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Y a-t-il un problème avec «The State», la série qui raconte Daech de l'intérieur?

Antoine Hasday, mis à jour le 18.09.2017 à 9 h 58

«The State», une fiction de Channel 4, est accusée de complaisance avec l’EI.

© Giles Keyte / Channel 4

© Giles Keyte / Channel 4

Lorsque l’on rencontre les protagonistes de The State, au cœur de la nuit, ils font leurs valises et quittent le Royaume-Uni. Quand on les retrouve, la lumière des miradors a remplacé celle de l’éclairage public et ils franchissent la frontière turco-syrienne. «Welcome to Dawla al-Islamiya», énoncent solennellement les djihadistes qui les accueillent de l’autre côté du grillage. Shakira, médecin et mère célibataire, a rejoint l’EI avec son fils Isaac pour travailler à l’hôpital de Raqqa. Jalal est parti sur les traces de son frère décédé, en compagnie de son ami Ziyaad. Ushna, l’adolescente, rêve d’être «une lionne parmi les lions». Déterminés à bâtir le «califat», tous vont rapidement perdre leurs illusions.

Une fiction documentée et réaliste

La mini-série de Peter Kosminsky en quatre épisodes de 52 minutes, diffusée sur Canal Plus en septembre, a nécessité dix-huit mois de recherches, dont des entretiens avec d’anciens membres de l’EI. Les différentes formes d’arabe utilisées (notamment le dialecte syrien et l’arabe littéraire), le vocabulaire utilisé par les djihadistes, l’organisation des brigades par langue (anglophones, francophones, arabophones) sont conformes à la réalité. D’authentiques hadîths (communications orales du prophète) sont citées, comme La supériorité des martyrs. Par ailleurs, la série expose des caractéristiques de l’EI pas toujours connues, comme son millénarisme (volonté de hâter la fin du monde), évoqué dans le discours d’un émir. L’EI, explique-t-il, souhaite ardemment que ses ennemis viennent le combattre et le détruire. L'organisation se réfère à un autre hadîth, qui affirme que l’Apocalypse aura lieu lorsque les musulmans auront perdu une ultime bataille contre les «Romains» à Dabiq, une ville située dans l’actuelle Syrie.

«Nous voulons qu’ils envoient leurs soldats. Nous voulons qu’ils nous vainquent. (…) Les moudjahidines affronteront les croisés à Dabiq, ici au Sham (Levant, ndlr). Alors, le hadîth nous dit que notre armée sera vaincue. Beaucoup de nos frères mourront. Ceux qui resteront trouveront refuge à Jérusalem. Et là, seulement dans ce moment de désespoir, quand nous seront presque battus, Īsā ibn Maryam [Jésus fils de Marie] viendra. Il descendra sur le minaret blanc de Damas, enveloppé dans deux draps jaunes, s’appuyant sur les épaules de deux anges, et il guidera notre armée vers la victoire», explique le chef militaire.

Le personnage de Shakira, docteure et mère célibataire, démontre que le djihad séduit aussi des diplômés. Il rappelle que les femmes parties en Syrie, loin d'être de simples victimes, sont souvent animées de solides convictions. Dans un monologue en voix off, Shakira évoque ouvertement les défauts de l’Etat islamique tout en insistant sur l’importance de l’améliorer et de le consolider. Ce discours ne sort pas de nulle part. Il correspond à ce que l’essayiste Achraf Ben Brahim appelle le «djihad de conviction»: des individus, généralement éduqués et maîtrisant le dogme religieux, qui s’engagent pour l’EI dans une perspective de «soutien critique».

