Monde

L'étrange fascination de penseurs d'extrême droite pour des régimes d'extrême gauche

Nicolas Lebourg, mis à jour le 20.09.2017 à 8 h 02

Comme Dieudonné, certains penseurs d'extrême droite européens ont déjà été fascinés par le passé par des régimes d'extrême gauche. Davantage par intérêt stratégique que par véritable conversion idéologique.

Dieudonné en Corée du Nord I Capture Youtube

Dieudonné en Corée du Nord I Capture Youtube

Dieudonné a beau être banni des plateaux de télévision, on l'y retouve régulièrement, indirectement. Samedi dernier, dans l'émission «On n’est pas couchés», la nouvelle chroniqueuse Christine Angot eut la fantaisie de vouloir assimiler le représentant de la France insoumise Alexis Corbière à l'ex-humoriste devenu agitateur. S'en est suivi un échange assez vif dans lequel elle en profitait pour assimiler le chanteur Francis Lalanne au polémiste de l’antisionisme radical. 

Ce mardi 19 septembre, Dieudonné a pris le temps de répondre dans une vidéo –pour le moins malaise– en dénonçant notamment la médiocrité des chaînes publiques, «une véritable fosse à merde», et saluant en toute fin le régime de Corée du Nord. 

Car - quittons la polémique pour la géopolitique - l'agitateur est sous les projecteurs depuis le début du mois, après avoir été invité par Kim Jong-un à célébrer avec Alain Soral la fête nationale à Pyongyang le 9 septembre dernier. Cette visite largement commentée donnera même lieu à la mise en ligne ce lundi 25 septembre d'un clip se voulant être un hymne à la paix. Deux performances qui témoignent de la capacité certaine de Dieudonné à savoir se positionner comme un réceptacle des représentations politiques.

Car son voyage en Corée du Nord renvoie aux relations complexes entre communismes asiatiques et extrêmes droites européennes –rappelons que Dieudonné et Alain Soral ont fondé en 2015 un parti politique, Réconciliation nationale, qui, pour l’instant, n’a pas eu d’activité. Ces connexions avaient dans le temps amené la presse italienne des années 1970 à inventer un néologisme qui eut à l’époque un certain retentissement: le «nazi-maoïsme». Et le cas nord-coréen s’avère particulièrement délicat en la matière.

La Chine maoïste vue d’extrême droite

 

Disons le d’emblée: il n’y eut jamais d’amalgame concret de l’extrême droite radicale européenne et du maoïsme. Mais il y eut des positionnements. Le premier à faire un pas vers la Chine fut l’ancien collaborationniste belge Jean Thiriart, l’un des principaux doctrinaires de l’extrême droite radicale européenne de l'après-guerre. Ses textes ont été traduits en allemand, espagnol, anglais, italien, russe... Thiriart voulant la construction d’une «Grande Europe» qui soit une nation jacobine, s'étendant de Johannesburg à Vladivostok.

La Guerre d’Algérie lui parut d’abord l’instrument capable d’accoucher de l’Europe unie. L'occasion pour lui de réadapter sa pensée stratégique: toute sympathie pour Israël est abandonnée (le sionisme étant vu comme une réponse à la «question» juive) au bénéfice d’un antisionisme aussi radical que celui d’Alain Soral aujourd’hui. Les États-Unis deviennent peu à peu l’ennemi prioritaire. La rupture entre la Chine et l’Union soviétique paraît ouvrir une voie pour débarasser l’Europe des soviétiques et des Américains.

Thiriart affirme qu’il a rencontré Le Premier ministre chinois Zhou Enlai à Bucarest en 1966. Le cadre néofasciste nouait alors des liens en Roumanie, où il venait de contribuer à la revue officielle du régime, et projetait d’y tenir le prochain camp d’été de son mouvement. Il lui aurait demandé que son pays engage une guerre contre les États-Unis, en y incluant sa «colonie la plus riche»: l’Europe.

L’objectif était d’épuiser les forces étasuniennes par leur dispersion militaire et de fournir un «poumon» ou «tremplin» aux guérillas devant porter le fer contre «l’impérialisme américano-sioniste». Au contraire de ce qui a été parfois dit, y compris par d’excellents auteurs comme Pierre Milza, Thiriart ne s’est donc jamais converti au maoïsme: celui-ci lui apparaissait toujours haïssable, mais il le percevait comme une chance stratégique historique pour les Européens et les Arabes.

«Hitler et Mao unis dans la lutte!»

 

Les néofascistes italiens ont toujours été très imaginatifs. Tant en matière de propagande que d’actions. C’est un disciple transalpin de Thiriart, Franco Freda, qui fut le fondateur de la légende du «nazi-maoïsme». Cherchant à capitaliser sur le «Mai rampant» qui secoue son pays, il en appelle en 1969 à l’union d’action entre radicaux de droite et de gauche le temps de combattre le système, à l’échelle nationale autant qu’internationale.

Il écrit alors:

«Le terroriste palestinien est plus proche de nos rêves de vengeance que l’Anglais (Européen? personnellement j’en doute!) juif ou enjuivé (…). La dénonciation du pacte atlantique et de son organisation militaire, ainsi que la suppression des chaînes, qui actuellement rattachent l’Italie aux structures néocapitalistes supra-nationales (CEE, etc.) devra provoquer l’intégration active de l’État populaire dans l’aire des États qui refusent de s’attacher à la traîne politique des blocs de puissance impérialistes. L’État populaire conclura des alliances avec les États authentiquement anticapitalistes et favorisera, décidés à un niveau international, les mouvements de lutte contre le capitalisme et les complicités révisionnistes.»

