France

L'éternelle nuit des seconds couteaux du FN

Nicolas Lebourg, mis à jour le 21.09.2017 à 14 h 37

L'éviction de Florian Philippot le prouve encore, il ne fait pas bon être n°2 au Front national. Ce, depuis 1972.

Florian Philippot et Marine Le Pen en mars 2017 I  SEBASTIEN BOZON / POOL / AFP

Florian Philippot et Marine Le Pen en mars 2017 I SEBASTIEN BOZON / POOL / AFP

Le sacrifice de son n°2 permettra-t-il à Marine Le Pen de se sauver? Depuis le soir du premier tour de l’élection présidentielle, elle concentre toute son énergie dans la «refondation» du Front national. Son principal objectif: empêcher que sa prédominance soit mise en cause. L’attention a été détournée sur Florian Philippot. La constitution de l'association Les Patriotes, qui pouvait apparaître comme une préparation de «l’après-Marine», a précipité son départ.

Pour Marine Le Pen, seul le congrès, prévu début 2018, fixe la ligne du parti. Pourtant, en novembre 2014, Marion Maréchal Le Pen était arrivée première du vote des militants et Florian Philippot quatrième. Marine Le Pen avait réagi en ostracisant sa nièce et en promouvant son lieutenant –jusqu’à agresser publiquement la député lors de la campagne présidentielle en déclarant que «jeune et assez raide» elle n’aurait pas de place au gouvernement lepéniste.

Plus aucun fusible

 

Éliminer un numéro deux en guise de protection de son chef, le parti a toujours fonctionné ainsi depuis 1972. Marine Le Pen a écarté les deux personnalités qui étaient le mieux placées pour contester son leadership. Ce qui pourrait se dire également: elle a brûlé tous ses fusibles quatre ans avant sa troisième candidature à l’élection présidentielle. Le président n’est pas critiquable, donc on critique le n° 2. À la fin, celui-ci et les agitateurs sacrifient ensemble le numéro 2 pour sauver l’appareil et redistribuer les places. Le secrétaire général du FN, Nicolas Bay, s’est déjà fait remarquer sur les plateaux télévisés, mais il n'est pas le seul.

Avec Joseph Beauregard, nous avions publié en 2012 un ouvrage sur les n°2 du FN, montant comment ce poste était comme maudit. Quand nous finissions sa rédaction,  Florian Philippot montait sur son trône, avec plus de pouvoir que n’en avait jamais eu un de ses prédécesseurs, tant Marine Le Pen s’était entichée de cette recrue de fraîche date.

Nous avions commencé notre livre avec comme premier n°2 Victor Bartéhélémy, le cas d’Alain Robert étant trop «borderline». Pourtant, celui-ci était symptomatique des luttes de pouvoir qui allaient suivre et mérite d'être développé aujourd'hui. Alain Robert fut le chef du Mouvement Occident, puis d’Ordre Nouveau, groupe néofasciste à l’origine de la fondation du FN. Quand lui et ses amis s’entendirent en 1972 avec Jean-Marie Le Pen, ce dernier commença à monter un FN centré sur sa propre personne. Alain Robert et son entourage envoyèrent alors une déclaration politique avec la composition d’un bureau politique où Le Pen n’apparaissait plus, le poste de président étant donné à l’ancien milicien François Brigneau. Finalement chacun redevint raisonnable et Jean-Marie prit la présidence.

Mais quand, en 1973, l’État interdit Ordre Nouveau, Jean-Marie Le Pen enleva ses fonctions au bureau politique à Alain Robert qui tente de garder la mainmise de son organisation sur le parti. Celui-ci protesta, monta une contre-direction que Jean-Marie Le Pen refusa de reconnaître, plaçant ses propres hommes à ses côtés à la direction du FN. Le président du parti emporta l’affaire devant la justice, légitiment son coup de force. Pousser à la faute, éliminer: Marine Le Pen n’a rien inventé. C’est la structure même du parti qui veut cela.

Mégret-Philippot, même débâcle?

