Allemagne

Les réfugiés sont-ils toujours aussi bienvenus en Allemagne?

Daniel Vernet, mis à jour le 20.09.2017 à 14 h 38

Depuis deux ans, plus d'un million d'immigrés sont arrivés en Allemagne. Mais la «culture d'accueil» jadis prônée par Angela Merkel a désormais du plomb dans l'aile.

Un autocollant «Bienvenue aux réfugiés» à Fribourg (Allemagne), le 5 décembre 2016 | Patrick Seeger / dpa / AFP.

Un autocollant «Bienvenue aux réfugiés» à Fribourg (Allemagne), le 5 décembre 2016 | Patrick Seeger / dpa / AFP.

Le 24 septembre, l’Allemagne vote pour renouveler les 630 sièges de son parlement, le Bundestag. A quelques jours du scrutin, slate.fr plonge dans le quotidien d’une société souvent érigée en modèle dans les autres pays européens. Premier épisode, à la rencontre de ces réfugiés accueillis par les Allemands depuis près de deux ans.

Ils sont six, dans une petite salle de la Maison Katarina-von-Bora (du nom de la femme de Martin Luther), une paroisse protestante de Cassel. Ils viennent de Syrie et d’Iran. Ils sont seuls, en couple ou en famille. Ils ont fui la guerre ou les persécutions. Il y a aussi Saïd, un Libanais à la retraite, en Allemagne depuis près de cinquante ans. Il donne son temps pour aider les nouveaux immigrés, leur servir d’interprète ou les accompagner dans leurs démarches administratives.

Les autres sont arrivés depuis peu. Tous racontent la même histoire, à quelques détails près. Le franchissement clandestin des frontières, l’étape en Turquie, puis la Grèce, la Macédoine, la route des Balkans vers la Hongrie ou par la Croatie. Les passeurs qu’il faut payer. Les milliers d’euros qu’il faut donner pour obtenir un document, faux la plupart du temps.

Ali est un jeune Iranien d’une vingtaine d’années. Il a quitté son pays après des incidents avec son père. Il est en Allemagne depuis dix-huit mois et a suivi des cours de langue. Il est fier de traduire pour ses compagnons, en farsi ou en arabe. En Grèce, il s’est fait voler tout ce qu’il avait, dit-il. Heureusement, un Syrien l’a aidé à obtenir un papier attestant qu’il venait d’Afghanistan. Mais à la frontière austro-allemande, il a reconnu sa nationalité iranienne pour ne pas être accusé de fausse déclaration. Comme la grande majorité des autres réfugiés, il est passé par un camp, dans la région de Giessen, un ancien campement de l’armée américaine réaménagé en lieu de premier hébergement. Grâce à l’Église évangélique, il a suivi des «cours d’intégration», une sorte de mode d’emploi de la vie en Allemagne.

Une société de plus en plus partagée

L’État et les collectivités locales ont dépensé quelque vingt milliards d’euros en 2016 pour accueillir, loger, nourrir les réfugiés. Mais l’effort officiel ne représente qu’une partie des moyens déployés pour faire face à la vague d’un million d’immigrés arrivés à partir de l’automne 2015.

Si l’enthousiasme des premiers jours, symbolisé par la foule applaudissant les nouveaux venus sur les quais de la gare de Munich, a disparu, les bénévoles continuent à leur venir en aide. La tâche s’avère de plus en plus difficile dans une société de plus en plus partagée. «Wir schaffen das». Nous y arriverons, tel avait été le mot d’ordre d’Angela Merkel. Elle y est en grande partie parvenue, grâce à la mobilisation de toutes les bonnes volontés. Mais aujourd’hui une moitié des Allemands lui en veut, si l’on en croit les sondages, d’avoir ouvert les frontières.

Chef du service de politique internationale de la Süddeutsche Zeitung (centre-gauche), Stefan Kornelius nuance :

«Angela Merkel n’a pas décidé d’ouvrir les frontières; elles étaient ouvertes. Elle n’a pas décidé de les fermer mais elle n’avait pas le choix. Elle ne pouvait pas faire autrement. Imagine-t-on la police allemande utiliser la force contre ces centaines de milliers de migrants?»

Sans que le débat ne se soit enflammé autrement que par les vociférations des manifestants d’extrême droite qui troublent les meetings de la chancelière, la question des réfugiés est au cœur des préoccupations des électeurs avant le scrutin du 24 septembre. Le nombre des arrivées s’est effondré. Le rythme est maintenant de deux cent mille par an.