Romain Caillet, chercheur spécialiste des mouvements djihadistes, nuance cependant: 

«Je me suis entretenu avec une femme djihadiste qui rappelle un des personnages de la série. Elle m’avait expliqué, grosso modo, que l’EI, ce n’était pas parfait, ce n’étaient pas des anges. C’est un discours qu’on entendait chez certains djihadistes partis en Syrie, en dehors des canaux officiels, en “off”. La série comporte néanmoins des erreurs. Certaines sont probablement liées à la dramaturgie. Ainsi, les mouqabala (rencontres de pré-mariage, ndlr) ne sont pas éclairées à la bougie. Mais d’autres choses sont inconcevables pour des djihadistes. Par exemple, certaines femmes portent du vernis à ongle et ont les sourcils épilés, ce qui est strictement interdit par l’EI. Les règles religieuses sont plus strictes, le maqqar (maison pour femmes) est bien moins accueillant que dans la série

La barbarie de l’EI est clairement exposée dans la série, sans détours ni pornographie de l’horreur. La bastonnade infligée à une femme sortie sans son mari. Les amputations et exécutions publiques. L’enrôlement des enfants, «lionceaux du califat», dans l’armée. Le commerce de femmes yézidies réduites en esclavage. La torture et les exécutions d’otages. Les massacres commis par l’EI sont également montrés, tout comme ceux des forces loyalistes et les bombardement de la coalition sur des zones peuplées de civils.

Le mauvais procès des tabloïds britanniques

C’est le Sun qui a ouvert les hostilités contre The State, avant que d’autre tabloïds ne lui emboîtent le pas. Richard Kemp, un ancien colonel de l’armée britannique plutôt marqué à droite –il avait appelé à la détention préventive de toutes les personnes suspectées de terrorisme au lendemain de l’attentat de Manchester– y a affirmé que la série encouragerait davantage de jeunes à rejoindre l’EI. «[Cette série] soutient la cause de nos ennemis (...). Nous avons la responsabilité morale de ne pas l’encourager.» Il a notamment dénoncé les scènes où des djihadistes britanniques «apprennent à se battre, se rapprochent les uns des autres, passent du bon temps à la piscine».

«Je pense que c’est un portrait relativement réaliste du parcours de certains djihadistes étrangers (mais pas tous), qui ont ressenti une forme de désillusion une fois confrontés à la réalité de l’Etat islamique. C’est important de montrer l’idéalisme et l’engagement idéologique de ces individus, bien qu’on ne le retrouve pas chez l’ensemble des combattants étrangers de l’EI. Il me paraît compréhensible de montrer que les djihadistes passent aussi du bon temps, que ce ne sont pas que des tueurs. Si l’on veut comprendre ce phénomène, on ne peut pas s’en tenir à une réaction émotionnelle», réplique Charlie Winter, chercheur britannique spécialiste de l’État islamique.

Est-il si problématique de montrer des djihadistes en train de passer du bon temps? Les jeunes partis en Syrie en 2014 ont inondé les réseaux sociaux de selfies où ils s’amusaient et vantaient le «djihad cinq étoiles». C’est ce que le journaliste David Thomson surnomme le «lol-djihad». «Régulièrement, il tweete des photos de ses journées shopping, tout sourire à Raqqa en lunettes Ray-Ban et chemise Vuitton, holster et pistolet Glock sous le bras. Ses fans n’ont rien manqué non plus de ses sorties plage sur les bords de l’Euphrate, ni de ses copieux repas dans des grands hôtels squattés avec d’autres jihadistes», écrit Thomson au sujet d’un Français tué en Syrie, dans son livre Les Revenants.

Richard Kemp va jusqu’à affirmer que la violence présente dans les derniers épisodes ferait aussi le jeu l’EI. Si l’on suit ce raisonnement, aucun traitement médiatique de l’EI n’est approprié. Montrer sa violence encouragerait le recrutement. Nuancer et mettre en lumière d’autres aspects de la vie des djihadistes le favoriserait aussi. La seule façon de traiter la réalité de l’EI consisterait-elle à poser, à notre tour, un voile noir dessus?

