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La galère sans fin des laissés-pour-compte du miracle économique allemand

Daniel Vernet, mis à jour le 20.09.2017 à 14 h 35

Si le taux de chômage officiel dépasse à peine 5%, la précarité a explosé.

ODD ANDERSEN / AFP

ODD ANDERSEN / AFP

Le 24 septembre, l’Allemagne vote pour renouveler les 630 sièges de son parlement, le Bundestag. À quelques jours du scrutin, slate.fr plonge dans le quotidien d’une société souvent érigée en modèle dans les autres pays européens. Après être allé à la rencontre de ces réfugiés accueillis par les Allemands depuis près de deux ans, place aux laissés-pour-compte de la croissance allemande.

«L’Allemagne où il fait bon vivre!», ce n'est pas pour eux. Rencontrés à la fête de Schwalmstadt-Treysa, un village du nord de la Hesse, entre gargottes de saucisses et stands des partis politiques qui jettent leurs derniers feux avant les élections au Bundestag du 24 septembre, Martin et Carstens contestent le slogan de campagne d’Angela Merkel. Le premier vit d’un «minijob», le second est un «Hartz IV». Hartz IV est devenu une sorte de nom commun qui désigne les chômeurs en fin de droits recevant une allocation sans rapport avec leur salaire précédent.

Peter Hartz était le directeur des ressources humaines de Volkswagen qui, au début des années 2000, a préparé les réformes du marché du travail décidées par le chancelier social-démocrate Gerhard Schröder. L’une d’elles assouplit les «minijobs», ou «Nebenjobs» (emplois complémentaires, en allemand), créés au lendemain de la réunification allemande en 1990. L’idée d’origine était de permettre à des retraités, des étudiants ou des femmes de compléter les revenus de la famille avec une activité limitée. Mais les «minijobs» sont devenus des formes de travail précaire, en dehors des normes contractuelles habituelles. Jusqu’à la limite de 450 euros par mois, ces minijobs ne sont pas soumis aux cotisations sociales, ni de la part de l’employeur, ni de la part du salarié. Le présupposé sous-jacent est que le «minijobber» est assuré par ailleurs.

7 millions de «minijobs»

 

Martin n’est ni retraité, ni étudiant. À 49 ans, il distribue tous les jours le quotidien régional –le HNA, Hessische Niedersächsische Allgemeine– pour que les lecteurs le trouvent dans leur boîte à lettres avant 6 heures du matin. Jusqu’à l’introduction du salaire horaire minimum (8,84 euros actuellement), il touchait 18 centimes par exemplaire. Le Smic aurait pu être une aubaine pour lui mais l’employeur a réduit d’un tiers sa tournée. L’objectif était simple: ne pas dépasser la limite fatidique des 450 euros mensuels. Au-delà il aurait été obligé de payer des cotisations sociales.

Martin pourrait légalement cumuler jusqu’à trois minijobs, à condition toutefois que le total de ses salaires ne dépasse pas 450 euros par mois. Comme il n’a pas de statut autre que celui de «minijobber», il doit payer lui-même son assurance maladie: 172 euros par mois, qui grèvent son budget. Heureusement, il vit chez sa mère, grande cardiaque de 83 ans dont il s’occupe. Elle a une petite retraite et possède surtout une maison, si bien qu’ils n’ont pas de loyer à débourser.

Le nombre de «minijobs» a explosé au cours des dernières années. Il dépasse aujourd’hui les 7 millions. Le plus gros contingent est représenté par les femmes (4 millions). Les retraités sont environ 1 million à chercher un complément de revenu, tandis que les jeunes âgés de moins de 20 ans sont quelque 500.000.

Sortis des satistiques du chômage

 

Carstens, lui, était chômeur. Il a perdu son emploi dans une usine qui a fermé ses portes, dans une région où les entreprises de service chassent l’industrie. «Grâce» à Hartz IV, il a soulagé les statistiques après un peu plus d’un an au chômage. Pour son revenu, la différence n’est pas mince. Alors qu’en tant que chômeur, il pouvait compter sur 55 à 60% de son salaire de référence, en tant que «Hartz IV», il touche une allocation forfaitaire de 409 euros par mois, à laquelle s’ajoute une subvention pour le logement et le chauffage.

Cependant de cette allocation de base pourrait être soustrait tout le patrimoine que le «Hartz IV» possède par ailleurs, maison, économies, revenus du conjoint ou des enfants, voire cadeaux en espèce des grands-parents pour les grandes occasions familiales. Le «Hartz IV» doit répondre à trois offres d’emploi par mois et accepter ce qui lui est proposé sous peine de voir son allocation amputée de 30% pendant trois mois. Il peut aussi occuper un «minijob» à condition qu’il ne lui rapporte pas plus de 180 euros mensuels.

Hartz IV «profite» aussi à ce qu’on appelle les «Aufstocker». Ce sont des salariés dont le revenu est inférieur à l’allocation Hartz IV et qui chaque mois vont chercher un complément de revenu au «job center» (d’où l’expression «aufstocken»: augmenter). Bien qu’employés, souvent dans des entreprises de distribution, ils doivent se soumettre aux mêmes règles que les «Hartz IV»!

«Hartz IV un jour, Hartz IV toujours»

 

Contrairement aux objectifs officiels de la réforme Schröder, ces dispositions n’ont pas permis un retour à l’emploi des chômeurs de longue durée. La formule tristement ironique «Hartz IV un jour, Hartz IV toujours» semble se vérifier. L’Allemagne compte entre 1 et 1,5 million de chômeurs de longue durée. Ceux-ci ne bénéficient pas du dynamisme du marché du travail, qui laisse espérer le plein emploi en 2025, comme l’a promis Angela Merkel. Une promesse qui ne l’engage pas beaucoup. Son quatrième mandat, si elle l’obtient aux élections du 24 septembre, se terminera en 2021. Et l’Allemagne est sur la bonne voie, avec un taux de chômage officiel dépassant à peine 5%, presque la moitié de ce qu’il était en 2005.

Pendant que le chômage baissait, la précarité augmentait, ainsi que la pauvreté dont le taux est passé de 14 à 17%. Loin d’être une étape vers la réinsertion par le travail, les «minijobs» et autres activités précaires renforcent le sentiment d’exclusion. C’est une machine pour aider les marginaux à fabriquer de la marginalité.

Quand il ne s’occupe pas de sa mère malade, Martin est sur internet à la recherche de débats sur la théologie qu’il a étudiée jadis jusqu’à l’orée de la prêtrise. Il s’intéresse aussi aux «affaires courantes», surfe sur les sites d’informations. Mais combien de ses compagnons «minijobbers» passent leurs journées à regarder la télévision ou à s’entretenir avec eux-mêmes? Une fois par mois, Martin se joint à un groupe de paroles organisé dans sa petite ville par le Parti social-démocrate. Il partage son expérience avec d’autres travailleurs précaires. En revanche, il a renoncé à participer aux réunions annuelles de ses condisciples de ce qu’il appelle «l’Abi» (diminution d’Abitur, le baccalauréat allemand). Pas seulement parce que le coût du dîner (30 euros) est au-dessus de ses moyens. Mais parce que ses camarades l’interrogeraient sur ce qu’il est devenu après ses études supérieures. Distributeur de journaux? «J’aurais honte».

Daniel Vernet
Daniel Vernet (430 articles)
Journaliste
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