Monde

Erdogan n'est-il qu'une marionnette?

Ariane Bonzon, mis à jour le 25.09.2017 à 6 h 02

Notre journaliste a rencontré le très atypique intellectuel turc Sevan Nişanyan. En exclusivité, il livre une analyse pour le moins surprenante de la situation politique de son pays.

Recep Tayyip Erdogan à Ankara (Turquie), le 30 août 2017. ADEM ALTAN / AFP.

Recep Tayyip Erdogan à Ankara (Turquie), le 30 août 2017. ADEM ALTAN / AFP.

Tout journaliste connait un jour ou l’autre un grand moment de solitude. Cela m’est arrivé le 11 septembre à Athènes, face à l’intellectuel turc d’origine arménienne Sevan Nişanyan, lorsque celui-ci m’a déclaré, de manière quelque peu expéditive:

«Franchement, je ne comprends pas ce qu’il se passe en Turquie».

J’avais convaincu la rédaction de Slate.fr qu’une interview exclusive avec ce personnage atypique, valait assurément le détour, et plus précisément un billet d’avion pour Athènes. Le début de l’entretien n’avait d’ailleurs pas déçu, passionnant récit de ses trois ans et demi dans les geôles turques, dont il s’est évadé de façon rocambolesque à la mi-juillet, pour demander l’asile politique en Grèce (à lire ici).

Sevan Nişanyan à Athènes, le 11 septembre 2017. | Ariane Bonzon

Passé de cible à porte-parole

Mais quand je le presse davantage sur la Turquie d’aujourd’hui, c’est cet aveu qui tombe. Alors que nos journaux et plateaux de télévisions pullulent d’éditoriaux définitifs sur le sujet, Sevan Nişanyan, 61 ans, se dit quant à lui incapable d’expliquer ce qu’il se passe vraiment dans son propre pays… Il est pourtant l’un des hommes les plus cultivés de Turquie, a étudié dans les meilleures universités américaines et vécu in situ un demi-siècle d’histoire turque dont au moins cinq coups d’Etat militaire. Un personnage peu suspect d’auto-censure, donc.

Devant mon désarroi, il expose son incompréhension:

«Jusqu’en 2013, c’était comme si Recep Tayyip Erdogan était la cible d’un probable coup d’État militaire. Et puis, virage à 180°, voici qu’il apparaît désormais comme le chef -ou le porte-parole- d’un coup d’État civil. Comment ce changement radical a-t-il eu lieu? C’est un énorme point d’interrogation, à mes yeux.»

Athée militant, Turc d’origine arménienne, tout à la fois «profondément agacé et foncièrement attaché à la Turquie, mon pays» dont il se sent «responsable», Sevan Nişanyan n’éprouve aucune complaisance, ni pour les kémalistes ni pour les islamistes. Les deux faces d’une même mentalité nationaliste, selon lui. Il a dénoncé dans un livre les mythes au fondement de la république créée par les premiers en 1923; et contre les seconds, il défendait dix ans plus tard le droit à se moquer du Prophète Mahomet, ce «chef arabe qui, il y des centaines d’années, déclarait qu’il avait établi un contact avec le divin avec pour résultat d’en tirer profit politique, économique et sexuel.»  

Kémalistes et islamistes: une même mentalité de base

«La paranoïa turque est indivisible, expliquait-il au journaliste Nick Ashdown. Parfois, elle se  présente comme héritière de l’Ataturkisme [d’après le surnom donné au général Mustafa Kemal, fondateur de la république de 1923, ndlr] –sorte de «nazisme turc» des années 30; d’autres fois, elle utilise la rhétorique islamique. Mais la mentalité de base reste la même: la peur, un sentiment très profond qu’à moins d’être agressif, l’État va s’effondrer et [ ...] que vous serez expulsés de ce pays et renvoyés en Asie centrale [pays d’origine des ancêtres de nombreux Turcs, ndlr].»

C’est pourquoi, me précise Sevan Nişanyan, «la seule idéologie vraiment puissante en Turquie c’est l’étatisme (1). Les étatistes l’emportent sur les kémalistes et les islamistes, qui ne sont qu’une façade.»

Nous sommes à Athènes, dans la cité de Socrate et Platon. Il est après tout dans l’esprit des lieux que Sevan Nişanyan, pour lequel «la seule vraie aventure est l’aventure intellectuelle», commence par mettre en garde contre les fausses évidences de l’apparence avant de poursuivre:  

 «On a assisté de la part d’Erdogan à un retournement complet d’alliance, un changement radical qu’on peut dater à 2012. Il y eut alors une sorte de “coup” à l’intérieur de l’État avec la tentative d’arrêter le chef des services secrets, Hakan Fidan. Puis Erdogan et son entourage ont échappé de justesse au désastre lors des grandes manifestations de Gezi ainsi que lors de la révélation des affaires de corruption les touchant.»

Main dans la main avec ses ennemis

Or que fait Erdogan dans les mois qui suivent? Il libère les officiers qu’il avait fait incarcérer quelques années plus tôt pour tentative de coup d’État militaire contre lui.

«Le voilà tout à coup main dans la main avec ses anciens ennemis de l’armée turque. Et à partir de là, on assiste à une réorganisation radicale de la scène politique turque.»