«Quelqu’un qui n’est pas islamiste ni djihadiste et regarde le début de la série pourrait avoir l’impression que l’EI, c’est sympa. Mais très vite, la série montre des aspects moins reluisants. Les partisans de l’EI sont très susceptibles, pour eux cette série c’est une abomination, une insulte, avec des personnages caricaturaux. Ils ne sont pas flattés et ne la voient pas comme une opportunité de recrutement. Ce qui les intéresse, c’est que l’on relaye leur propagande», analyse Romain Caillet.

Des protagonistes un peu trop innocents

Le principal problème posé par The State et relevé par certaines critiques– se situe dans ses personnages principaux. Tous désireux de faire le djihad, ils sont toutefois mal à l’aise avec la brutalité de l’EI. Ushna, qui rejoint la «police religieuse» féminine, manque de défaillir devant les coups de canne infligés à une femme sortie sans son mari. Jalal baisse les yeux devant une exécution publique. Shakira refuse que son fils devienne un «lionceau du califat».

«Parmi les gens qui sont partis, certains “idéalistes” pensaient que l’Etat islamique était le paradis. La série rend donc compte des motivations d’une partie des gens qui sont partis. Mais ce n’est pas forcément représentatif. Un djihadiste m’a raconté que la première chose qu’il a faite en arrivant là-bas, c’est de jouer au football avec des têtes coupées», rappelle Romain Caillet.

Sur un plan dramatique, ces personnages sont intéressants car tiraillés. Mais ils conduisent à une confusion: l’impression que le candidat au djihad typique a des scrupules. Or, si certains djihadistes ont été choqués par ce qu’ils ont vu en Syrie, d’autres ont pris très à cœur leur rôle de bourreau. On pense notamment à Mehdi Nemmouche, le tueur du musée juif de Bruxelles, qui s’est distingué par sa cruauté lorsqu’il était geôlier de plusieurs otages, dont le journaliste Nicolas Hénin. L’innocence et la naïveté des personnages de The State ne sont pas généralisées chez les djihadistes. Mais peut-être le réalisateur a-t-il voulu les modeler sur des candidats au djihad «idéalistes» qui peuvent encore changer d’avis?

«Sur les trois émigrants principaux, deux n'embrassent pas l'idéologie de l'EI dès le départ (on les sent immédiatement circonspects), or ce sont les seuls personnages un peu creusés. Cela donne un biais sur la perception de ceux qui partent faire le djihad. Des cas similaires se sont certainement produits bien sûr, mais les deux personnages principaux, réfléchis, sensibles, au caractère marqué, et au fond n'ayant jamais adhéré pleinement à l'idéologie, rend perplexe. D'où les reproches de “complaisance” adressés à la série», analyse Laurence Bindner, spécialiste du terrorisme.

Et la série ne donne pas vraiment d’éléments pour comprendre la radicalisation des protagonistes. On sait très peu de leur vie passée. Le réalisateur Peter Kosminsky a toutefois évoqué le sujet dans une autre fiction, The Britz (Les graines de la colère). «Plus largement, cela pose la question de la pertinence d'une fiction pour décrire des périodes historiques de grands traumatismes humains. On se souvient des débats sur La liste de Schindler de Spielberg et les critiques adressées par Claude Lanzmann. Idem pour La vie est belle de Roberto Benigni. Une fiction introduit des prismes supplémentaires. Et dans le cas de The State, l'exercice est d'autant plus délicat qu'il n'y a aucun recul historique sur la période décrite», conclut Laurence Bindner.

Enfin, Channel 4 a suscité les critiques en diffusant The State quelques jours après les attentats de Barcelone. En janvier 2017, une interview du mentor repenti des frères Kouachi, Farid Benyettou, avait été diffusée sur C8 à la veille des commémorations des attentats de Charlie Hebdo. Jean-Charles Brisard, président du Centre d’Analyse du Terrorisme, avait alors dénoncé «une séquence scandaleusement inopportune, déplacée et indécente». Il aurait probablement été plus opportun de reporter la diffusion de The State, préservant ainsi la dignité des victimes et de leurs proches.

Antoine Hasday
Antoine Hasday (32 articles)
Journaliste
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