Bruno Mégret l'a appris à ses dépens. N°2 du parti à partir de 1988, celui-ci pousse dans les années 1990 à un adoucissement du discours frontiste pour pouvoir se rapprocher de la droite traditionnelle. En décembre 1998, lors d'un conseil national, les mégrétistes font conspuer Jean-Marie Le Pen. Surnommé «Brutus», Mégret est exclu peu après du parti, donnant naissance en janvier 1999 au Front national-Mouvement national. Trois ans plus tard, Jean-Marie Le Pen accédait au second tour de la présidentielle, son rival recueillait, lui, 2,34 % des suffrages au premier tour. Jamais personne n’est arrivé à monter un groupuscule contre le FN. Ce fut toujours l’échec, que la formation se situe comme plus radicale ou comme plus souverainiste-bourgeoise. 

Pour Philippot, dont l'avenir semble désormais bien incertain, on évoque un problème de ligne. Mais l'ex-chevènementiste a intégré un parti dont la ligne était définie. Ce n’est pas lui mais Marine Le Pen elle-même qui avait fait passer le FN de la défense de la «monnaie commune» à la ligne de «retour au franc». On dira que sa ligne était inconciliable avec les fondamentaux du FN. Mais voici un dialogue extrait d’un livre d’entretiens finalement non-publié,  datant de 2013, entre Robert Ménard et Jean-Marie Le Pen, alors qu’ils évoquaient la crise avec Bruno Mégret ayant mené à la scission il y a vingt ans:

«- Si l’on fait un parallèle avec la situation actuelle, Monsieur Philippot, qui est le quasi n° deux de votre fille, est un converti de fraîche date, et il porte néanmoins la bannière! C’est du moins l’impression que ça donne.

- Marine est la présidente du mouvement. Elle se choisit les collaborateurs qui lui semblent les plus aptes. Je dois reconnaître que Philippot, bien que venant de milieux chevènementesques, gaullistes –ce n’est pas ma tasse de thé– quand il définit tous les jours, dans ses communiqués, la ligne du Front national, elle est indiscutable. Indiscutable. Je ne l’ai pas vu faire un seul écart de la route

Philippot, un personnage odieux et mauvais stratège?

Alors? Alors il y avait trois problèmes. L’un est Florian Philippot en tant que personne. Les qualificatifs courants dans les rangs frontistes sont peu amènes: «odieux», «brutal», «manipulateur», «serpent» sont parmi les plus polis de ceux que l’on entendait souvent.

Le deuxième est Florian Philippot en tant que stratège. Marqué par les études d’opinion, l’ex-n°2 croyait que l’on construisait une majorité politique avec des majorités de sondage. D’où le neutralisme sur le Mariage pour tous, sans comprendre la vague socio-culturelle à droite que cela représentait. D’où une ligne à la présidentielle focalisée sur l’idée de séduire la «France du non» de 2005, comme si les critiques envers l’Union européenne pouvaient se coaliser dans une élection à deux tours. Cette erreur a coûté au FN les seconds tours des départementales, des régionales et de la présidentielle.

Le dernier problème est structurel: le FN, quoiqu’en ait dit Florian Philippot, ne s’est jamais «professionnalisé». Il demeure un bateau ivre dans son fonctionnement, malgré un story-telling marino-philippotiste gobé par tant et tant. Certes, Marine Le Pen a repris, comme Manuel Valls, le procédé de Jean-Marie Le Pen lors de sa campagne présidentielle 1988, à savoir changer son apparence corporelle pour créer un hiatus avec les images du débat de l’entre-deux-tours de 2017. Mais ce n'est pas le sérieux qu'est censé procurer une paire de lunettes qui compensera cette incapacité à diriger un parti. Ce, quelques semaines avant qu'en décembre ne débute le procès en appel intenté par Jean-Marie Le Pen pour contester son exclusion du FN.

En l’éliminant aujourd’hui hors du cadre rationnel et comptable d’un congrès, Marine Le Pen montre qu’elle ne veut pas que le parti adopte un managment normal: celui qui prendra la place de n°2 sera encore et toujours otage de la présidence. Seule sa nièce peut aujourd'hui lui faire de l'ombre. Pour Marine Le Pen une question subsiste alors: comment empêcher Marion Maréchal Le Pen de revenir?

 

Nicolas Lebourg
Nicolas Lebourg (61 articles)
Chercheur associé au Centre d’études politiques de l’Europe latine (Cepel, université de Montpellier)
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