Monde

Cinq preuves que la Hongrie jette l’argent de l’Europe par les fenêtres

Joël Le Pavous, mis à jour le 20.09.2017 à 15 h 18

De projets farfelus en chantiers inachevés, Budapest dilapide les fonds généreusement alloués par Bruxelles qui s’inquiète à raison d’une utilisation douteuse voire frauduleuse.

Captures vidéo.

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Voici cinq preuves confondantes alors que se termine ce mercredi 20 septembre la mission d'audit de trois jours du comité budgétaire du Parlement européen sur place. Cinq milliards et demi d'euros sont alloués à la Hongrie pour la période 2014-2020.

1.Le petit train quasi-vide de Felcsút

Chaque jour que Dieu fait, un mini-tortillard aux wagons émeraude relie l’académie Puskás proche de l’immense Pancho Aréna et de la résidence secondaire de Viktor Orbán au village voisin d’Alcsútdoboz. Le train avale allure escargot en 90 minutes les douze kilomètres aller-retour de la minuscule portion. 

Sur le trajet, rien de transcendant: des champs de blé, des pavillons et un arborétum en bout de ligne. Malgré un ticket abordable (3,30 euros A/R) et la possibilité d’un voyage en voiture-bar VIP avec amuse-gueules + boissons, les touristes boudent ce gadget à 2,5 millions financé à 80% par Bruxelles.

«De mai à décembre 2016, il y eut cinquante-trois jours durant lesquels personne n’a acheté de billet. Et pendant une semaine complète sur cette même période, la locomotive diesel et ses deux voitures ont effectué leur trajet habituel sans transporter âme qui vive exceptés le conducteur et le contrôleur», écrit 24.hu.

La fréquentation ridicule du petit train n’a pas empêché l’oligarque-exploitant Lőrinc Mészáros d’acheter un château ou d’envisager la construction d’un hôtel/spa six étoiles dans les parages, d’où les puissants soupçons de corruption. La délégation européenne a traversé Felcsút mardi, escortée par un eurodéputé proche d'Orban, Tamas Deutsch, qui ne trouve naturellement rien à redire sur cet investissement plutôt extravagant.

2.Les onze tours inutiles de Tyukod

Tyukod est un bled pauvre et isolé de 2.000 habitants proche de la Roumanie et de l’Ukraine qui n'a pas grand chose d'exceptionnel. Sauf peut-être ses onze tours en bois de 11,50 mètres à 80.000 euros pièce estampillées Union européenne et datant de 2013. Ces constructions «à vocation touristique» donnent sur un horizon infiniment plat comme la Beauce, une ancienne usine à l’abandon et une décharge sauvage regorgeant de détritus. Plusieurs villageois dont la bibliothécaire et l’ancien maire-adjoint ont tiré profit de l’opération en souscrivant à l'appel d'offres plutôt opaque remporté par l’État. 

Pour le prix de l’un de ces belvédères desespérement délaissés dont peu de locaux saisissent l’utilité, six-sept maisons auraient pu sortir de terre dans cette localité ravagée par l'exode rural et le chômage. Cent-soixante points de vue similaires ont été bâtis en Hongrie grâce à des subventions européennes. L’un des exemples les plus ubuesques en dehors de Tyukod se trouve à Bodrogkeresztúr, où un simple cylindre en dur de 40 centimètres de haut sert de mini-panorama sur les coteaux de Tokaj, province viticole connue pour son blanc liquoreux apprécié de Louis XIV. Coût du bout de béton? 130.500 euros.

3.L’hôtel-fantôme de Kistelek

Trois étages, trente-huit chambres, bain thermal extérieur, salles de massage... Ce «complexe thérapeutique» de luxe monté au beau milieu de la grande plaine méridionale hongroise aurait dû être livré fin-2014 mais les ouvriers ont déserté les lieux après avoir néanmoins installé les câblages électriques, la tuyauterie, les fondations, les cloisons, la façade extérieure et les parois intérieures. Motif? Un conflit entre le gouvernement et l’entrepreneur ayant provoqué l’interruption du chantier. L’État lui réclame désormais les 2,2 millions d’euros accordés par l’UE qui n’ont pas servi à grand chose.

