Allemagne

Alice Weidel, l'impossible candidate de l'extrême droite allemande

Annabelle Georgen, mis à jour le 22.09.2017 à 15 h 19

Lesbienne, mère de deux enfants, compagne d'origine sri-lankaise, carrière dans la finance, imposable en Suisse... Candidate de l'AfD aux élections législatives allemandes, Alice Weidel cumule les paradoxes vis-à-vis de la ligne conservatrice, xénophobe et populiste que prône le parti d'extrême droite.

Alice Weidel, le 18 septembre à Berlin (Allemagne). TOBIAS SCHWARZ / AFP.

Alice Weidel, le 18 septembre à Berlin (Allemagne). TOBIAS SCHWARZ / AFP.

Lorsqu'elle a été désignée co-candidate de l'AfD en avril 2017, Alice Weidel était une inconnue en Allemagne. Parachutée à la tête du parti d'extrême droite aux côtés d'un vieux routard de la politique, Alexander Gauland, transfuge de la CDU et cofondateur de l'AfD, cette jeune économiste de 38 ans faisait presque tache, avec son élégant tailleur pantalon, ses grandes lunettes de première de la classe et son ton docte, dans un parti dont les ténors sont connus en Allemagne pour leurs égarements vestimentaires et leurs éructations xénophobes.

Mais Alice Weidel a pris de la graine sur ce dernier point au cours des derniers mois. Pas un de ses discours ne s'achève désormais sans sa traditionnelle diatribe anti-Merkel, qu'elle surnomme «la chancelière de l'extrémisme» en serinant qu'elle devrait répondre de ses actes face à un tribunal. Ce qui lui permet d'enchaîner sur les deux sujets dont elle a fait ses chevaux de bataille: les réfugiés, trop nombreux, pas assez qualifiés et dangereux selon elle, et l'islam, cette «culture archaïque» qui à ses yeux n'a pas sa place en Allemagne.

En mai 2016, déjà, elle s'était attaquée publiquement et à plusieurs reprises au président du Conseil central des musulmans d'Allemagne, Aiman Mazyek, l'accusant d'être le défenseur d'une «charia de l'âge de pierre» et déclinant froidement son invitation à une rencontre de réconciliation.

Virage à droite

Au départ, la candidate de l'AfD, qui a rejoint le parti dès sa création en 2013, semblait pourtant vouloir se profiler davantage sur les questions économiques que sur les questions sociales. Alice Weidel incarnait alors l'aile modérée du parti, aux côtés de l'étoile déchue du parti Frauke Petry, qu'elle avait soutenu dans sa requête avortée d'exclure un élément très polémique du parti, Björn Höcke, qui multipliait les sorties racistes. Son soutien lui a valu un premier revers politique, elle qui a échoué à obtenir un siège au Landtag de Bade-Wurtemberg lors des élections régionales de 2016.

Mais Alice Weidel fait partie depuis 2015 du bureau fédéral de l'AfD. Ce qui signifie notamment qu'elle a donné son aval au programme électoral du parti, qui prône entre autres le retour au Deutsche Mark, l'usage obligatoire de l'allemand dans les mosquées, l'ouverture de centres de détention à l'étranger -pour ne pas avoir à garder les criminels étrangers sur le sol allemand- et l'interdiction de «l'idéologie du genre» à l'école... Des propositions qui collent mal avec l'image d'économiste libérale qu'Alice Weidel a d'abord donné d'elle avant d'effectuer un virage à droite. Selon les recherches de l'hebdomadaire Die Zeit, elle aurait ainsi autrefois donné sa voix aux Verts allemands et aux libéraux du FDP.

Erreur de casting

Son parcours brillant étonne au sein d'une organisation politique qui se présente comme «le parti des petites gens», selon les mots de son colistier Alexander Gauland.

Alice Weidel est née dans une famille de la classe moyenne aisée, a grandi en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, est titulaire d'un doctorat en économie, est passée par la Goldman Sachs et Allianz Global Investors, a vécu aux États-Unis et en Chine –elle parle le mandarin couramment– avant de devenir consultante auprès d'entreprises internationales telles que l'incubateur allemand de start-ups Rocket Internet, où elle a notamment aidé à mettre sur pied l'entreprise de livraison de repas Foodora.

Selon une enquête fouillée parue début septembre dans le quotidien Die Tageszeitung, ses camarades de lycée gardent d'elle le souvenir d'une jeune femme arrogante, ambitieuse, qui misait tout sur sa carrière. Et bien qu'elle soit domiciliée à Bodensee, dans le Bade-Wurtemberg, elle habite en réalité dans le canton de Berne, et paie à ce titre ses impôts en Suisse.

Alice Weidel ne ressemble pas à ses électeurs, qui sont majoritairement des actifs masculins issus des classes populaires. Et sa vie privée fait d'elle un paradoxe vivant: Alice Weidel est lesbienne et est pacsée avec une réalisatrice suisse d'origine sri-lankaise, avec qui elle élève deux enfants en bas âge. Sa présence à la tête de l'AfD semble être une erreur de casting, dans un parti farouchement opposé au mariage homosexuel et à l'adoption d'enfants par des couples de même sexe, et ouvertement xénophobe.

Contre le mariage homosexuel

Fin juin 2017, lorsque le Bundestag s'apprêtait à légaliser le mariage homosexuel en Allemagne, Alice Weidel s'est tirée une balle dans le pied en déclarant qu'elle était contre le mariage homosexuel. Une fois de plus, elle a sauté sur l'occasion pour tirer sur les musulmans:

«Cela ne fait aucun sens de débattre au sujet du mariage homosexuel en ce moment. Des millions de musulmans pour qui l'homosexualité est un crime sont en train d'arriver illégalement en Allemagne et menacent notre liberté.»

Si certains commentateurs politiques voient en Alice Weidel une «lesbienne de service cosmopolite» servant de caution à l'AfD pour donner une image du parti plus ouverte et plus sympathique, le choix d'Alice Weidel semble être davatange un non-choix, face à un sérieux manque de candidats capables de mener jusqu'au Bundestag un parti ravagé depuis des mois par des guerres intestines.

Alice Weidel ne pourra en tout cas dimanche pas capitaliser sur le peu de sympathie qu'elle inspire chez les électeurs. Son parti est certes crédité de 11% des intentions de vote, mais 88% des Allemands ne voudraient pas l'avoir pour voisine, selon un sondage mené récemment par la chaîne de télévision allemande Sat1. Un pied de nez à une sortie de son colistier Alexander Gauland, qui avait déclenché un tollé en 2016 en prétendant que les Allemands ne voudraient pas avoir le footballeur Jérôme Boateng pour voisin, en raison de ses origines ghanéennes.

 

 

 

Annabelle Georgen
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Journaliste
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