L’accord avec la Turquie de Recep Tayyip Erdogan -il garde les réfugiés syriens chez lui contre six milliards d’euros versés par l’Union européenne- a produit ses effets. Angela Merkel a refusé de fixer un plafond officiel au nombre de réfugiés admis chaque année, comme le lui demandait Horst Seehofer, le chef de la CSU, branche bavaroise de la démocratie chrétienne, mais une limitation tacite est appliquée. Et les reconduites à la frontière doivent être simplifiées pour les déboutés du droit d’asile.

Bien décidés à rester

Que faire de ceux qui restent? Comme beaucoup de ses amis, Ali n’a pas l’intention de quitter l’Allemagne quoi qu’il advienne. Il a appris l’allemand, travaillé six mois dans une boulangerie et ce dont il rêve maintenant, c’est de suivre une formation de photographe ou de cinéaste. On lui a refusé le droit d’asile mais s’il obtient tout de même cette place, il a confiance que les autorités ne l’expulseront pas.

Noura et Hussein ont eux aussi reçu un avis négatif de l’Office fédéral des migrations (Bamf). Ils ont pris un avocat et sont bien décidés à rester. À 27 ans, Noura est enceinte de six mois. Ils ont quitté l’Iran, disent-il, parce qu’en tant que chrétiens, ils étaient victimes de discrimination. Noura voulait s’occuper d’enfants, la religion était un obstacle. Ils ont passé la frontière avec la Turquie où ils sont restés un mois en prison. Puis trois mois pour elle et six mois pour lui dans un camp en Grèce, avant d’aboutir à Zurich et enfin en Allemagne. En Iran, Hussein préparait un PhD de chimie. Il cherche du travail comme informaticien.

Jalila, elle aussi, a franchi la frontière turque à pied avec ses trois enfants depuis son village kurde du nord de la Syrie. Un an après son mari qui a suivi la route des Balkans, elle est arrivée en Allemagne en avion au départ d’Istanbul. C’est là qu’elle a été «interviewée» par les autorités consulaires allemandes et qu’elle a reçu l’autorisation de rejoindre son mari. Voilà deux ans et demi qu’elle vit à Cassel. Elle parle couramment l’allemand et se présente comme une musulmane «sécularisée». Un foulard dissimule ses cheveux mais elle critique l’islam dogmatique. Elle fréquente d’ailleurs volontiers le Café Matthäus de la Maison Katharina von Bora, lieu de rencontre entre les réfugiés et les vieux habitants du quartier. Des amies, dit-elle, s’étonnent que sa grande fille de quatorze ans ne porte pas le voile. «C’est sa liberté, répond Jalila. La religion est une affaire privée.» La jeune fille est au collège. Elle parle quatre langues et apprend le français.

Le mari de Jalila travaille dans une société de sécurité privée. La famille a obtenu un permis de séjour de trois ans et elle est confiante sur son renouvellement. Rentrera-t-elle en Syrie après la guerre? Bien que ses parents soient restés au pays, Jalila pense que sa vie est maintenant en Allemagne. Sa fille aînée aspire à devenir interprète. À sept ans, la plus petite n’a que de vagues souvenirs de la Syrie. Seul Jean, dix ans, qui accompagne sa mère, est formel: lui veut rentrer, revoir ses copains et ses grands-parents.

Après la générosité, le temps de la rigueur

Critiqué par l’extrême droite pour affaiblir l’identité allemande et par l’extrême gauche pour utiliser les réfugiés afin de peser sur les droits des travailleurs allemands, le gouvernement a fait face. «La situation de 2015 ne doit pas se reproduire», a déclaré Angela Merkel.

Mais ceux qui sont arrivés s’intègrent peu à peu. La moitié cherche encore du travail. Plus de 100.000 demandes d’asile avaient été refusées au 30 juin, mais seuls 32.000 déboutés sont immédiatement expulsables. Les autres font l’objet d’une «tolérance», soit pour des raisons médicales, soit parce qu’ils leur manquent des documents, soit enfin parce que certains Länder se refusent à expulser les Afghans. Le gouvernement fédéral a pourtant classé l’Afghanistan dans la catégorie «pays sûr». Un paradoxe dénoncé par les Verts et les organisations humanitaires, alors que des soldats allemands sont toujours sur place, dans la force internationale censée maintenir l’ordre et alors qu’il n’y a plus de représentation diplomatique allemande à Kaboul depuis que l’ambassade a sauté suite à une attaque des talibans.  Mais pour montrer qu’après la générosité vient le temps de la rigueur, Berlin n’en est pas à une contradiction près.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (430 articles)
Journaliste
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