bastille, la Bibliothèque nationale de France ou encore récemment la canopée des Halles.

Un constat tout aussi vérifiable en ce qui concerne les tours, le dernier exemple en date nous étant fourni par le projet très contesté de la tour Triangle. À la limite, peu importe ce qui se conçoit et se construit dans le XIXe, le XIIIe ou sur le secteur de La Défense, le centre de Paris ressemble à un périmètre sacré, au sein duquel toute création architecturale contemporaine, quelle qu’elle soit, provoque inévitablement des torrents de réactions.

Le douloureux destin des «monuments des monts de Paris»

Cette hypersensibilité est encore plus manifeste si on considère le lieu où la tour du Montparnasse est érigée: une hauteur. À l’instar de Rome, Paris en compterait sept: la colline de Chaillot, la colline de Champ l'Evêque -correspondant aujourd'hui au cimetière du Père-Lachaise-, Montsouris, Montmartre, la Butte-aux-Cailles, Ménilmontant et Montparnasse.

Toutes oscillent entre soixante mètres pour la «montagne» Saint Geneviève et une centaine de mètres pour les collines de la rive droite. Au sommet de chacune, il n’est matériellement possible de construire qu’un monument digne de ce nom. Un choix par définition cornélien en raison du caractère éminemment visible et symbolique du monument.

Et c’est bien ce qui explique en quoi l’ostracisme qui frappe la tour Montparnasse n’a, au regard de l’histoire, rien d’exceptionnel. Qui peut sérieusement affirmer que le Sacré Cœur est un chef d’œuvre? Qui connait les architectes du Trocadéro? Et que serait aujourd’hui la fréquentation du Panthéon s’il était resté une simple église?

En réalité, chacun de ces monuments a essuyé les pires critiques dès les origines. Son chantier est à peine commencé, à la fin du XVIIIe siècle, que le projet de l’église Sainte Geneviève est déjà contesté. Son architecte, Jacques-Germain Soufflot, est accusé d’avoir été un peu léger dans ses calculs et d'avoir eu la main un peu lourde en dessinant trois coupoles de l’édifice. On s’inquiète très vite de voir son église s’effondrer comme un château de cartes.

L’architecte Pierre Patte et l’écrivain Louis-Sébastien Mercier, pour ne citer qu’eux, évoquent un édifice mal conçu, mal foutu. Les critiques ne se calment qu’au prix d’un changement d’ère et de statut: avec la Révolution, l’église devient panthéon. La page est tournée même si d’autres polémiques continuerons de marquer l’opportunité de certains transferts.

Le Sacré Cœur, un beau monument, vraiment?

Rebelote à la fin du XIXe siècle avec le Sacré Cœur. Construit sur la colline qui a vu les débuts de l’insurrection des Communards, la nouvelle église se présente comme un acte de contrition destiné à appeler le pardon de Dieu après la défaite de la France face à la Prusse et faire oublier que la butte fut le point de départ de la Commune.

Autant dire qu’il ne tarde pas à être perçu par une partie de la population et de la classe politique comme le symbole obscurantiste d’un retour à l’ordre moral. En 1913 un Manifeste futuriste proclame: «il faut détruire Montmartre !» 

Devenue depuis un symbole du Paris éternel, l’église n’en reste pas moins le témoignage d’une architecture éclectique à bout de souffle, sorte de mélange improbable de style roman et de style byzantin. En d’autres termes, ce n’est pas du grand art et ce serait même plutôt laid. Mais qui s’en soucie aujourd’hui? Et que dire du Palais du Trocadéro?

Construit quelques années seulement après le Sacré Cœur, cette construction aujourd’hui disparue s’attire elle aussi toutes les critiques, aussi bien pour son style –également éclectique– que pour l’acoustique jugée déficiente de sa salle des fêtes.

La critique tire à boulets rouges. Le Trocadéro est comparé à un palais «obèse», «incohérent», «un ventre de femme hydropique», ses tours évoquent «deux maigres jambes chaussées de bas à mules d'or», sa silhouette fait penser à «un immense bonnet d'âne avec ses deux grandes oreilles». Ne tirez plus.

Le palais est finalement détruit et remplacé par le palais de Chaillot, celui que l’on peut voir aujourd’hui. Fermez le banc? Pas vraiment. Lui non plus n’échappe pas à la critique pour ses similitudes avec l’architecture fasciste

Sacré Coeur (© happy_serendipity CC BY-SA 2.0), Panthéon, palais du Trocadéro (détruit) et palais de Chaillot (© MarkusMark CC BY-SA 3.0)

Une réussite au ras du sol

Chacun de ces monuments situés sur une des collines de Paris raconte une histoire mouvementée mais incarne aujourd’hui un haut lieu (c’est le cas de le dire) de la capitale.

Il suffit pour s’en convaincre de comparer les collines de Sainte Geneviève, de Chaillot, de Montmartre ou de Montparnasse aux autres collines parisiennes qui, elles, sont dépourvues de grands monuments et par conséquent de dimension totémique visible forte.