Sevan Nişanyan ne parvient pas à «trouver d’impulsion idéologique derrière le style de gouvernement d’Erdogan» et l’attribue donc à d’autres forces: ceux qu’il appelle les «étatistes», autrement dit l’«État profond».

Hum… Voilà 21 ans que je travaille sur la Turquie, et voilà 21 ans que j’entends invoquer systématiquement le rôle de l’«État profond» pour expliquer une situation politique confuse. Mais continuons…

C’est en détention que Sevan Nişanyan apprend la tentative de putsch du 15 juillet 2016, à propos de laquelle il n’exclut pas une provocation interne à l’armée:

«Je soupçonne fortement certains haut gradés d’avoir encouragé ceux dont ils voulaient se débarrasser à faire ce coup…», dit-il.

D’où d’innombrables purges (50.000 personnes arrêtées et 169.000 autres, objets de procédures judiciaires –selon les chiffres du ministère turc de la justice en juillet 2017). Ces purges permettent de «nettoyer» l’armée, nombre d’administrations et la bureaucratie des éléments indésirables, membres ou simples sympathisants «gulénistes» en particulier, mais pas seulement.

La fin de son alliance avec les gulénistes

«Cette communauté guléniste, explique Sevan Nişanyan, est une pathologie de l’État turc, extrêmement secrète et bien organisée. Elle est dirigée par un lunatique [l’imam Fetullah Gülen, en exil aux États-Unis depuis 1999, ndlr], tandis que les cadres du mouvement que j’ai rencontrés sont eux assez intelligents.

 

Dès les années 1980, leur projet était de construire une nouvelle élite gouvernante, musulmane et pieuse, à partir de zéro, ou plutôt à partir des classes les plus modestes. Dans une société dont une partie est pourtant très anti-islamique depuis des siècles, c’était un projet d’ingénierie sociale extrême (quoiqu’en vogue dans les sciences sociales américaines) que j’ai trouvé complètement fou…»

De 2002 à 2012, Erdogan, alors premier ministre, s’était fortement appuyé sur ce réseau guléniste, qui lui avaient offert ses relais au sein de l’appareil d’État, et plus spécialement au sein de la police et de la justice. À bien des égards, certains éléments du narratif d’Erdogan à l’époque, tel celui du «dialogue des civilisations et des religions», était emprunté au discours guléniste. La chasse aux sorcières qui suit la tentative de putsch de juillet 2016 signe la fin définitive de cette alliance.

Dès lors, on peut se demander, dit Sevan Nişanyan, «à quel point Erdogan, qui agit et parle comme un dictateur, tire vraiment toutes les ficelles. On a plutôt l’impression que ce sont l’idéologie et les cadres étatistes qui ont repris le contrôle de l’appareil d’État après avoir été contestés et secoués entre 2007 et 2012.»

Le capitaine d'un navire en train de couler

Cela signifierait-il qu’Erdogan a été laissé au pouvoir seulement en raison de sa popularité et parce qu’il pouvait être facilement instrumentalisé? Autrement dit, est-il devenu une marionnette?    

« Je ne dis pas qu’Erdogan est une marionnette. Ses erreurs sur le plan intérieur comme international ne se comptent plus et ont rendu le pays ingouvernable. Il n’aurait pas dû rester au pouvoir au-delà de dix années, il aurait dû préparer sa succession. Il y a clairement chez lui de la mégalomanie nourrie de paranoïa. On le voit agir sur scène, on le voit faire son show, mais il faut se poser la question de ce qu’il se passe en coulisses, derrière la scène.»

L’intérêt de l’analyse de Sevan Nişanyan est de récuser la lecture opposant kémalistes, laïques, nationalistes et militaires d’un côté, et islamistes et conservateurs -dont Recep Tayyip Erdogan serait le représentant- de l'autre. Renvoyés dos à dos, les deux camps seraient en réalité, selon cette lecture, unis par une logique étatiste séculaire.  

Mais quelque chose me gêne. Mon interlocuteur ne peut pas contester qu’une république islamique et anti-occidentale est actuellement en marche. Or celle-ci parait assez inconciliable avec la supposée reprise en main par l’État profond.

«La Turquie est un énorme navire, il n’est pas si facile de lui faire changer de cap. Je ne pense pas qu’elle soit «en marche» vers une destination perceptible. Je crois plutôt qu’elle est train de couler, que le capitaine est paniqué, qu’il crie des ordres sans signification dans le seul but de se persuader, lui-même et ses soutiens, que le bateau tient sa route.»

L’heure tourne. L'interview arrive à son terme. Je m'apprête à refermer mon ordinateur, quand Sevan Nişanyan lâche soudain:

«Au fond du fond, il me semble qu’Erdogan est devenu un personnage apeuré et très isolé. Et je me demande s’il n’y a pas de nouveau une dictature militaire en Turquie.»

1 — Sur l'État turc, on pourra lire: L’art de l’État en Turquie, arrangements de l’action publique de la fin de l’Empire ottoman à nos jours, sous la direction de Marc Aymes, Benjamin Gourisse et Elise Massicard, Karthala, 2014. Retourner à l'article.

 

Ariane Bonzon
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