Economie

Macron doit-il s'inquiéter de la mobilisation des routiers?

Gilles Bridier, mis à jour le 23.09.2017 à 8 h 02

Routiers, retraités... combien seront-ils à se greffer sur la contestation contre la réforme du Code du travail? Et comment le gouvernement va les gérer sans remettre en cause la crédibilité de sa volonté de réforme?

En mai 2016 à Saint-Omer I PHILIPPE HUGUEN / AFP

En mai 2016 à Saint-Omer I PHILIPPE HUGUEN / AFP

Après la journée de mobilisation du 21 septembre, va-t-on assister à une convergence des mouvements de contestation? Certes, l'affluence n’a pas été aussi important que la CGT l’avait espérée. Les manifestants furent moins nombreux que le 12 septembre. Mais d’ores et déjà, d’autres mots d’ordre ont été lancés.

Une montée en puissance est toujours possible, et les gouvernements ont appris à craindre les mobilisations étudiantes, plus radicales et moins contrôlables, lorsqu’elles se connectent à celles de salariés. D’autant que des décisions forcément impopulaires comme la ponction opérée sur les allocations logement, un nouveau gel du point d’indice des fonctionnaires ou la non compensation de la hausse de CSG pour les retraités ont déjà commencé à échauffer les esprits. Du coup, des syndicats d’étudiants et de fonctionnaires ainsi que des retraités ont déjà prévu de s’associer aux manifestations prévues le 10 octobre prochain. Même si la contestation ne s’est pas structurée au cours de l’été, le risque d’une crise sociale devient plus aigu pour le gouvernement.

Une traînée de poudre sur la route

Prenons le cas du transport routier, qui aspire à être le détonateur de la crise. De la part de la CGT Transports, pas de surprise. Elle suit la ligne confédérale tracée par Philippe Martinez qui, depuis juillet, a annoncé des actions contre la «casse» du Code du travail. Mais elle a été rejointe par FO Transports. Celle-ci préfère s’associer à la CGT plutôt que de rester en retrait du mouvement de grève, se dissociant ainsi de la position prise par Jean-Claude Mailly à la tête de la centrale. 

Sans inflexion de la position défendue par le Premier ministre Édouard Philippe et sa ministre du Travail Muriel Pénicaud, des dépôts de carburant pourraient être bloqués, des barrages filtrants pourraient être installés sur les routes et des marchandises pourraient ne pas être acheminées à partir du 25 septembre. Un mauvais coup porté à une reprise économique encore bien fragile…

Il est assez significatif de voir un syndicat comme FO Transports faire cavalier seul pour mener des actions revendicatives à contre-courant de la ligne officielle de sa fédération, quoi qu’en pense Jean-Claude Mailly qui moque les «grognons grincheux». Ce n’est pas une première. FO Transports a souvent fait preuve de beaucoup d’indépendance pour défendre les spécificités du métier de routier lorsqu’il semblait à ses dirigeants que la centrale ne les prenait pas assez en considération.

On se souvient des coups de gueule de Roger Poletti qui, à la tête du syndicat à la fin des années 1990, n’hésitait pas à déborder un Marc Blondel pourtant toujours très revendicatif, lorsqu’il considérait avoir été roulé dans la farine par ses interlocuteurs patronaux ou les pouvoirs publics. Il lançait alors ses troupes dans des actions de terrain avant même que des stratégies nationales aient été définies par la centrale, pour contraindre celle-ci à lui emboîter le pas.

Jonctions syndicales sur le terrain

Un scénario identique est peut-être en passe de se reproduire avec la jonction de FO Transports et de la CGT Transports et leur appel conjoint à la mobilisation. Il était, toutefois, prévisible. Une grosse partie du salaire des routiers est constituée d’heures supplémentaires, majorées à 25 et 50%. Avec une réforme qui donne la priorité à l’accord d’entreprise sur les questions de rémunérations, la possibilité pour un chef d’entreprise de s’affranchir de la convention collective et de ne rémunérer ces heures qu’à 10%, la perte pour un conducteur pourrait représenter jusqu’à un mois de salaire par an.

Les routiers avaient fait reculer le gouvernement sur le projet El Khomri sur ce dossier symbolique, et obtenu la reconnaissance de leurs spécificités. Mais à nouveau, avec la réforme du Code du travail, le risque resurgit, notamment dans les petites entreprises de transport toujours confrontées aux exigences de leurs clients pour faire baisser les tarifs, et sans réelles marges de négociation.

