Culture

Prenez dix minutes pour apprécier tout ce qu'un aéroport a à offrir

Mark Vanhoenacker, traduit par Yann Champion, mis à jour le 29.09.2017 à 14 h 04

Les conseils d’un pilote de ligne.

Terminal | Aotaro via Flickr CC License by

Terminal | Aotaro via Flickr CC License by

Cet article est le troisième volet d'un triptyque sur les aéroports. À lire aussi, Comment l’aéroport est devenu l'incarnation de la psychose américaine et le témoignage «Ces machines m'aident à vivre, sauf quand j'arrive à l'aéroport».

Vous vous imaginez sans doute que les pilotes de ligne détestent les aéroports. Qu’au mieux, ils les considèrent comme des passages obligatoires, des arrêts au stand, annonciateurs de rêves en altitude. Ce n’est pas mon cas.

Je suis pilote de 747. Et j’adore les aéroports. Je les adore même (et peut-être même surtout) lorsque je prends l’avion en tant que passager. Si vous ressentez la même chose pour les aéroports, je suis ravi de l’apprendre. Mais, à vrai dire, c’est pour ceux dont ce n’est pas le cas que j’écris. Parce que, en tant que pilote de ligne, il est de mon devoir d’essayer de rendre votre voyage plus plaisant.

Une poésie particulière

 

Pour les besoins de la discussion, je vous concède tout ce que vous pouvez ne pas aimer à propos des aéroports. Voilà, c’est fait. Mais si l’avion fait partie de votre vie –si c’est le seul moyen que vous avez de rendre visite à votre famille, à vos amis, à vos collègues ou à vos clients, sans parler des voyages fascinants que vous ne pourriez faire sans lui–, permettez-moi de tenter tout de même de vous faire revoir votre jugement. Après tout, puisque vous allez prendre l’avion de toute façon, pourquoi ne pas tenter de rendre ces passages obligés un petit peu plus intéressants?

Je ne vous demanderai qu’une seule chose: du temps. Mais pas beaucoup. Dans son livre à paraître Airportness, l’expert en littérature (et en aéroports) Christopher Schaberg nous invite à contempler la «poésie» des aéroports et à se réciter du William Blake en observant les portes d’embarquement –je pense qu’un titre de Max Richter ou de Ludovico Einaudi irait tout aussi bien.

Comme Schaberg, je pense que les choses que je préfère à propos des aéroports sont difficiles à apprécier lorsque l’on est pressé. Je sais bien que les passagers (comme les pilotes) n’ont pas toujours le moyen de choisir le temps d’attente dont ils vont disposer. Mais afin de voir l’aéroport sous un nouveau jour, il est essentiel de suivre le conseil que donne Schaberg vers le début d’Airportness et de «s’aménager dix minutes à perdre».

Dix minutes. C’est tout ce qu’il demande. Voici ce que je fais des miennes.

Prendre conscience de ce qui part

 

Transporter des choses d’un côté à l’autre du globe reste une opération relativement onéreuse. Lorsqu’il s’agit de savoir exactement ce qui est transporté sur de longues distances, on pense en général aux ports maritimes, par lesquels transitent des volumes énormes de marchandises, ainsi que, bien entendu, aux aéroports, avec leurs avions-cargos chargés de denrées de valeur et/ou rapidement périssables. Mais ce qui me frappe le plus au sujet des aéroports, c’est le rôle critique qu’ils conservent dans la transmission des informations.

Je sais bien qu’il existe aujourd’hui ce truc baptisé internet… mais, justement, comment expliquer que les voyages aériens continuent à augmenter? Pourquoi se rendre au Kenya, à Katmandou ou à Kansas City aujourd’hui, alors que l’on peut tout savoir à leur propos sans bouger de chez soi? Pourquoi les conférences sont-elles si importantes dans les domaines de la science, de la médecine ou des affaires?

