Culture

De l'underground à la pop culture, une histoire du surf

Temps de lecture : 6 min

Étendard d’un mode de vie contestataire dans les années 1960 aux Etats-Unis et en Australie, le surf et sa culture sont peu à peu devenus des icônes de la pop culture. Slate retrace la profonde transformation que ce sport a subie au cours des dernières décennies.

Biarritz Surf Gang/Studio+
Biarritz Surf Gang/Studio+

Les années d’après-guerre sont synonymes de libération de la jeunesse, symbolisée par l’apparition d’Elvis Presley. Les adolescents trouvent des idoles, s’identifient à de nouveaux modèles. Les années 60 voient l’avènement d’une teen culture portée par les Beatles, les Stones et les Beach Boys. La liberté, les drogues, le rock’n roll et l’émancipation sexuelle s’offrent à cette génération comme jamais aux générations précédentes. Le surf, sport peu pratiqué à l’époque hors des eaux d’Hawaï où il est né, incarne opportunément toute cette énergie qui désire s’exprimer. Du coup il connaît un essor inattendu auprès de la jeunesse californienne des sixties.

Intrinsèquement liée au surf, la musique du début des années 1960 symbolise parfaitement ce cocktail de soleil et de joie de vivre. Les Beach Boys et leur hymne Surfin’ USA, sorti en 1963, pose les bases de la surf music, parente du blues et du rockabilly qui fait la part belle aux harmonies vocales. Même si un énorme succès couronne les frangins Wilson, jusqu’à l’apogée Good Vibrations en 1966, année de la sortie de The Endless Summer premier documentaire sur ce sport, la surf music demeure un élément d’une certaine contre-culture. Fantasmée par beaucoup, elle n’est en fait l’apanage que d’une minorité de la jeunesse de l’époque.

Contre la «bonne société»

Tandis que la surf music s’essouffle avec l’arrivée des hippies et leurs penchants psychédéliques, le surf lui continue d’intéresser la communauté des garçons aux cheveux longs et des filles libérées. Dennis Wilson, le batteur des Beach Boys et seul surfeur du groupe, happé par des problèmes d’addiction, côtoie ainsi ces nouvelles bandes de jeunes gens qui trainent sur les plages de Californie. Il s’entiche d’un musicien pétri d’une ambition maladive : Charles Manson. Cet épisode est d’ailleurs narré dans la série Aquarius qui s’intéresse au contexte culturel et historique dans lequel ont eu lieu les crimes de Cielo Drive (le meurtre de Sharon Tate et ses amis).

Plus ou moins impliqué dans de sordides faits divers, Dennis Wilson incarne ce glissement progressif du surf, activité d’une jeunesse insouciante devenue un passe-temps pour de nombreux marginaux de la côte ouest. De sport, le surf acquiert alors une nouvelle dimension, l’expression d’une volonté de s’extraire de la « bonne société » pour s’aventurer vers des territoires plus subversifs. On retrouve cette prise de conscience face à la réalité dans Big Wednesday (1978) de John Milius où la candeur des personnages surfeurs se heurte à la brutalité du monde (guerre du Viêt-Nam). Dès lors, les surfeurs ne sont plus considérés comme une joyeuse communauté d’adolescents idéalistes, mais comme des clans hermétiques, des anti-conformistes patentés parfois tentés par la violence.

Démocratisation

Il faut attendre le milieu des années 1980 pour revoir le surf dans les bonnes grâces des médias. La démocratisation des compétitions, l’apparition de champions loin des clichés des hippies fumeurs de joints (Tom Curren, Martin Potter, Laird Hamilton) réhabilitent ce sport aux yeux du grand public. L’arrivée de Kelly Slater marque d’ailleurs un tournant dans la représentation du surf, qui devient de fait un sport pop.

Âgé de vingt ans, le beau gosse remporte le championnat du monde (avant d’en engranger dix autres jusqu’en 2011) et donne un visage avenant – et commercialisable – au surf. Star des années 1990, Slater devient ainsi acteur dans la série Alerte à Malibu, succès télévisuel colossal pour l’époque avec une audience délirante de plus d’un milliard de téléspectateurs hebdomadaires dans le monde en 1996. Il s’offre même une idylle largement commentée avec la bimbo la plus célèbre du monde, Pamela Anderson.

La sortie en salle en 1991 de Point Break avec l’inconnu Keanu Reeves (starifié sex symbol grâce à ce rôle) et Patrick Swayze (l’aimant à midinettes devenu célèbre avec Dirty Dancing quatre ans auparavant) enfonce le clou. Le surf n’est plus un sport destiné aux amateurs, mais une pratique, tant sportive que culturelle, qui s’adresse au plus grand nombre et cherche à conquérir de nouvelles parts de marché.

