Allemagne

Comment la Turquie s’est invitée dans la campagne allemande

Daniel Vernet, mis à jour le 20.09.2017 à 14 h 33

Fin août, Recep Tayyip Erdogan a appelé les Turcs d'Allemagne à voter contre les partis de la coalition d'Angela Merkel aux élections du 24 septembre prochain. Un signe des relations tendues entre Ankara et Berlin.

Une femme passe devant des affiches électorales à Berlin (Allemagne), le 23 août 2017. Tobias Schwarz / AFP

Une femme passe devant des affiches électorales à Berlin (Allemagne), le 23 août 2017. Tobias Schwarz / AFP

Le 24 septembre, l’Allemagne vote pour renouveler les 630 sièges de son parlement, le Bundestag. À quelques jours du scrutin, slate.fr plonge dans le quotidien d’une société souvent érigée en modèle dans les autres pays européens. Après être allé à la rencontre de ces réfugiés accueillis par les Allemands depuis près de deux ans et des laissés-pour-compte de la croissance allemande, on s'intéresse à la place des Turcs dans la campagne.

Au milieu des tensions avec le gouvernement fédéral depuis le putsch manqué de juillet 2016 et la dérive de plus en plus autoritaire du président turc, Recep Tayyip Erdogan a appelé les Turcs d’Allemagne – ceux qui ont le droit de vote – à refuser leurs suffrages aux partis établis, démocratie-chrétienne, social-démocratie et écologistes. Il les a qualifiés «d’ennemis de la Turquie».

Même s’il était suivi, ce qui reste à démontrer, cet appel n’aurait que peu d’effet sur le résultat des élections du 24 septembre. Sur les quelque trois millions de Turcs vivant en Allemagne, environ 1,2 million ont le droit de vote (200.000 ont la double nationalité), soit 2% du corps électoral allemand. «Le but d’Erdogan n’est pas d’influencer les élections en Allemagne», explique Murat Çakır, «mais de consolider son pouvoir en Turquie à force de provocations».

En Allemagne, pas de «communauté turque» à proprement parler

Il est un de ces Allemands d’origine turque installés à Cassel depuis plus de quarante ans. Il est arrivé à l’âge de 10 ans dans le sillage de son père, propriétaire heureux d’un salon de coiffure à Istanbul. Au volant d’une magnifique Chevrolet, le père a entrepris à la fin des années 1960 un voyage à Monaco. Il a tout laissé à la Société des bains de mer, dit le fils dans un sourire. L’Allemagne manquait alors de coiffeurs. Le père de Murat a répondu à l’appel.

Après des études d’ingénieur, Murat Çakır s’est lancé dans la politique. Porte-parole de la WASG (Wahlalternative Arbeit und soziale Gerechtigkeit), créée en 2005 par des dissidents du Parti social-démocrate (SPD) en désaccord avec les réformes Schröder, il est aujourd’hui le responsable de la Fondation Rosa Luxemburg pour la Hesse du nord, liée au parti de la gauche radicale Die Linke. En 2007, la WASG a fusionné avec le PDS, le parti des anciens communistes de l’Allemagne de l’Est, pour former Die Linke.

«Il n’existe pas à proprement parler de “communauté turque”», affirme Murat Çakır. D’une part à cause de la diversité des origines des Turcs vivant en Allemagne; 25% sont des Kurdes qui, en grande partie grâce au rôle des femmes, sont les plus sécularisés. D’autre part à cause de l’intégration réussie des immigrés les plus anciens. Une récente étude de la Fondation Bertelsmann, qui porte sur les musulmans arrivés avant 2010 en Allemagne – mais les trois quarts des musulmans en Allemagne viennent de Turquie –, confirme cette affirmation. Plutôt bien intégrés dans le monde du travail, ils se comportent comme la classe moyenne allemande.