Malgré les slogans très provocateurs (le plus fameux restant «Hitler et Mao unis dans la lutte!») qui poussent la presse italienne à parler de «nazi-maoïsme», il ne s’agissait donc pas d’un nouveau produit idéologique fusionnant réellement ces idéologies mais d’une stratégie. La mouvance radicale européenne est marquée par cette manière de voir. En Italie d’abord, en France ensuite, des intellectuels de l’extrême droite radicale vont se revendiquer des leçons de Thiriart et Freda et prendre fait et cause dans les années 1970 pour la Lybie de Kadhafi ou l’Iran de Khomeiny.

Moderniser à l'aide des masses populaires

 

Lors de la mort de Mao Zedong en 1976, une revue française tenue par un disciple de Thiriart lui rendra un vibrant hommage tout en en appelant à la communauté d'action avec les groupes maoïstes français (dont il ne restait plus grand-chose). Si ce type de références représentait bien une «révolution culturelle» sincère pour ces militants, n’en demeure pas moins que l’utopie que prônait le groupe empruntait toujours aux ultras de la Collaboration –la carte de la future Grande Europe avec ses régions «libérées» et fédérées étant directement empruntée à celle de l’ancien Waffen SS Saint-Loup, figure centrale du néo-nazisme…

Ces emprunts se font avec une connaissance souvent rudimentaire des communismes asiatiques. Les radicaux de droite s’appuient sur des éléments issus du monde universitaire, par exemple sur les travaux de l’historien américain James Gregor qui affirmaient que le maoïsme, le castrisme et le fascisme participaient ensemble d’une famille de socialisme mobilisant les masses pour assurer la modernisation de leur patrie. Quand, en 1984, l’historien français Patrick Moreau consacre une étude au dissident du nazisme que fut Otto Strasser, en faisant une analogie avec les Khmers rouges cambodgiens, il est aussitôt cité par une revue franco-belge qui, dès lors, intègre le Kampuchea démocratique - le régime politique des Khmers rouges - à son panthéon…

La Corée du Nord et l’anti-impérialisme d’extrême droite

À ce stade, la Corée du Nord n’est pas encore un régime qui attire l’attention des extrémistes de droite. La qualification souvent utilisée à son égard de «dernier État stalinien» est en partie trompeuse. Culte du chef, centralisme démocratique, bureaucratie, terreur organisée et socialisme nationaliste sont là. Il est tout aussi vrai que le pays a été déstabilisé par l’écroulement du Bloc de l’Est, passant d’une croissance de +2,9 % en 1988, à la veille de la chute du mur de Berlin, à une croissance négative de -7,6 % en 1992, au lendemain de la disparition de l’Union soviétique.

C’est à ce moment que le régime reçoit le soutien de groupes néofascistes, partisans d’une Grande Europe fédérant les régions ethno-culturelles, citant Thiriart et Freda, au nom du soutien à tous les ennemis de «l’impérialisme américano-sioniste» qui prendrait le contrôle de la mondialisation après la fin de la Guerre froide. Lui-même n’y est pas complètement insensible: des serveurs internet nord-coréens hébergent le site d’un parti d’origine belge se revendiquant de Thiriart.

Ce qui fait l’essence et l’originalité profonde du régime nord-coréen est bien moins que marxiste-léniniste. Il est tout entier orienté par son idéologie –la juche–, dont les deux principes fondamentaux sont «l’autonomie» et «l’armée d’abord», articulés dans un ethno-nationalisme particulièrement tranchant. Outre la mystique du leader censé être un génie, un athlète, une bombe sexuelle, et tutti quanti, sont mises en avant des valeurs néoconfucéennes: respect de la tradition, des ancêtres, de la famille. L’ensemble de ces traits irrationnels est suractivée par la paranoïa entretenue vis-à-vis de «l’impérialisme américain»: les Nord-coréens composeraient une unité organique totalisée et assiégée.

Combattre l'ordre géopolitique actuel

 

Cet état de siège est parfois levé par le régime pour recevoir quelques Occidentaux, dont des personnalités d’extrême droite. Ce ne sont pas forcément les plus connues du grand public: ce fut le cas de l’éditeur et ex-militant (de la tendance euro-régionaliste) Jean Picollec en 2010. Celui-ci y alla par curiosité, mais ne rendit pas d’hommage. Ce ne fut pas le cas d’Alain Soral, qui cet été célébra le caractère «national-socialiste» de la dictature. C’est là conforme à l’usage provocateur de l’expression «national-socialiste», qu’Alain Soral applique à sa propre personne alors qu’il n’est pas néo-nazi. Mais il montrait ainsi avoir saisi que ce régime fait d’acier est un ethno-nationalisme opposé à l’ordre géopolitique actuel dans sa structure mais aussi dans ses valeurs.

C’est bien ce qui amène quelqu’un comme Dieudonné à lui aussi pouvoir placer les mots «paix» et «Corée du Nord» dans la même phrase. Ce n’est pas une «bouffonnerie» du polémiste, mais le signe qu’il continue bien à se nourrir des traditions des courants de l’extrême droite radicale qui, après la guerre d’Algérie, cherchèrent à acclimater l’anti-impérialisme à leur vision du monde. Rassurons Christine Angot sur un point: aucun n’a réussi politiquement.

Nicolas Lebourg
Nicolas Lebourg (64 articles)
Chercheur en sciences humaines et sociales
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