Monde

Les raisons de la défaite d'Hillary Clinton selon Hillary Clinton

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 20.09.2017 à 13 h 36

Dans «Ça s'est passé comme ça», l'ancienne secrétaire d'État revient sur sa déroute face à Donald Trump avec de vrais bons arguments, mais aussi quelques petits arrangements avec la réalité.

Hillary Clinton, le 20 janvier 2017, peu avant l'entrée en fonctions de Donald Trump. WIN MCNAMEE / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Hillary Clinton, le 20 janvier 2017, peu avant l'entrée en fonctions de Donald Trump. WIN MCNAMEE / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

FBI, KGB, KKK. Au téléphone avec un proche, quelques jours après le scrutin du 8 novembre, Hillary Clinton a listé ces trois sigles pour expliquer sa défaite face à Donald Trump. Ou pour le dire autrement: l'enquête sur son serveur d'e-mails privé, l'ingérence de la Russie dans la campagne et la façon dont Trump a exploité le racisme sous-jacent d'une partie de l'électorat. L'anecdote se trouve dans Shattered: Inside Hillary Clinton's Doomed Campaign, une enquête très détaillée parue au printemps sous la plume des journalistes politiques Jonathan Allen et Amie Parnes, mais Hillary Clinton ne fait pas mystère de ses cibles: elles les aligne une par une dans son propre récit de campagne, What Happened, dont la traduction française paraît ce 20 septembre chez Fayard sous le titre célinien Ça s'est passé comme ça.

La candidate démocrate y reconnaît ses «faiblesses» et ses «erreurs» mais insiste aussi sur les forts «vents contraires» qu'elle a affrontés:

«On ne peut pas comprendre ce qui s'est passé en 2016 sans évoquer la guerre de l'information engagée sans vergogne par le Kremlin, l'intervention sans précédent du directeur du FBI au cours du processus électoral, cette presse qui clamait bien haut que mes e-mails étaient le problème numéro un de notre pays et cette colère et cette rancœur qui imprègnent tant notre culture.»

L'argument n'est pas neuf, et ne demande qu'à resservir: on annonce dans les prochains mois un livre à charge contre le FBI d'un ancien conseiller de l'administration Clinton et un autre, signé de l'ancienne présidente du parti démocrate Donna Brazile, sur les «intrusions» qui ont permis la victoire de Trump. Dans un pays qui pour moitié hait Clinton et pour une bonne partie de l'autre lui en veut profondément, ces sanglots longs des perdants de l'automne ne passent évidemment pas très bien. Le directeur de la rédaction du New Yorker David Remnick, qui a interviewé l'ancienne secrétaire d'État récemment, raconte qu'un participant de sa campagne perdue de 2008, à qui il demandait sur quoi il pourrait l'interroger, s'est exclamé: «Demandez-lui pourquoi elle a raté la meilleure occasion de la putain d'histoire de la politique américaine!» Un conseiller proche lui a de son côté confié que «même si elle portait une croix dans la rue en pissant le sang, certains trouveraient qu'elle ne s'excuse pas assez».

Le paradoxe est pourtant, comme le soulignaient récemment les journalistes du site FiveThirtyEight, que le récit de Clinton est par certains côtés un des plus «vrais» sur l'élection de 2016 pour peu qu'on sorte d'une vision binaire de sa défaite. La candidate battue raconte que, la nuit du 8 novembre, alors que ses conseillers l'approchaient avec une nouvelle version de son discours, elle se demandait «sincèrement pourquoi quelqu'un aurait encore eu envie de [l]'écouter». Dix mois après, Ça s'est passé comme ça est l'occasion d'un procès en appel, qui ne peut déboucher que sur un verdict de culpabilité avec circonstances atténuantes.

«Mais ses e-mails!»