Par définition, sans signalisation dans l’horizon parisien, ces sites existent moins dans l’imaginaire collectif. Cela n’enlève rien au charme du cimetière du Père Lachaise, ni à celui des rues tortueuses de la Butte-aux-Cailles, du vallonnement du parc Montsouris ou du parc des Buttes Chaumont. Mais aucun de ces lieux n’offre par définition la même puissance d’évocation que les monuments qui ont été construits sur les autres monts.

Rien n’aurait par conséquent été plus regrettable que de ne rien faire de particulier à Montparnasse. Reste le choix de la tour. Et de cette tour en particulier.

Sur ce point, il n’y avait en 1973 pas beaucoup d’autres possibilités. Le «Mont Parnasse» présente un faible dénivelé et n’offre, ce faisant, quasiment aucune visibilité. Opter pour une construction basse n’aurait eu aucun sens. Interrogée sur ce qu’elle mettrait à la place de la tour, la candidate aux élections municipales de 2014, NKM, avoue elle-même ne pas savoir.

Si le choix d'une tour n'a n'a en réalité rien d'absurde pour couronner le «Mont Parnasse», cette tour-là est-elle vraiment l’horreur que l’on se plait à décrire? 

Vue depuis l'arc de triomphe (© Ввласенко CC BY-SA 3.0), depuis le jardin du Luxembourg (© Franck Gintrand), depuis l'esplande des invalides (© Franck Gintrand) sous la tour Eiffeil (© Sous la tour Eiffel. Littlegood via Flickr CC Licence By)

Il y a en fait deux façons de répondre à cette question. La première consiste à la regarder du sol. Vue la densité urbaine de Paris et l’absence de dégagement à proximité, la tour Montparnasse s’approche et s’apprécie essentiellement depuis la rue de Rennes. Ici, l’erreur aurait consisté à obstruer totalement la perspective ou à sacraliser l’édifice comme un gigantesque obélisque. Ces deux erreurs ont été évités.

Offrant son profil à la rue, la tour ne ferme pas complètement l’axe. Elle est même légèrement décentrée, ce qui est une marque appréciable de modestie. Depuis le jardin du Luxembourg, la vue est même féérique. Quand on l'entr'aperçoit depuis l’esplanade des Invalides, le pied du Trocadéro ou de la tour Eiffel, la tour se fait discrète. A hauteur d'homme -qui est finalement celle de tous les jours-, elle ne perturbe en rien la ligne d'horizon et se révèle même être une réussite.

Un totem imparfait qui ne laisse pas indifférent

Cela étant dit, une autre façon de juger l’esthétique de la tour consiste à la regarder d’un autre point élevé. L’exercice est là encore concluant si on admire Paris depuis le dernier étage du centre Pompidou (d'où s'apprécie le plus beau panorama sur la capitale, soit dit en passant).

Mais il serait malhonnête de s’en tenir là. Depuis la tour Eiffel, la colline de Chaillot et l’arc de Triomphe, l’effet est moins heureux. Alors que vue d’ailleurs, elle ne lutte avec aucun édifice voisin, impossible de ne pas voir qu’elle écrase la coupole des Invalides. De ce point de vue, c’est incontestable, il y a un raté.

Ce profil de la tour fait immanquablement penser à la masse un peu bête de la tour TF1. La couleur teintée des vitres qui contribue à intégrer la tour dans son environnement urbain immédiat la rend tout d'un coup trop présente, trop massive vue de loin.

En définitive, la tour Montparnasse soulève une ultime question: peut-on aimer un une œuvre en dépit voire même en raison de ses imperfections? Poser la question c’est un peu y répondre.

La tour n’est ni le monstre que beaucoup se plaisent à décrire, ni une œuvre exceptionnelle que certains pourraient être tentés d’invoquer par simple esprit de contradiction. C’est une construction qui compose tant bien que mal et, au final, plutôt bien que mal, avec un environnement sous tension.

Elle porte en elle le souvenir d’une époque où la croyance dans la modernité tentait de se frayer un chemin dans une ville vitrifiée par l’incroyable talent de Haussmann. Avec la tour du palais des Congrès, elle est l’unique totem de cette période. Et c’est un totem fort, ainsi que l’a souligné Daniel Libeskind, l’architecte du musée juif de Berlin. Trop fort peut-être. Mais vouloir la ré-habiller, la recoiffer, la verdir, comme on s’apprête à le faire, a quelque chose d’un peu triste et, pourquoi ne pas le dire, de ridicule et pathétique.

Le projet cultive tous les clichés du temps présent, à savoir la transparence (un peu clinquante) et le côté vert (devenue la tarte à la crème des tours les plus récentes). Au final, le tout ressemble à un géant que l’on voudrait travestir pour le rendre plus discret et, par la même occasion, pour lui donner un petit coup de jeune.

Ne sommes-nous pas sur le point de rééditer les erreurs du passé lorsque, fascinée par la modernité, la France voulait en finir avec toutes les vieilleries d’un autre âge? Autre temps, autres mœurs, on n’ambitionne plus de faire table du passé, on veut le mettre au goût du jour. L’esprit est différent mais la démarche n’est-elle finalement pas la même?

 

Franck Gintrand
Franck Gintrand (23 articles)
Président de l'institut des territoires
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