Slatissime

Les nouveaux penseurs qui vont nous stimuler le cerveau

Raphaëlle Elkrief et Marie Kock et Stylist, mis à jour le 23.09.2017 à 15 h 12

Vous ne savez plus vers qui vous tourner (enfin à part vers nous, bien sûr) pour recevoir votre dose d’intelligence? On vous a fait une playlist des penseurs les plus excitants du moment.

Photos: istock et captures

Photos: istock et captures

Si vous nous avez bien écouté cette année, vous avez normalement éclaté depuis longtemps votre bulle de filtre, dressé vos algorithmes à vous parler de trucs dont vous n’avez a priori rien à faire et renoué avec Mathilde, votre copine de droite qui vous explique patiemment pourquoi traiter les immigrés comme de la merde va permettre de redresser la France. Bref, vous avez tout fait pour ne pas vivre dans votre tour d’ivoire et écouter ce que les autres, ceux qui ne pensent pas comme vous, avaient à dire.

Sauf que 1/ c’est parfois d’une grande violence –remember cette conversation interminable avec cette personne qui vous soutenait mordicus que Yann Moix ne disait pas que des inanités– 2/ il n’y a pas de raison que vous vous tapiez tout le boulot. Or, emoji pavé dans la mare, hashtag #notafraid, emoji sel sur la plaie, il est parfois ardu d’entendre ou de lire de nouvelles voix dans un paysage médiatique qui recycle jusqu’à l’usure les mêmes experts. Pour vous dorloter un peu le cerveau à la rentrée, on vous présente neuf intellectuels qui réfléchissent sur des sujets ayant de grandes chances de vous intéresser si vous aimez nous lire et qui proposent une lecture différente du monde. Installez-vous, on vous a mis à la meilleure table.

1.Andreas MalmLe contre-penseur de l'anthropocène

Il va vous aider: à accepter que votre destinée n’est pas toute tracée (mais que ce n’est pas une raison pour ne pas faire le tri dans vos poubelles).

Son CV: enseignant au département de géographie humaine de l’université 
de Lund (Suède). A publié cet été, en France, L’Anthropocène contre l’histoire, le réchauffement climatique à l’ère du capital à la Fabrique.

Sa devise: non, ce n’est pas le destin de l’humanité que de cramer tout son pétrole comme si demain n’existait pas.

Il réagit: au récit de l’anthropocène, c’est-à-dire de cette brève période (à l’échelle de l’humanité, on s’entend) entamée à la fin du XVIIIe siècle avec l’invention de la machine à vapeur à partir de laquelle l’homme s’est mis à transformer la Terre au sens géologique.

Sa théorie: cette façon de raconter l’histoire est l’une des raisons pour lesquelles l’homme pollue la planète et refuse d’arrêter. En faisant coïncider la création de cette humanité à celle de l’énergie fossile, les narrateurs de l’anthropocène induisent l’idée que le productivisme est le résultat de notre nature et que donc la pollution et la destruction à terme de notre planète seraient une forme de prédestination humaine. Deux conséquences de cette idée: 1/ tout le monde est responsable à égalité, en tant qu’humain, de la pollution (et pas les grosses industries qui délocalisent toute leur production en Chine, par exemple) 2/ l’humanité est vue comme un bloc monolithique, avec une histoire linéaire. Contre cette vision réductrice et désastreuse pour l’écologie, Malm oppose l’idée que nous serions entrés plutôt dans l’ère du capitalocène (oui c’est un grand admirateur de Naomi Klein).  

2.Donna HarawayLa pionnière du cyber-féminisme

Elle va vous aider: à brûler votre clavier plutôt que votre soutif.

Son CV: primatologue, diplômée de zoologie et de philosophie à l’université du Colorado 
et doctorante en biologie de l’université de Yale. A publié Le Manifeste Cyborg (1991).

Sa devise: la technologie n’est pas neutre.

Elle répond: aux sciences archi-dominées par les hommes.