Derrière Donald Trump, celui qui sort le plus abîmé du livre est probablement James Comey, le directeur déchu du FBI, au comportement jugé «imprudent» et «inapproprié». Hillary Clinton lui reproche d'avoir d'abord, en juillet 2016, annoncé qu'aucune poursuite ne serait engagée contre elle dans l'affaire de l'utilisation d'un serveur privé d'e-mails au Département d'État, tout en estimant qu'elle avait eu un comportement «extrêmement négligent». Mais surtout d'avoir, le 28 octobre, informé le Congrès que de nouveaux éléments étaient apparus dans le dossier, finalement refermé sans suite l'avant-veille de l'élection. Une annonce qu'un représentant républicain de l'Utah, Jason Chaffetz, que Clinton qualifie de «Javert en herbe», se fit un plaisir de répercuter dans l'heure.

«J'ai commis une erreur stupide, avoue aujourd'hui la candidate démocrate. Mais ce “scandale” a été plus stupide encore.» En mai dernier, le vice-ministre de la Justice de Trump, Rod Rosenstein, s'était fondé sur sa gestion par Comey pour recommander au président de limoger ce dernier. Mais ce scandale «stupide» a-t-il installé le même Trump à la Maison-Blanche? La question est âprement débattue dans les médias américains, car l'avance de Clinton a effectivement fondu de moitié dans les jours qui ont suivi l'annonce du 28 octobre. Un rapport collectif des instituts de sondage pointe néanmoins que cette érosion avait commencé avant l'annonce et que la candidate a regagné du terrain immédiatement avant l'élection. Clinton n'en démord en tout cas pas et reproche également aux médias, le New York Times en tête, d'avoir couvert le sujet à l'excès dans un souci faussé d'équilibre avec les polémiques touchant son adversaire:

«Si Trump déchire la chemise de quelqu'un à un meeting et qu'un bouton se détache de ma veste le même jour, le titre “Trump et Clinton ont des problèmes vestimentaires: campagnes dans la tourmente” peut sembler équitable à certains, mais il n'est pas équilibré et certainement pas juste.»

Depuis le 20 janvier, l'expression «but her emails!» («mais ses e-mails!») est devenue une blague récurrente de la part des pro-Clinton à chaque fois –c'est à dire souvent– que Trump fait scandale. Le spécialiste des médias Jack Shafer pointe néanmoins que la candidate tente de s'en tirer à bon compte: si la presse l'a pilonnée sur cette histoire, c'est parce que, dans les mois qui ont suivi son émergence, elle n'a fourni que des réponses évasives et a refusé d'assumer sa responsabilité. Le livre de Jonathan Allen et Amie Parnes révèle d'ailleurs que Barack Obama considérait que «sa gestion du scandale –obscurcir, nier, esquiver– équivalait à une faute professionnelle».

L'ancien conseiller d'Obama Ben Rhodes réagit ironiquement à une information selon laquelle des membres de l'administration Trump utilisent leur e-mail privé dans le cadre d'une commission d'enquête.

«Supplice chinois» des révélations de Wikileaks

Cette histoire a laissé une empreinte d'autant plus durable sur la campagne qu'elle a fusionné, dans l'esprit du public, avec une autre affaire d'e-mails: la publication par Wikileaks de messages internes au parti démocrate puis de ceux du président de la campagne Clinton, John Podesta. Une manipulation où Clinton voit cette fois-ci la main des Russes, probablement en coordination avec l'équipe Trump, tandis que Julian Assange en aurait profité pour se venger des reproches de la secrétaire d'État à l'époque des premières révélations de Wikileaks:

«En 2016, notre démocratie a été attaquée par un adversaire étranger déterminé à tromper nos concitoyens, à attiser nos divisions et à bouleverser une élection en faveur de son candidat préféré.»

S'il est difficile de quantifier son effet précis, l'histoire a en tout cas dominé médiatiquement, tel un «supplice chinois», le dernier mois de campagne, également nourri des fake news produites en masse dans les usines à trolls russes.

Selon une étude publiée par le Shorenstein Center, les médias américains n'ont consacré que 10% de leur couverture aux programmes des candidats.