La vague Hollywood

En devenant un élément de la pop culture, facilement identifiable, même par les novices, porté par des « stars », le surf se réinvente et truste l’imaginaire de millions d’adolescents dans le monde. Hollywood s’empare naturellement de cette poule aux œufs d’or et de nombreux films voient le jour à la suite du long métrage de Kathryn Bigelow : Surf Ninjas (1993), Les Dieux du surf (1998), Blue Crush en 2002 (et sa suite en 2011), Surf Academy (2006), Shelter (2007), Soul Surfer (2011), Chasing Mavericks (2012) ou encore Drift (2013).

En France, on préfère traiter cette « mode » avec dérision et humour comme dans Brice de Nice (2005). Côté musique, l’influence de la culture urbaine et du skate dans les années 1980 accouche de groupes comme Red Hot Chili Peppers (le leader du groupe, Anthony Kiedis joue d’ailleurs dans Point Break), tandis qu’au tournant des années 2000, on assiste à un retour aux sources du cool, plus acoustique, avec Ben Harper, Jack Johnson ou John Butler.

L’industrie cinématographique n’est pas la seule à flairer le filon du surf. Au-delà de la conception des planches indispensables aux sportifs, apparaît peu à peu une mode surf, proposant des vêtements adaptés à la pratique tout autant qu’inspirés du fun véhiculé par le surf et pas nécessairement destinés à une clientèle férue de vagues. Dans ce business, une marque se distingue : Quiksilver.

Fondé en 1969 en Australie par deux surfeurs, Quiksilver grandit rapidement et se déploie dans le monde en quelques années, atteignant aux Etats-Unis un chiffre d’affaires de 1,81 milliard de dollars en 2013. Deux concurrents ont tenté de se tailler une place sur ce marché : le français Oxbow, créé en Normandie en 1985, et le pionnier américain O’Neill, du nom de son concepteur, surfeur californien qui ouvrit son magasin à San Francisco en 1952. Chacun sponsorise des surfeurs, finance des événements et vend à tour de bras des tee-shirts colorés symboles de la « surf coolitude ».

Les risques de la notoriété

Que le surf ait drainé une économie à part entière, textile mais aussi touristique, n’a rien d’étonnant. Durant les années 1960 et jusqu’au début des eighties, l’influence des marques est circonscrite et ne dépasse guère le giron des amateurs de glisse. Avec l’émergence d’une nouvelle génération de surfeurs et la curiosité grandissante du public, les marques comprennent le potentiel commercial du surf et débute alors une nouvelle ère.

Les investissements affluent, le sponsoring explose, la publicité déferle, modifiant profondément ce qui n’était encore qu’un sport « amateur ». Se développe dans les années 1990 une véritable mode surf, destinée à tous ceux qui désirent s’identifier à un style de vie quelque peu bohème et radicalement hors des sentiers battus. Mais vouloir vendre au grand public des produits réputés «contre-culturels» se révèle paradoxal.

Plus les magazines s’emparent du « surf style », plus les clichés sur ce sport se fossilisent et plus les puristes s’en détournent. Quiksilver croque nombre de sociétés sur son passage (dont les marques du groupe Rossignol), mais se retrouve au seuil de la faillite en 2015 aux Etats-Unis. Après une cure d’amaigrissement et l’abandon de magasins low cost qui dévalorisait son image, le groupe Quiksilver repart de l’avant en 2017 sous le nom de Boardriders (qui garde la marque Quiksilver). Oxbow quant à lui a fait face à un plan social d’envergure en 2014, voyant le nombre de ses salariés passer de 124 à 46. A force de vouloir élargir leur clientèle à tout-va, les grands noms du surf y ont perdu une partie de leur ADN. Ce qui leur a coûté très cher.

Voyage nostalgique

En plus de cinquante ans, le surf a ainsi connu tous les stades de la notoriété. De la marginalité à la société de consommation, de la pop culture au mainstream, il a survécu au passage du temps et des générations, prouvant qu’une bande de jeunes gens épris de liberté pouvait engendrer, bien des décennies plus tard, de nouvelles vocations.

Cette généalogie du surf est au cœur de Biarritz Surf Gang qui évoque, avec les anciennes gloires de la Grande Plage, leurs débuts marginaux, la lente reconnaissance du milieu, leurs excès et leurs exploits jusqu’à la reconversion et la réussite de certains et les désillusions d’autres. Réalisée par Pierre Denoyel et Nathan Curren, fils de Tom triple champion du monde de surf et petit-fils de Pat un des pionniers du surf californien dans les années 1950, la série parcourt avec tendresse cette culture parfois mal connue, en la débarrassant de ses clichés. Sous couvert de rendre hommage à cette bande de Français fondateurs du surf hexagonal, Biarritz Surf Gang invite finalement à un voyage nostalgique et frénétique dans la grande histoire du surf.

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