Monde

Les derniers civils sous le joug de Daech à Raqqa «n’ont le choix que de mourir»

Bachir El Khoury, mis à jour le 22.09.2017 à 7 h 02

L'État islamique ne contrôle plus que 5% de la ville où s'entasseraient sans alimentation ni médicaments survivants et cadavres.

Des Syriens ayant fui Raqqa dans la ville abandonnée de Tabqa I Delil souleiman / AFP

Des Syriens ayant fui Raqqa dans la ville abandonnée de Tabqa I Delil souleiman / AFP

La bataille pour la reprise de Raqqa est sur le point de s’achever. Les Forces démocratiques syriennes (FDS), appuyées par la coalition occidentale, contrôlent désormais la quasi-totalité de l’ex-capitale du califat auto-proclamé. Les civils retranchés dans les derniers quartiers détenus par l’État islamique continuent de vivre l’enfer, après avoir connu le pire durant les mois chauds de l’été.

«Les FDS contrôlent désormais 95% de la superficie de la ville. (…) Les combattants de l’EI tiennent encore une zone restreinte, composée du quartier Al Amine et de quelques ruelles adjacentes, notamment Haret el Badou et Haret el Malaab», précise Rami Abdel Rahmane, le directeur de l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH).

La bataille qui semblait à un moment s’enliser a connu ces derniers jours une évolution rapide. La superficie reconquise est passée de deux tiers de la capitale il y a une semaine à désormais plus de 90%. Au prix de nombreuses pertes chez les civils.

«Si les bombardements de la coalition ont baissé en intensité au cours des dernières semaines, ils n’épargnent toujours pas les civils vivant encore dans la dernière zone tenue par Daech (…). Trois hôpitaux ont été détruits ce mois, tandis que les raids aériens et les tirs d’artillerie ciblant des zones totalement désertes ou des immeubles résidentiels se poursuivent», déplore à Slate Fourat, un habitant de Raqqa ayant pris la fuite le mois dernier.

Khalaf, un autre habitant originaire de la ville, dont certains membres de la famille sont toujours pris en otage dans le dernier réduit tenu par l’organisation terroriste ajoute: «Les civils vivent dans des conditions extrêmes. Il n’y a plus d’aliments ni de médicaments depuis des semaines, tandis que les habitants sont dépourvus d’électricité et d’eau (…) Ils ne peuvent pas fuir de peur d’être exterminés par l’État islamique. Ils n’ont le choix que de mourir.»

«L’odeur des cadavres est partout»

 

Si l’ONU a estimé en août à 20.000 le nombre de civils vivant encore sous la coupe de Daech, aucune estimation fiable à cet égard n’est désormais disponible. Pour le directeur de l’OSDH, «il n’y aurait quasiment plus de civils dans les 5% restants du territoire», tandis que certains habitants originaires de Raqqa évoquent «plusieurs milliers entassés les uns sur les autres».  

Les civils auront payé le plus lourd tribut de cette bataille des plus cruciales dans l’éradication de l’État islamique en Syrie. Selon l’OSDH, près de 1.100 personnes, dont 425 enfants et femmes, ont déjà péri depuis le début de l’opération. Pour Fourat, le bilan humain est sans doute plus important: 

«Le monde découvrira l’hécatombe humaine engendrée par cette bataille, après la fin des combats. Beaucoup de cadavres gisent sous les décombres depuis des mois. Il n’existait pas de moyens logistiques ni de volonté pour les sortir. L’odeur des cadavres et de la mort est d’ailleurs répandue dans toute la ville», témoigne ce trentenaire ayant trouvé refuge à Tabqa, dans la province de Raqqa.

Quand ils ne périssaient pas en raison de raids à l’aveuglette, d’autres habitants de l’ex-capitale de l’État islamique trouvaient la mort en tentant de fuir. «Daech utilisait les civils comme boucliers humains. Personne n’avait le droit de sortir. Ceux qui ont essayé de partir ont été exécutés sur le champ parce qu’ils étaient considérés comme des traîtres et des apostats. Lorsqu’ils arrivaient, par miracle, à échapper à la peine capitale, ils tombaient sur leur chemin sous les tirs de snipers des FDS ou de l’explosion de mines plantées par l’État islamique dans toute la zone», raconte, de son côté à Slate, Abdel Aziz, un autre habitant de la ville.

Depuis le lancement de l’offensive, de nombreux civils étaient parvenus à s’échapper par bateau en traversant l’Euphrate. Mais cette voie n’était plus empruntable. «Les gens étaient bombardés par la coalition dès qu’ils arrivaient aux abords du fleuve. […] Pis encore, certains ayant réussi à se jeter à l’eau sont morts noyés», raconte Fourat.

Face à la gravité de la situation, l’ONU avait réclamé le 24 août dernier une «pause humanitaire» dans les combats pour permettre aux milliers de civils, pris entre le marteau et l’enclume, de quitter la ville en sécurité. L'organisation avait ainsi appelé la coalition sous commandement américain à épargner les habitants en cavale. Quant à l’ONG Amnesty International, elle a dénoncé fin août la prise au piège des civils dans un «labyrinthe de la mort», appelant à la création d'un mécanisme d'enquête indépendant et impartial pour examiner les informations sur les victimes civiles.

«Ceci n’est pas une libération»

Après le traumatisme de trois années vécues sous Daech, suivies d’une bataille des plus meurtrières, les «miraculés» de Raqqa ayant réussi à échapper à la machine de la mort, dénoncent, par ailleurs, une «fausse libération» et redoutent déjà l’arrivée d’un nouvel «occupant». «Ceci n’est pas une libération. C’est un grand mensonge. La libération ce n’est pas la destruction», déplore ainsi Khalaf.   

«Les bombardements touchent encore des zones où il n’existe plus de combattants ou même des civils. Mais ils continuent de démolir des immeubles désertés de peur qu’il y n’y ait encore des combattants retranchés (…) mais aussi dans l’objectif de détruire la ville et d’exterminer sa population. Est-ce cela la libération promise?», s’interroge de son côté Fourat.

Si les FDS ont annoncé la création d'un «conseil civil» ayant pour mission de gérer l’après Daech à Raqqa, les nombreux récits d’exactions commises par les forces «libératrices» envers les habitants risquent d’entacher la légitimité des Kurdes à administrer la transition. «Certes, mon plus grand souhait est de voir Raqqa libérée et de pouvoir revenir un jour dans ma ville natale. J’attends impatiemment ce moment mais je crains également l’après-Daech, confie Abdel Aziz. La situation sera-t-elle vraiment meilleure? Qui mettra la main sur notre région? Les Américains, les Kurdes ou le régime? Je ne sais pas si dans l’un ou l’autre des trois scénarios, je me sentirais vraiment chez moi.»

 

Bachir El Khoury
Bachir El Khoury (58 articles)
Journaliste
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