Monde

Dmitri Goudkov, le caillou dans la chaussure de Vladimir Poutine

Daniel Vernet, mis à jour le 21.09.2017 à 8 h 02

Aux élections communales moscovites du 10 septembre, son rassemblement est parvenu à faire élire près de 150 conseillers municipaux. Mais les ambitions de Dmitri Goudkov ne s'arrêtent pas là.

Dmitri Goudkov à la Douma de Moscou (Russie), le 14 septembre 2012. / AFP Photo

Dmitri Goudkov à la Douma de Moscou (Russie), le 14 septembre 2012. / AFP Photo

Si les candidats de l’opposition démocratique ont remporté un succès relatif, mais hautement symbolique, aux élections communales à Moscou le dimanche 10 septembre, ils le doivent en grande partie à Dmitri Goudkov.

Ce grand brun athlétique de 37 ans –il a joué au basket dès l’âge de 8 ans et a été membre de l’équipe nationale junior–, a deux réussites à son actif. Il a un réuni les partis de l’opposition «non-systémique» et il a dirigé une campagne «à la base».

On distingue en Russie deux oppositions: celle dite «systémique» est composée des partis créés ou tolérés par le Kremlin pour donner l’illusion du pluripartisme. Ce sont Russie juste, le faux jumeau de Russie unie, le parti officiel, le Parti libéral-démocrate (extrême droite) et le Parti communiste. L’autre opposition est appelée «non-systémique» et comprend les petites formations à vocation démocratique, qui sont en général empêchées par divers procédés administratifs de concourir aux élections.

Elles ont d’autant moins de chances de jouer un rôle que leurs chefs, la plupart issus du même moule post-soviétique, se livrent à une concurrence effrénée pour savoir celui qui entraînera tout le monde dans la défaite.

Une mobilisation inédite autour des «Démocrates unis»

Pour les élections communales, Dmitri Goudkov a renversé la tendance. Il a placé sous la houlette des «Démocrates unis» les petits partis, comme Iablokola pomme») créé du temps de Mikhaïl Gorbatchev par le vétéran libéral Grigory Iavlinski ou Parnasse, fondé par Boris Nemtsov, l’ancien vice-premier ministre de Boris Eltsine assassiné en février 2015.

Il a réussi là où d’autres ont échoué, parce qu’il a privilégié le travail «à la base» aux accords au sommet. Goudkov a mobilisé des dizaines de jeunes qui, armés de téléphones et d’ordinateurs, ont piloté des candidats depuis un grand appartement ayant appartenu à la nomenklatura soviétique, sur l’avenue Tverskaïa dans le centre de Moscou.

Inspirés par un consultant américano-russe, Vitali Shkliarov, qui a participé à la campagne de Bernie Sanders, ces jeunes ont lancé des appels à candidatures. Trois mille personnes, la majorité n’ayant pas 35 ans, pour 1.502 sièges dans les conseils de district de la capitale, se sont manifestées, qui pour la plupart n’avaient jamais fait de politique.

Le QG de rue Tverskaïa leur a remis un «kit» pour les aider à franchir la course d’obstacles que représente le dépôt d’une candidature «non-officielle» et les orienter dans leur campagne, en privilégiant le porte-à-porte, une pratique largement inconnue dans la Russie post-communiste.

En 2012, lors du dernier scrutin municipal, Iabloko n’avait pu présenter que trente candidats. Cette fois, «Démocrates unis» en a eu 930, dont 700 amenés par Dmitri Goudkov.

Près de 150 ont été élus, malgré une participation très faible (15%), comme toujours dans ce genre de consultation. «Démocrates unis» a remporté tous les sièges dans le district «chic» Gagarinski, là où vote… Vladimir Poutine.  «Le roi est nu», a tweeté Alexeï Navalny, l’opposant à Poutine qui a concouru pour la mairie de Moscou en 2013 et a failli mettre en ballotage le candidat officiel du Kremlin.

La mairie de Moscou dans le viseur

Dmitri Goudkov ne s’en cache pas: au-delà de l’élection de quelques conseillers municipaux sans grand pouvoir, ce qu’il vise, c’est la mairie de Moscou, dont le titulaire sera élu au suffrage universel dans un an.

Il ne défiera pas Vladimir Poutine à l’élection présidentielle de mars 2018, dont tout le monde s’accorde à penser qu’elle est jouée d’avance. Il ne veut pas apparaître comme un faire-valoir, comme l’opposant de sa majesté, un reproche qu’il a déjà entendu quand il était député à la Douma, la chambre basse du Parlement russe.

«Il a un pied à la Douma et un pied dans la rue», entendait-on. Élu en 2011 avec le parti Russie juste, Dmitri Goudkov est l'un des organisateurs, avec Alexeï Navalny et Boris Nemtsov, des protestations suite à l’élection de Vladimir Poutine à la présidence en mars 2012.  

Au Parlement, il vote contre la loi limitant les investissements étrangers dans les médias ou contre celle interdisant l’adoption d’orphelins russes par des Américains. Mais surtout, il se distingue en 2013 en organisant avec son père Guennadi, lui aussi député, et un autre collègue, Ilya Ponomarev, la première et seule à ce jour opération d’obstruction parlementaire en Russie, bien connue des Américains sous le nom de filibuster. Pendant onze heures, les trois compères se sont succédé pour tenter, en vain, d’empêcher un vote aggravant les sanctions contre les personnes participant à des manifestations non-autorisées.

Un retour en politique préparé avec patience

Depuis, Guennadi Goudkov a été privé de son mandat de député après avoir été accusé de malversations. Fondateur d’une société de sécurité privée, cet ancien officier du KGB était aussi conseiller du FSB, le nouveau nom des services russes. Mais comme le dit Dmitri, bien que collègues du KGB, son père et Vladimir Poutine n’appartiennent pas à la même «clique».

Quant à Ilya Ponomarev, il est réfugié en Ukraine après avoir perdu son siège pour avoir été le seul député à voter contre l’annexion de la Crimée en 2014. Dmitri Goudkov, lui, s’est abstenu (l’annexion de la Crimée a été approuvée à la Douma par 445 voix contre une).

Goudkov avait déjà été exclu du parti Russie juste en 2013 pour participation à un débat organisé à Washington par un think tank libéral américain. Inscrit comme indépendant, il a continué à poser des questions embarrassantes pour le pouvoir, en particulier sur les soldats russes morts dans les combats de l’Est de l’Ukraine, alors qu’officiellement, l’armée russe n’était pas engagée. Aux législatives de 2016, il a été battu.

Dmitri Goudkov prépare donc son retour en politique. Avec soin et en usant des techniques «horizontales» à la mode dans les démocraties occidentales. Il va se heurter aux ambitions d’autres figures célèbres de l’opposition russe.

Mais il est jeune. Et il est patient. Il compare la Russie de Vladimir Poutine au Titanic: «Tout a l’air fantastique, attirant, luxueux. Mais en réalité [le régime] se dirige déjà vers l’iceberg.» Il ne jouera pas 2018. Il prépare le coup d’après. En 2024, il aura 44 ans.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (435 articles)
Journaliste
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