La prochaine fois que vous verrez un passager sortir un téléphone portable ou une tablette –ces appareils hyper connectés censés rendre le monde plus petit– lors d’un contrôle de sécurité à l’aéroport, prenez un moment pour bien apprécier ce que cette scène nous dit: qu’une grande partie des savoirs, des idées et des expériences les plus précieuses du monde voyagent encore par avion. Elles voyagent par vous.

Savourer la poésie du tableau des départs

 

Quand j’étais enfant, j’adorais parcourir les atlas. J’étais captivé par les noms des villes, qu’elles soient lointaines ou voisines, que leurs noms me paraissent étranges ou familiers: Samarcande, Phoenix, Albany, Athènes… J’étais fasciné par le fait que toutes ces villes puissent exister en même temps: que dans chacune d’entre-elles en ce même moment, il y avait une lumière différente, des parfums différents dans l’air, qu’il faisait une certaine température, qu’il était une certaine heure et que toutes ces histoires se collaient le nez sur le même moment présent —comme si le temps était une sphère, une sorte de front rond enveloppant la planète à la manière de l’atmosphère elle-même.

Les tableaux des départs des aéroports offrent une version surchargée de cette expérience de l’atlas. À vrai dire, ils permettent même plus facilement de s’imaginer ce monde de conurbations scintillantes que l’on visitera peut-être un jour, parce que l’on sait que les voyageurs qui empruntent ces avions iront dans seulement quelques heures marcher dans les rues lointaines de ces villes lointaines. J’ai récemment demandé à mes followers sur Facebook et Twitter de me décrire ce qu’ils préféraient dans les aéroports. J’ai été ravi, mais pas du tout surpris, de voir parmi les réponses de véritables odes aux tableaux des départs.

Personnellement, je pourrais passer la totalité de mes dix minutes à regarder le tableau des départs. J’aime voir comment, par le simple ordonnancement des horaires de départ, un vol à destination d’Aberdeen peut apparaître à côté d’un vol pour Buenos Aires ou pour Djeddah. J’aime penser à des métropoles anciennes, comme Rome, et voir comment le nom de la ville éternelle peut apparaître de manière si anodine à côté de Séoul, Téhéran ou Los Angeles. Ces tableaux sont particulièrement appréciables dans les aéroports américains, qui mêlent vols régionaux et longs courriers. D’un seul coup, en levant les yeux alors que vous sirotez votre café au Starbucks de l’aéroport international de San Francisco, vous comprenez ce que Bakersfield et Osaka peuvent avoir en commun.

Observer (et écouter) les gens

 

Que l’on soit perché sur le tabouret d’un café ou en train d’arpenter le trottoir roulant, les aéroports comptent parmi les meilleurs endroits sur terre pour observer ses contemporains. Et cela vaut autant pour les grands aéroports internationaux que pour les petits aéroports régionaux. Lorsqu’il s’agit d’observer la culture populaire, du moins dans ses manifestations les plus visibles, de l’habillement à la politesse, en passant par l’expression des sentiments (surtout lors de ces deux extrêmes que sont dire au revoir à quelqu’un que l’on aime ou, au contraire, l’accueillir après une longue absence), les aéroports sont des lieux extraordinaires.

Et si, comme moi, vous prenez plaisir à entendre des conversations dans les quelques langues que vous parvenez à reconnaître et les autres, innombrables, qui vous sont totalement étrangères, vous risquez d’être aux anges. Les aéroports sont idéaux pour écouter parler le monde.

Admirer l’architecture

 

Les aéroports présentent un intérêt architectural pour plusieurs raisons. Tout d’abord, si l’on prétend souvent que les musées sont nos cathédrales modernes, je pense que l’on peut en dire tout autant de certains aéroports. Comme les musées, les aéroports en disent long sur les choses auxquelles nous accordons de la valeur (ou du moins sur ce que les architectes en pensent).