Même somme et même destin pour le parc horticole à proximité envahi par les mauvaises herbes. Sans oublier une zone industrielle/pôle logistique à 4,85 millions où seules deux sociétés sur les quatorze qui devaient s’installer sur place travaillent concrètement.

«La première pierre a été posée à 30 kilomètres de là en 2014 avant que le chantier ne soit subitement déplacé à Kistelek. Tout ce qu’on trouve là-bas aujourd’hui, c’est de l’asphalte, quelques conteners et beaucoup de vide», témoigne le député écologiste Ákos Hadházy scandalisé par l’histoire.

Gourmande, la mairie prépare un golf, une base de loisirs, un centre équestre et un quartier d’habitation sur place d’ici fin-2023. Allô, Bruxelles?

4.Le cyclo parc-aventure désert de Hatvan

À l’origine, il s’agissait de relier Hatvan au bourg mitoyen nommé Boldog par l’intermédiaire d’un pont ouvert aux cyclistes franchissant le fleuve Zagyva. L’intention louable s’est métamorphosée en énorme rentrée d’argent pour l’entreprise constructrice Duna Aszfalt, l’une des nombreuses possessions de l’oligarque-exploitant Lőrinc Mészáros. Les 3,56 millions d’euros investis par l’Europe ont donné naissance à un pseudo-parc aventure dangereusement sinueux que même les adeptes locaux de vélo-trial n’osent pas emprunter. Cadenassé et gardé par un agent de sécurité, l’endroit se visite sur inscription mais peu s’y précipitent.

Uniós pénzszórás Hatvanban: bizarr objektum és gazos kerékpárút több mint egymilliárdért from atlatszo.hu on Vimeo.

Le curieux édifice inauguré il y a deux ans est resté porte close d’octobre 2015 à avril 2016 après qu’un cycliste s’y soit rompu une vertèbre. Ajoutez à cela un parcours en bois non-traité menacé par l’humidité sous l’immense zig-zag en béton armé et vous obtenez une véritable bombe à retardement.

«Le fleuve monte tous les sept-huit ans et une grosse inondation fragiliserait fortement l’ensemble. Pire, les ambulances ne peuvent pas passer en cas d’accident car la route est trop étroite», déplore le journaliste régional József Bíró suivant l’affaire de près.

Un dossier maillot jaune pour les observateurs.

5.La mairie/salle de bal de Szekszárd

Le 18 octobre 1846, le célèbre compositeur austro-hongrois Franz Liszt donna un concert dans la Maison de la région toute proche de la mairie inaugurée ce jour-là. Aujourd’hui, la batisse attend que l’édile et ses équipes reviennent l’occuper alors que sa rénovation à 1,5 million d’euros payée par l’Union européenne devait s’achever à l’automne 2015. Mais au lieu de regagner ses pénates sur la place du roi Béla, l’équipe municipale occupe une ancienne salle de bal sur deux niveaux sans séparation entre services. Bénéficiaire du juteux contrat? Toujours le fameux Mészárós ami du régime, via sa firme de BTP ZÁÉV.

Le plan orignal prévoyait notamment un remplacement des portes et fenêtres ainsi que la pose de panneaux photovoltaïques évinçant le vieux toit en briques.

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Les panneaux soi-disant défectueux ont ensuite curieusement été retirés au profit des briques qui eurent subitement besoin d’être réparées. L’état de l’intérieur pourtant très correct au début du chantier s’est étonnament dégradé à son tour. Multiples trous le long des escaliers, portes et panneaux dévissés sans explication, parquet transformé en pateaugoire... Tout conduit à croire que Szekszárd trempe dans une combine extrêmement louche.

Joël Le Pavous
Joël Le Pavous (27 articles)
Journaliste
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