Sa théorie: si vous connaissez Judith Butler (tout de même), vous ne pouvez pas passer à côté de Donna Haraway. Cette représentante des sciences et cultural studies (comme on dit dans les universités américaines) entend renverser l’hégémonie de la vision masculine sur la nature et sur les sciences (oui, là aussi). Pionnière du cyber-féminisme, elle croit profondément que la technologie et les sciences peuvent contribuer à sortir notre société du patriarcat dans lequel elle est embourbée.

3.Émilie HacheL'écoféministe

Elle va vous aider: à vous sentir puissante dans la forêt. Mais ailleurs aussi.

Son CV: maîtresse de conférences au département de philosophie de l’université Paris-Ouest-Nanterre-La Défense, spécialiste en philosophie pragmatique et en écologie politique. A publié en 2016 Reclaim chez Cambourakis, une anthologie de textes écoféministes anglo-saxons et peu connus en France. Signe en 2017 avec un collectif de chercheurs un manifeste de soutien aux deux membres de l’association L214 jugés pour être entrés dans un abattoir.

Sa devise: (ou plutôt celle de l’écoféminisme), non, la femme n’est pas plus proche de la nature que l’homme. Ce n’est pas une raison pour la détruire (le «la» faisant référence aussi bien à la nature qu’à la femme.

Elle réagit: à la conception issue de Descartes ou Bacon qui ont assigné un caractère féminin à la nature (avant on la considérait comme un tout vivant, sacré).

Sa théorie: elle revalorise l’ensemble des mobilisations politiques qui ont constitué l’écoféminisme (et qui ont été rejetées à peu près massivement par les féministes françaises qui y voyaient une forme d’essentialisation de la femme). Ces mobilisations ont éclos au États-Unis dans les années 1980, notamment pour protester contre le nucléaire. Si on parle d’écoféminisme, c’est parce qu’elles ont fait le lien entre les oppressions qu’elles subissent en tant que femmes et l’exploitation de la planète: les femmes sont inférieures parce qu’elles font partie de la nature, et on peut maltraiter la nature parce qu’elle est féminine. D’où le titre Reclaim choisi pour son recueil, soit la volonté des écoféministes de se réapproprier la notion de nature (comme non distincte de l’humain) et celle de féminité.

4.Martin SeligmanLe psy positif

Il va vous aider: à avoir une bonne excuse pour imaginer pendant des heures pourquoi il ne vous rappelle pas (vous êtes en train de travailler sur vous-même)

Son CV: chercheur en psychologie positive à l’université de Pennsylvanie. A participé à la réécriture du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (la Bible des psys) dans une version « positive ». Classé 31e parmi les 100 psys les plus éminents, toute catégorie confondue du XXe siècle par l’association des psys américains.

Sa devise: c’est le futur et non le passé qui conditionne l’individu.

Il réagit: aux grandes théories de la psychologie du XXe siècle qui s’emploient à soigner des troubles psys plutôt qu’à favoriser les comportements positifs des individus. Et à cet acquis, rarement remis en cause, selon lequel nous sommes hantés par notre passé.

Sa théorie: entre deux accusations pour avoir fait du consulting auprès de la CIA sur la torture (oups), Martin Seligman a trouvé ce qui distinguait les hommes des autres espèces. Non, pas leur pouce opposable, leur maîtrise du langage ou des outils, mais plutôt leur capacité à envisager le futur. Une petite révolution dans la psychologie traditionnelle qui nous rendait prisonniers de notre passé ou du présent. Intégrant les dernières recherches en neurosciences qui montrent notamment que nos neurones sont toujours en activité afin d’imaginer des scénarii possibles (épuisant), Seligman et ses comparses de la psychologie prédictive conçoivent de nouvelles façons de penser la dépression (qui n’est plus envisagée comme une conséquence de nos traumatismes passés mais plutôt des différentes options futures). Et de rien pour vos dix années perdues à ressasser chez votre psy la fois où vous vous étiez retrouvée sans culotte en plein cours de sport.