Ensuite, les aéroports présentent tout un ensemble de défis architecturaux uniques, de la signalisation à la gestion des bagages, en passant par les liaisons de transports. Je ne suis pas architecte, mais je trouve intéressant de penser à ces contraintes, afin de voir si les architectes les abordent de manières différentes ou si, au contraire, elles expliquent pourquoi tant d’aéroports se ressemblent.

Troisièmement, beaucoup d’autorités politiques (mais clairement pas toutes) considèrent les aéroports comme des projets hautement prestigieux, qui doivent représenter leur ville (si ce n’est leur pays) aux yeux du monde. Dans les pays qui ne possèdent qu’un seul aéroport international, notamment, l’impression laissée sur les voyageurs d’affaires par le début et la fin de leur visite compte beaucoup. C’est l’une des raisons qui expliquent pourquoi les autorités embauchent souvent des architectes de renom, leur accordent de gros budgets et leur demandent de bâtir des édifices évocateurs, d’envergure internationale, mais aussi (surtout de nos jours) avec une touche d’inspiration locale. Par conséquent, et en dépit de leurs similarités fonctionnelles, les meilleurs aéroports offrent des expériences aussi transcendantes que le peut l’architecture. Plusieurs aéroports mériteraient qu’on les visite même sans avoir à prendre l’avion.

Prenez par exemple le bâtiment principal à Washington Dulles, conçu par Eero Saarinen –sans parler de la police de caractères propre à l’aéroport, qui est devenue emblématique du jet age. J’adore les lignes de ce terminal aujourd’hui classique, surtout lorsque l’on arrive par la route. Lorsque je entre dans le terminal, j’ai l’habitude de faire une pause (pas dix minutes, mais peut-être bien une minute entière) et de lever les yeux avant de reprendre mon chemin, généralement avec un peu plus d’entrain dans la démarche.

Et bien sûr, beaucoup des plus beaux aéroports sont récents. La première fois que j’ai atterri au Terminal 2 de Bombay, j’ai immédiatement oublié mon jet lag, j’ai sorti mon téléphone et, plein d’enthousiasme, j’ai envoyé tout un tas de photos à des amis aux États-Unis, tout aussi stupéfaits que moi.

Regarder les avions

 

Il y a généralement plus de vitres dans les nouveaux aéroports. Elles nous invitent à nous rappeler que les avions eux aussi peuvent être beaux. Et je ne parle pas uniquement des icônes comme le Boeing 747. Pour tout dire, nous vivons aujourd’hui l’une des meilleures périodes de l’histoire pour apprécier la vue de ces nouveaux oiseaux dans le ciel et contempler de quelle manière merveilleuse la forme peut suivre la fonction –un principe, au passage, associé au légendaire architecte Louis Sullivan, qui, avant même le développement de l’aviation, avait fait référence pour illustrer son propos à un aigle en plein vol.

Je me demande ce que Sullivan penserait de la pointe des ailes du nouvel Airbus A350. Les ingénieurs à l’origine de ces merveilles les ont-ils créées pour des questions pratiques ou ont-ils avant tout un sens inné du style? Ou regardez encore le look dentelé des moteurs du Boeing 787 Dreamliner. Oui, ils font moins de bruit. Et oui, ils sont beaux.

Savourez l’identité des lieux (Oui, vraiment!)

 

Les aéroports, il faut l’avouer, sont des espaces internationalisés qui ne cultivent pas toujours trop les différences. Serait-ce ce que nous désirons en secret? Certes, je ne suis pas mécontent lorsque je trouve des cafés corrects, des indications en anglais, mon Economist et des températures méticuleusement contrôlées à l’autre bout de la planète. En outre, j’adore lorsque des idées originales comme les rocking-chairs (que j’ai découverts à Boston) et les petits boutons smiley permettant de noter les officiers de l’immigration (que j’ai découverts à Pékin) sont rapidement adoptées par les autres aéroports.