L'équipe Clinton a très vite reproché aux médias de ne pas avoir y accordé suffisamment d'attention: «La presse a traité nos avertissements concernant la Russie comme si c'était du baratin conçu pour détourner l'attention de révélations embarrassantes.» En interne, elle fut notamment stupéfaite que le 7 octobre, jour de la révélation des premiers e-mails de John Podesta et d'une vidéo de Trump évoquant de manière vantarde une agression sexuelle, l'annonce par le renseignement américain que la Russie était probablement derrière les fuites d'e-mails passe presque inaperçue: «Vous imaginez une journée tellement dingue que personne n'en a rien à foutre?», s'exclame un conseiller interrogé par Jonathan Allen et Amie Parnes. Rétrospectivement, Hillary Clinton se demande si le résultat de l'élection aurait été le même si Barack Obama avait prononcé une allocution solennelle pour annoncer aux Américains les résultats de cette enquête.

Le premier avertissement du Michigan

Ces deux éléments, l'affaire des e-mails et les piratages russes, étaient en quelque sorte hors du contrôle de la candidate –encore que, pour le premier, c'est donc discutable... Reste le verdict final: son incapacité à convaincre plus d'électeurs que son adversaire là où ça compte vraiment.

Hillary Clinton a recueilli près de 3 millions de voix de plus que Trump mais s'est inclinée, pour un total cumulé de 80.000 suffrages, dans les trois États du Midwest qui lui auraient fourni la victoire dans le collège des grands électeurs: la Pennsylvanie, le Wisconsin et le Michigan. Huit mois plus tôt, lors de la primaire démocrate, les failles de sa campagne apparaissaient déjà pourtant de manière béante dans ce dernier État.

Le 8 mars, Clinton s'y incline de justesse face à Bernie Sanders (48,3% contre 49,7%) alors que la plupart des sondages lui prédisaient une large victoire. Techniquement, ce désastre révèle les faiblesses des modèles de prévision électorale que font turbiner son directeur de campagne, Robby Mook, et son data-analyst en chef, Elan Kriegel, très confiants dans la puissance des données démographiques. À la même époque, un mémo interne plus impressionniste affirmant que «Donald Trump peut battre Hillary Clinton et devenir le 45e président des États-Unis» et suggérant d'ajouter trois ou quatre points au score dont bénéficie le candidat républicain passe quasiment inaperçu...

Politiquement, ce revers montre les limites d'une stratégie très centrée sur les centres urbains et les électorats jeune, féminin ou issu des minorités raciales, la célèbre «coalition Obama»: Bill Clinton s'inquiète alors que son épouse ait du mal à séduire l'électorat peu diplômé qui avait contribué à sa propre élection, et la candidate elle-même se plaint auprès de Mook d'avoir passé trop de temps à Detroit ou Flint et pas assez en-dehors. Mêmes causes, mêmes effets: en novembre, Clinton s'inclinera cette fois-ci de dix mille petites voix dans le Michigan après y avoir été donnée gagnante durant toute la campagne. Dans le camp d'en face, l'équipe Trump jugeait ses propres projections si étonnamment bonnes qu'elle avait refusé de les communiquer à la presse de peur qu'elles soient fausses...

«Donner une allumette à un pyromane»

Dans son livre, Clinton réfute évidemment la représentation de sa campagne comme totalement coupée des classes populaires et moyennes blanches. À ceux qui estiment qu'elle aurait gagné en menant une campagne économiquement plus radicale, elle réplique aussi que, dans l'état du Wisconsin, l'ancien sénateur Russ Feingold, l'un des plus à gauche du pays (il était le seul à avoir voté contre le Patriot Act en 2001), s'est incliné plus largement qu'elle...