5.Chantal MouffeLa populiste de gauche

Elle va vous aider: à ne plus faire de gros compromis au nom du consensus (hormis dans votre famille, là elle ne peut rien pour vous)

Son CV: philosophe politique, professeur émérite au département de sciences politiques de l’université de Westminster (Londres). A publié L’Illusion du consensus chez Albin Michel, en 2016. A un livre avec Íñigo Errejón (Podemos) dans les tuyaux.

Sa devise: la classe ouvrière n’est pas le seul moteur de l’histoire.

Elle réagit: à ceux qui disent que la gauche française est morte/au néoliberalisme/
à Emmanuel Macron.

Sa théorie: depuis des années, elle démocratisait à l’étranger le populisme de gauche et ses idées pour un renouveau de la gauche et du socialisme. Il a fallu la présidentielle française et Nuit Debout pour que l’on fasse écho à ses écrits. En pleine crise de la pensée de gauche, on redécouvre son ouvrage traduit en 2016, L’Illusion du consensus. À la lumière des mouvements sociaux depuis les années 1960 (féministe, LGBT, minorités, combat écologique), elle montre que les rapports de classes et économiques ne peuvent plus être les seuls prismes de lecture de la société. Une pensée post-marxiste qui ne prône pas la révolution (la flemme) mais plutôt la mise en place d’une démocratie radicale qui applique vraiment les principes de liberté et d’égalité. Podemos l’adore et Mélenchon est ravi qu’on ait mis sa pensée noir sur blanc.

6.Nadia Yala KisukidiLa penseuse de la décolonisation des savoirs

Elle va vous aider: à vous redonner envie de faire de la philo. 

Son CV: maître de conférences en philosophie à Paris-8. A préfacé la réédition de L’Atlantique noir de Paul Gilroy (éd. Amsterdam, 2017) qui avait renouvelé en 1993 la conception de l’histoire culturelle de la diaspora africaine. A participé à la première édition des Ateliers de la pensée, à Dakar, en octobre 2016.

Sa devise: Laetitia Africana.

Elle réagit: à la philosophie européenne qui a pensé, Hegel en première ligne, qu’il y avait 
des lieux où la raison n’existait pas et que l’Afrique en faisait partie. Elle veut mettre fin 
à la non-reconnaissance de l’existence de penseurs en Afrique.

Sa théorie: il faut décoloniser la philosophie, c’est-à-dire produire une version du monde qui ne repose pas sur les différences coloniales. Elle propose donc l’émergence d’une «philosophie africaine». Un terme voulu contradictoire parce que Kisukidi ne croit pas en une philosophie du lieu (qui voudrait dire que les Africains ont une façon de philosopher différente par exemple de celle de Grecs, qui ont raflé tous les honneurs). Elle croit au contraire à une Laetitia Africana qui regroupe les tentatives théoriques au sein des diasporas africaines qui essaient de produire des versions décolonisées du monde. Penser l’Afrique à travers le monde et non plus face à l’Occident. Pourquoi Laetitia (joie en latin)? Pour se débarrasser de toute notion de mélancolie au profit d’une activité créatrice. 

7.Geoff MannLe héraut des pauvres

Il va vous aider: à supporter votre mec qui n’en fout pas une rame. 

Son CV: directeur du Centre for Global Political Economy à l’université Simon Fraser. A publié en janvier 2017 In the Long Run We Are All Dead: Keynesianism, Political 
Economy and Revolution
(Verso, 2017).

Sa devise: la pauvreté n’est pas une fatalité mais une création politique.

Il réagit: aux nouveaux économistes qui veulent faire revivre Keynes sans l’avoir compris. Et aux politiques qui veulent faire croire que la pauvreté est naturelle.

