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Manger bio c'est bien, manger tout court c'est encore mieux

Laurent Sagalovitsch, mis à jour le 17.09.2017 à 11 h 23

[BLOG] Se nourrir de produits bio demeure encore aujourd'hui un luxe réservé à une caste qui n'a aucun mal à boucler ses fins de mois.

Organic vegetables | Rhian via Flickr CC License by

Organic vegetables | Rhian via Flickr CC License by

Il paraît que le bio a le vent en poupe. Je n'en suis guère étonné étant moi-même l'un de ces crédules qui, de temps à autre, quand l'envie s'en fait sentir, ne saurait résister à l'appel d'une tomate gouleyante de jus qui, du haut de son prix plus ou moins astronomique me chante la comptine enchantée d'une santé meilleure, d'une vie heureuse, d'une vieillesse joyeuse.

Il m'est même parfois arrivé de me ruiner en achat de courgettes bio juste pour connaître l'ineffable plaisir de dévorer un gratin qui aurait ce doux parfum d'éternité, cette ivresse de retrouver le goût primitif du légume associé à celui de donner à mon corps un produit sain, vierge de tout pesticide ou tout autre engrais chimique, porteur de vilaines maladies.

Il est bien évident qu'il n'a jamais été établi par une quelconque autorité scientifique que de consommer bio pourrait avoir une incidence réelle sur votre santé, il n'a jamais été prouvé que celui qui aurait la chance de se nourrir de produits exclusivement bio aurait moins de risque de succomber à un cancer mais qu'importe, ce qui compte quand j'achète bio, c'est de pouvoir penser que d'une manière ou d'une autre, consciente ou pas, je congédie d'avance la maladie et l'invite à aller voir ailleurs si j'y suis. Ce qui n'est pas rien quand on sait les affinités parfois malignes qu'entretiennent l'esprit et le corps.

Je m'achète à moindre frais une part d'éternité, je trompe la mort, je feinte avec le destin, je fais un bras d'honneur au cancer: je deviens le temps d'un achat comme immortel.

Invincible.

En même temps, je m'appauvris dangereusement.

C'est que le jour où j'achète des produits bio à profusion, je lègue à ma grande surface préférée la totalité de mon salaire ; d'ailleurs plus d'une fois, j'en suis ressorti en slip et en chaussettes, mon portefeuille léger comme une plume d'oie, mon caddie tout aussi léger d'ailleurs, mais avec l'allure fière et déterminée de celui qui vient de gagner le gros lot sous la forme d'une année d'espérance de vie supplémentaire. Et la certitude d'avoir apporté à mon pays un bon point de croissance.

De retour à la maison, je rentre alors en pénitence et renonce à me nourrir pour le reste de la semaine. À la place, je jeûne, ce qui est d'autant plus bénéfique pour ma santé, les vertus du jeûne n'étant plus à démontrer. J'ai la banane, je palpite de vie et d'envie, je sens en moi comme une fontaine de jouvence qui coulerait entre mes veines, je crève peut-être la dalle mais je m'en fous, après tout j'ai toute la vie devant moi et même peut-être un peu plus.

Mon frigo me sourit de toutes ses dents: il resplendit avec ses étagères désormais dépeuplées où une aubergine pétaradante de santé converse avec un œuf pondu par une poule élevée dans un jardin grand comme un stade de foot tandis que dans le bac à fruits une pomme taille le bout de gras avec une fraise aux couleurs si vives qu'on aurait juré qu'elle vient de passer une semaine en thalasso, du côté de Perros-Guirrec.

Rien que de regarder ce frigo qui reprend goût à la vie, je bande d'une érection dont chaque centimètre respire le bon air de la campagne, le doux parfum de la terre ensemencée, l'ivresse des sommets demeurés inviolés.

Et de savoir que, grâce à moi, la planète revit et retrouve des couleurs, j'ai comme une envie de m'étreindre pour me féliciter d'être celui que je suis: un homme dans le vrai, conscient de la fragilité de son environnement, soucieux de son bien-être et désireux de prendre soin de sa santé.

Un chic type assez lucide toutefois pour se rendre compte que se nourrir de produits bio demeure encore aujourd'hui un luxe réservé à une caste qui n'a aucun mal à boucler ses fins de mois. Ce n'est pas une question de volonté ou d'éducation. Et surtout pas comme je l'entends encore trop souvent une question de sacrifice –manger moins pour manger mieux! Juste un marqueur social qui condamne les plus pauvres d'entre nous à ingurgiter des produits bas de gamme et souvent sans saveur là où les plus fortunés se donnent l'illusion du bien-vivre et du bien manger.

Il est peut-être temps que les choses changent, non?

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Laurent Sagalovitsch
Laurent Sagalovitsch (114 articles)
romancier
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