Cependant, en Allemagne comme en Turquie, Erdogan souffle sur des braises mal éteintes. Le président turc utilise les sentiments d’isolement ou de discrimination d’une minorité pour attiser les passions nationalistes. Au référendum d’avril sur le renforcement des pouvoirs présidentiels, seuls 46% des Turcs d’Allemagne ont participé au vote, mais 60% d’entre eux ont soutenu les projets d’Erdogan. Plus qu’en Turquie même. 

Surveillés par les autorités turques

Il faut dire aussi que les Turcs d’Allemagne sont l’objet d’une surveillance étroite de la part des autorités d’Ankara. Le chiffre souvent cité de 6.000 agents actifs du MIT, les services secrets turcs, en Allemagne est peut-être exagéré, mais il n’est sans doute pas loin de la réalité. Le Ditib, association turque des mosquées, contrôle les lieux de culte et les imams, nommés par Ankara, n’ont souvent pas d’autre choix que de servir d’auxiliaires au MIT. 

Le putsch manqué de juillet 2016 attribué aux partisans de Fethullah Gülen n’a rien arrangé. Le mouvement Gülen, que Murat Çakır n’hésite pas à qualifier de «fascistoïde», est très implanté en Allemagne. Il y entretient plusieurs centaines d’organisations de bienfaisance, d’écoles, d’associations de «dialogue».

Pendant longtemps, il a profité de la bienveillance des autorités, des responsables politiques n’hésitant pas à apporter leur caution voire à participer à des manifestations «culturelles» du mouvement. Une ancienne députée au Bundestag d’origine turque, Lale Akgün, n’était guère entendue quand elle mettait en garde ses collègues contre une certaine «naïveté».

Des relations Allemagne-Turquie au plus bas

Recep Tayyip Erdogan poursuit en Allemagne tous les partisans avérés ou supposés de Gülen et reproche à Berlin son manque de coopération. La situation est paradoxale: c’est Angela Merkel qui a négocié au début de l’année 2016 l’accord avec Ankara sur les réfugiés. La Turquie les garde chez elle contre une aide de 6 milliards d’euros de la part de l’Union européenne.

Les relations germano-turques n’en sont pas moins au plus bas depuis des décennies. La chancelière, qui a toujours été hostile à l’entrée de la Turquie dans l’UE, est favorable à l’arrêt des négociations. Erdogan répond par des mesures coercitives. Une dizaine de ressortissants allemands, souvent des citoyens d’origine turque ayant la double nationalité, a été arrêtée ces derniers mois alors qu’ils voyageaient en Turquie, y compris des journalistes représentants des médias allemands.

L’hypothèse selon laquelle Erdogan chercherait à prendre des otages pour les échanger contre des partisans de Gülen vivant en Allemagne, ou contre des responsables turcs qui ont fait défection pour échapper à la répression post-putsch, doit être prise au sérieux. Depuis le début de cette année, près de neuf cents Turcs ont invoqué le droit d’asile, dont des officiers et des diplomates servant à l’Otan. 

Les politiques d'origine turque ciblés

Pendant ce temps les affaires continuent, souligne Murat Çakır, qui dénonce «l’hypocrisie» des responsables de Berlin. Erdogan a cependant «commis une erreur», dit-il: en mai, il a mis en cause les sociétés allemandes implantées en Turquie en les accusant de complicité avec le terrorisme. Elles ont menacé de partir. Deux mois plus tard, le Premier ministre turc s’excusait pour ce «malheureux malentendu».

Les femmes et les hommes politiques allemands d’origine turque n’en continuent pas moins à être la cible d’attaques venant à la fois des officines proches du régime d’Ankara et… de l’extrême droite locale. Un des dirigeants de l’AfD, Alexander Gauland, a proposé de «renvoyer en Anatolie» Aydan Özoguz, secrétaire d’État à l’intégration et vice-présidente du Parti social-démocrate. D’autres reçoivent des lettres de menace, en particulier ceux qui ont voté au Bundestag pour la qualification de «génocide» du massacre des Arméniens en 1915.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (430 articles)
Journaliste
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