Sa théorie: le succès de Trump auprès de l’électorat latino, pauvre et féminin, montre bien l’échec du capitalisme comme projet politique. Dans son dernier ouvrage, Mann reprend cette idée très XVIIIe du paradoxe de la pauvreté dans l’abondance en le pimpant un peu. Vous n’êtes pas pauvre parce que vous êtes nul mais parce que les politiques économiques et sociales vous rendent pauvre. En relisant Keynes, Mann rappelle que pour l’économiste, le vrai problème du chômage n’est pas la pauvreté, mais l’incapacité pour les sans-emploi de trouver une place dans une société qui les déshonore. Résultat, pour sortir de la crise, on ne court pas après les politiques économiques mais sociales, en cherchant à redonner un peu d’honneur à ceux qui l’ont perdu. Classe.

8.Pankaj MishraLe réceptacle de la colère

Il va vous aider: à vous méfier des discours spiritualistes à deux balles.

Son CV: essayiste, journaliste, romancier et critique littéraire indien. Il est chroniqueur pour Bloomberg et le NYT Books Review et collabore au New Yorker et au Guardian. Classé en 2012 parmi les 100 penseurs globaux majeurs par Foreign Policy et en 2015 parmi les 50 penseurs mondiaux par Prospect. A publié en janvier 2017 Age of Anger: A history of the present, salué par de nombreux critiques comme le premier livre majeur de l’ère trump.

Sa devise: l’Occident porte en lui-même les germes de sa propre destruction.

Il réagit: aux théoriciens du choc des civilisations, selon lesquels le fanatisme religieux ou les faiblesses politiques et structurelles de certains pays les rendraient intrinsèquement inaptes à intégrer le libéralisme et l’Occident.

Sa théorie: le monde connaît aujourd’hui une épidémie de colère mondialisée due, 
non pas au choc des civilisations donc, mais au ressentiment des peuples, ressentiment qui s’est mondialisé lui aussi. Ces populations se sentent exclues de la promesse moderne d’égalité et de prospérité diffusée par le capitalisme –mais en fait réservée aux élites mondialisées– et la colère se propage à mesure que les revenus moyens augmentent. Cette colère conduit à une repolitisation de ces populations qui ne croient plus ni en la croissance économique ni au marché (pour Mishra, c’est ce processus qui a conduit à l’élection de Trump et au Brexit), et à un retour en force des démagogues, les seuls qui n’adoptent pas une vision purement matérialiste de la société.

9.Julien TalpinLe chercheur du contre-pouvoir local

Il va vous aider: à participer à la prochaine fête des voisins (plutôt que d’appeler les flics quand celui du dessus révise à fond sa choré Danser comme Beyoncé).

Son CV: chargé de recherches en sciences politiques au CNRS. A travaillé sur l’engagement et la mobilisation dans les quartiers populaires. Co-rédacteur en chef de Participations.

Sa devise: la mobilisation dans les quartiers populaires peut être un vrai contrepoids au pouvoir de l’argent.

Il réagit: aux grands détracteurs du communautarisme qui s’indignent que les premiers concernés se mobilisent pour faire valoir leurs droits.

Sa théorie: Los Angeles, 1992. Des émeutes éclatent après l’acquittement de policiers qui ont passé à tabac Rodney King. Plus de vingt ans plus tard, les mêmes causes produisent les mêmes effets (racisme, violences policières) à Baltimore, à Ferguson. Là où les émeutes de 1992 se sont produites dans une immense violence, celles qui ont suivi le cas Trayvon Martin ont été canalisées par des organisations communautaires, devenues l’objet d’étude de Julien Talpin. Une nouvelle forme de contre-pouvoir et de militantisme qui entend abandonner la violence au profit de l’action collective. Ces communautés, interclasses et interraciales, ont pour ambition de devenir un contre-pouvoir local en améliorant les conditions de vie sur des problématiques du quotidien (logement, éducation, transports etc.). Une nouvelle forme de mobilisation qui commence à peine à être étudiée.

 

Raphaëlle Elkrief
Raphaëlle Elkrief (22 articles)
Journaliste chez Stylist.
Marie Kock
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Mode, culture, beauté, société.
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