Culture

«Laetitia» et «Des rêves sans étoiles», des femmes et des images

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 19.09.2017 à 17 h 02

Aussi différents que possible, deux documentaires sortent cette semaine qui, chacun à sa manière magnifie ici une femme, là tout un groupe de jeunes filles grâce à l’attention affectueuse et respectueuse avec laquelle elles sont filmées.

Elles sont deux, celle qu’on voit et celle qu’on ne verra pas. La deuxième, qui est cinéaste, filme la première, championne de boxe thaïlandaise. On ne sait pas ce qui les a amenées à se rencontrer.

On sait, parce qu’on le voit, parce qu’on l’éprouve, que dans cette rencontre naît quelque chose que de très riche et de très touchant.


Elle, Laetitia, la boxeuse, est une jeune femme tout à fait charmante, mais qu’on croiserait dans la rue sans qu’elle attire particulièrement l’attention. Elle est pourtant championne du monde d’une discipline violente et exigeante, qui plus est marquée d’un exotisme qui contraste avec sa manière de parler, de bouger, ou cette petite maison dans la campagne d’Île-de-France où elle habite.

Elle a un fils qui va à l’école. Elle a, entrevoit-on, un travail –dans une crêperie. Mais le presque tout de sa vie, pour ce que le film en laisse apparaître, consiste en entraînement incessant, dans la salle de gym, sous la direction impérieuse, affectueusement rugueuse de son coach. De loin en loin, les entraînements sont ponctués de matchs.

Dans la salle de gym, à part elle, il n’y a que des hommes. Et cette femme certainement pas faible, plus qu’avenante, est constamment au contact physique très intense de ces gaillards praticiens de sports de combat parmi les plus brutaux. Il en résulte une étrange chorégraphie, où les gestes et les rythmes, mais aussi les mots, les souffles, les regards jouent un grand rôle.

Singulière, intrigante derrière les grosses masses rouges de ses gants ou dans sa façon de passer d'un univers très quotidien à un monde si particulier, Laetitia (le film ne dit pas son nom de famille) devient un «personnage», sans cesser d'être une personne.

Autant sont déplaisants les matchs sur le ring, avec un public très majoritairement masculin regardant des jeunes femmes se tabasser, autant les combats d’entraînement gardent quelque chose d’affectueux, et de respectueux.

Des gens qui cherchent

Ce sont des gens qui, sur une voie très particulière, cherchent quelque chose, et s’aident à chercher. De même, à la fin des combats en compétition, les jeunes femmes qui viennent de s’administrer des déluges de coups de poings et de coups de pieds manifestent l’une pour l’autre une étonnante connivence, qu’on éprouve comme une réponse commune au regard avide de souffrance du public.

Est-ce vraiment ce qui se produit, sur les rings, dans les salles de sport? À vrai dire, on n’en sait rien, et le film ne se prétend pas une étude sur le milieu de la boxe thaïlandaise féminine. Mais c’est bien cela que filme Julie Talon, à mesure que très clairement elle-même le découvre, s’en étonne, s’en émeut, s’en émerveille.

Derrière la caméra, et tout à la fin en posant quelques questions à celle qu’elle a accompagnée dans ses longues courses d’entraînement, ses séances épuisantes de musculation et de shadow boxing, ses interminables exercices de frappes données et reçues, la réalisatrice explore la singularité d’une femme. Une femme qui est au fond plus étonnante comme être humain que comme championne du monde.

Et c’est ce qui rend Laetitia si émouvant et intéressant, quand bien même n’aurait-on pas le moindre intérêt pour le spectacle des sports de combat.

Les prisonnières

Elles sont quinze. Elles sont très jeunes, entre 15 et 17 ans. Elles rient, elles chantent, elles font des batailles de boule de neige, elles pleurent aussi. Elles sont bravaches et terrorisées. Elles sont en prison, partageant une grande cellule.

 

Elles se sont presque toutes droguées, se sont prostituées sous la pression souvent de leurs parents. Elles ont volé, parfois blessé ou tué. Leur père ou leur oncle les a, pour la plupart, violées. L’une a poignardé plusieurs personnes, une autre a tué son père. C’est en Iran. C’est la misère et l’horreur.

Mehrdad Oskouei a obtenu de pouvoir passer du temps, beaucoup de temps à les écouter et à les filmer. Il l’a obtenu de l’administration pénitentiaire. Et il l’a obtenu des détenues elles-mêmes, sans quoi il aurait sans doute pu les filmer, mais pas comme ça.

Il observe leur quotidien, parle avec l’une, avec l’autre, assiste à un parloir, à la rencontre avec un juge. L'une est enceinte, plus tard au milieu des autres avec son bébé. Et, sans angélisme aucun, ce qui advient est proprement miraculeux.

Du tréfonds de cette détresse, de ces souffrances, la caméra enregistre les mille irisations de la vie elle-même. Accueille la beauté là où elle peut surgir. Les filles racontent, s’emballent, se taisent soudain. Elles mentent sûrement aussi parfois, ou se moquent.

La juste distance

Il n’y a aucune règle qui définisse la juste distance pour filmer –pour filmer quoi que ce soit, mais a fortiori des situations aussi extrêmes. Il n’y a que l’expérience du spectateur.

Et à l’opposé de tant d’exemples de voyeurisme, de tant regards condescendants, cliniques ou obscènes, il y a dans Des rêves sans étoiles la certitude, plan après plan, qu’Oskouei est à sa place.

De cette place, il peut ouvrir un espace qu’en aucun cas il ne saurait être question de combler –leurs vies à elles ne ressemblent en rien à sa vie à lui, sans parler des nôtres. Mais un espace qui peut être partagé.

La violence et la détresse sont toujours là, et en filigrane la faillite d’une société qui  produit de telles situations. Elles, Khatereh, Ghazal, Somayeh, Hasrat, Maedeh, Mahsa, celle qui se fait appeler 651 (le nombre de grammes de méthadone avec lesquels elle a été arrêtée) et celle qui se fait appeler Personne, et les autres, existent de leur existence à elles. C’est immense.

Laetitia

de Julie Talon,

avec Laetitia Lambert, Jean-Marie Merchet.

Durée: 1h30.

Sortie le 20 septembre 2017

Séances

Des rêves sans étoiles

de Mehrdad Oskouei

Durée: 1h16.

Sortie le 20 septembre 2017

Séances

 

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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