Elle reconnaît en revanche avoir été affaiblie par les lucratifs discours prononcées à huis clos pour des clients comme Goldman Sachs, «une erreur». Elle estime également que la campagne tendue pour l'investiture démocrate l'a pénalisée en la faisant glisser à droite dans la tête des électeurs. «Si audacieuses et progressistes mes positions soient-elles, [...] Bernie avait toujours une idée plus grande, plus noble ou plus à gauche, qu'elle soit réaliste ou non», écrit-elle, avant d'y aller de sa flèche: «Je suis fière d'être démocrate et j'aimerais que Bernie le soit aussi.» Une amertume qui n'est pas totalement sans fondement si on se souvient que, quand Clinton siégeait au Sénat, ses votes la positionnaient statistiquement à l'aile gauche, davantage qu'Obama ou Joe Biden par exemple.

Deux visions d'une même défaite: Ça s'est passé comme ça et Shattered. Inside Hillary Clinton's Doomed Campaign.

Les statistiques sont une chose, le récit en est une autre. Clinton reconnaît ne pas avoir su se connecter aux sentiments qui animaient l'électorat américain en 2016. Certains hideux, comme le sexisme sous-jacent qui, selon une récente étude, a eu un «impact majeur» sur le comportement de l'électorat. «Le sexisme n'a pas été inventé par Donald Trump, et son impact sur notre vie politique va bien au-delà de cette élection-ci», ajoute la candidate, qui compare son traitement lors de la campagne au walk of shame de Cersei Lannister dans Game of Thrones. D'autres plus ambigus, comme la colère contre l'establishment de Washington, l'aspiration au changement dans un pays en «cohabitation» permanente entre un président démocrate et un congrès républicain depuis 2010, et plus largement un désir de renverser la table que le Brexit illustrait déjà à l'été.

En 1992 et 2008, le mot changement «signifiait élire des présidents jeunes et dynamiques qui symbolisaient l'espoir et le renouveau, estime Clinton. En 2016, cela signifiait donner une allumette à un pyromane». Et elle, aurait-elle pu exploiter cette rage? Constat altier: «Ce n'est pas mon genre, voilà tout.» Plusieurs épisodes rapportés par elle ou par les auteurs de Shattered témoignent de cette incapacité à sortir de sa zone de confort, comme la réflexion, finalement inaboutie, sur l'idée de proposer un revenu universel, ou le choix presque par défaut du fade sénateur de Virginie Tim Kaine comme candidat à la vice-présidence.

«Nous confondons la forêt avec les arbres»

L'élection de 2016 a été celle de tous les paradoxes. Les modèles de prévision de long terme montraient que les Démocrates devraient batailler pour l'emporter, après deux mandats consécutifs contraignant Clinton à la défense toujours compliquée d'un bilan; mais les Républicains leur ont opposé un candidat si extravagant, comparé au lisse sénateur de Floride Marco Rubio ou à l'évangélique du Texas Ted Cruz, que beaucoup ont cru, notamment à l'étranger, qu'il s'agissait d'un scrutin imperdable. Au final, Hillary Clinton l'a perdu, et pourtant gagné au plan national: «J'avais été rejetée – mais aussi plébiscitée. C'était surréaliste.»

Pour elle, la sortie du tunnel a été aussi confuse que l'entrée, ce premier meeting tenu à New York le 13 juin 2015, trois jours avant que Trump ne rentre dans la course. Convoqué pour contribuer à l'écriture du discours, l'un des speechwriters d'Obama, Jon Favreau, jette l'éponge une semaine avant en reprochant aux proches du candidat l'absence de ligne directrice et de réponse claire à la question: pourquoi veut-elle devenir présidente des États-Unis? Quelques mois plus tard, Dan Schwerin, l'une des plumes de la candidate, se plaint à son tour dans un e-mail interne: «Nous avons développé en détail un million de politiques, mais nous confondons la forêt avec les arbres. Nous n'avons jamais trouvé une bonne façon (ou au moins une façon qu'elle approuve) qui résume en quoi sa vision de l'Amérique serait différente.» Être présidente des États-Unis, pour quoi faire? Au-delà du FBI et de la Russie, c'est peut-être parce que Hillary Clinton n'a jamais su raconter vraiment ce qui se passerait que ça s'est passé comme ça.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (933 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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