Or, voilà plus de trente ans que le salariat déguisé dans le transport routier –bien avant l’ubérisation, mais selon le même principe– se traduit par une pression sur les coûts qui pousse les conducteurs à accumuler les heures de conduite. Et qui précarise la profession. C’est pourquoi les jonctions syndicales dans ce secteur sont si rapides, non seulement entre les sections Transports de FO et de la CGT, mais aussi de la CFDT et de la CFTC qui les soutiennent aujourd’hui. C’est aussi pourquoi ces syndicats sont si prompts à se lancer dans des actions de terrain, surtout compte tenu de leur capacité à bloquer les approvisionnements en carburant et autres moteurs de l’économie.

Stratégie à tiroirs

Déjà en juin 2016, le transport routier avait pris la tête de la contestation à la loi Travail dans le cadre d’une stratégie à tiroirs qui devaient s’ouvrir les uns après les autres, pour témoigner de la montée en puissance de la mobilisation. L’expérience du dossier montre que la probabilité était forte de voir ce scénario s’écrire à nouveau tel qu’il évolue sous nos yeux.

Est-ce le résultat d’un manque d’anticipation? Une réforme ne peut probablement pas traiter les cas particuliers avant de régler le cas général. Cependant en les laissant de côté, le gouvernement frotte lui-même l’allumette qui risque de mettre le feu aux poudres. Bien sûr, comme bien d’autres avant lui, il peut ensuite céder un peu de terrain pour tenter d’apaiser les tensions, en l’occurrence en sécurisant le système des heures supplémentaires dans le transport routier. Mais en ne désamorçant pas la crise, il favorise la convergence des contestations qui se structurent.

Un amalgame détonant

D’autres dossiers viennent se greffer sur la réforme du Code du travail. Après le mouvement du 21 septembre, les cheminots de la CGT, de l’Unsa et de SUD veulent continuer à se mobiliser pour leur régime spécial de retraite, en péril après les propos du chef de l’État qui envisage de le faire entrer dans le régime général. Une contrepartie à l’effort demandé a été évoquée: un apurement de la dette de la SNCF. Mais on peut parier que les cheminots ne sont pas prêts à négocier un avantage acquis contre un engagement de l’Etat en faveur de leur entreprise, engagement qui ne saurait être considéré à leurs yeux comme une compensation à la perte de cet avantage. Quant aux routiers, ils prennent date eux-aussi pour sauvegarder les spécificités relatives à leur départ à la retraite.

Ainsi, pour les syndicats, un amalgame va pouvoir être opéré entre la réforme du Code du travail et celle des retraites, avant même que l’épure de cette réforme des retraites ait été définie et que les détails concernant les régimes spéciaux soient introduits. Un comble!

La démocratie, la réforme et la rue

Mais d’ores et déjà, sur la réforme du Code du travail, Édouard Philippe dispose de peu de marges de manœuvre. La négociation qui s’est développée cet été avec les partenaires sociaux est terminée. La stratégie du recours aux ordonnances implique d’aller vite. Et surtout, l’agenda des réformes sur lesquelles s’est engagé Emmanuel Macron, est lourd. Avec en point d’orgue celle des retraites, mais aussi l’indemnisation du chômage, et d’autres.

Si le gouvernement devait céder à la pression de la rue dès la première confrontation, il signerait l’échec de toute nouvelle tentative ambitieuse sur les autres dossiers. Mais il va maintenant devoir dégoupiller en même temps deux dossiers explosifs, quand ses prédécesseurs, qu’il s’agisse de François Fillon avec la réforme des retraites de 2010 ou Manuel Valls avec la loi Travail en 2016, n’en n’ouvrirent qu’un à la fois.

Ainsi, la crédibilité d’Emmanuel Macron dans sa volonté de réformer est en jeu. On comprend donc que le Premier ministre affirme bien haut que la pression de la rue ne saurait lui dicter sa politique. Parce que, comme  insiste le chef de l’État, «la démocratie, ce n’est pas la rue». D’autres avant eux le dirent aussi, qui perdirent ensuite leurs certitudes.

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Gilles Bridier
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Journaliste
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