Mais la relative homogénéité des aéroports permet aussi de souligner les différences auxquelles sont confrontés les voyageurs. Quand vous traversez le terminal, quels signes, quels sons, quelles odeurs vous permettent d’identifier l’endroit où vous vous trouvez? À l’aéroport de Changi (Singapour), par exemple, il y a bien entendu une plateforme d’observation, une piscine en terrasse, un toboggan intérieur et un café à thématique Hello Kitty.

Mais ce sont les jardins (les jardins séparés d’orchidées, de tournesols, de cactus et le jardin à papillons) qui frappent le plus, donnant l’impression que seule cette ville-jardin ultra verte pouvait construire cela pour vous. Singapour est un carrefour mondial ultra globalisé et pourtant, lorsque vous vous trouvez dans cet espace bâti uniquement pour servir de lieu de transit et permettre de voyager à l’autre bout du monde, vous êtes ici et nulle part ailleurs.

J’ai un sentiment similaire d’ici à l’aéroport de Vancouver. C’est un aéroport calme, avec beaucoup de bois et d’eau, très apaisant. Les gens sont sympathiques. En d’autres mots, l’aéroport de Vancouver incarne parfaitement tout ce qui fait que l’on aime Vancouver. Et aucun voyageur qui s’y est rendu ne sera surpris d’apprendre qu’il a récemment été nommé meilleur aéroport d’Amérique du Nord pour la huitième année consécutive.

Savourer la sortie

 

Dernièrement, j’ai atterri à Accra, au Ghana, juste après le coucher du soleil. C’est l’une de mes villes préférées en Afrique. Lorsque les portes du terminal ont fini par s’ouvrir, j’ai été saisi par la chaleur et l’humidité. Je pouvais sentir l’air, voir les familles et les porteurs attendant les passagers, entendre des rires et le son de la télévision locale en provenance du petit café situé à deux pas. Et pourtant, cela faisait presque une heure que j’étais sur le sol ghanéen.

Cette scène m’a rappelé de penser à ce qui se passe lorsque les portes du terminal s’ouvrent et que nous traversons la ligne que les aéroports tracent si nettement pour nous. Si par rapport aux autres moyens de transport, l’avion ressemble à une sorte de téléportation, c’est sans doute en partie dû à l’aéroport. À vrai dire, le voyage ne pourrait être si rapide et accessible sans qu’il n’y ait quelque part une frontière, une séparation claire. Je veux dire par là que cette séparation entre l’intérieur, internationalisé, des aéroports et le monde extérieur n’est pas un défaut, mais une conséquence inévitable du mode de déplacement que nous avons choisi.

C’est aussi l’un des aspects intéressants des aéroports. La poétesse Kirun Kapur (une de mes amies du lycée) a décrit dans son poème «Arriving, New Delhi» (extrait du recueil Visiting Indira Gandhi’s Palmist) cet assaut des sens que constitue la sortie de l’aéroport:

«...Les portes s’ouvrent et le sang fait battre sa langue natale dans chacun des membres. Ça sent la cendre. Les hommes. Le jasmin qui grimpe sur la clôture. Un chauffeur de taxi enturbanné d’une langue de feu dit: “Ma sœur, je peux te conduire en ville. Ma sœur, je t’amène à la maison?”»

Si vous n’avez pas pu trouver 10 minutes à «perdre» à votre arrivée, peut-être pourrez-vous en trouver une demie à votre départ. Les aéroports (comme l’ont écrit Christopher Schaberg, Kirun Kapur, Alain de Botton et tant d’autres qui ont pris le temps de les observer) sont des endroits liminaux. Remarquez donc bien leurs portes. Elles résument peut-être plus simplement que tout le reste la manière dont l’avion a changé notre monde. Arrêtez-vous lorsqu’elles s’ouvrent et savourez cet air déroutant. Bienvenue.

Mark Vanhoenacker
Mark Vanhoenacker (1 article)
Pilote et écrivain
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