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Au Cambodge, qui veut la peau de la culture des Chams de l’Imam San?

Agnès De Féo, mis à jour le 20.09.2017 à 14 h 22

Les Chams de l’Imam San pratiquent un islam très singulier. Une particularité qui leur vaut l'intérêt d'autres sphères religieuses déterminées à les changer.

La prière du vendredi I Agnès de Féo

La prière du vendredi I Agnès de Féo

Cet article est le premier volet d'un diptyque sur la communauté des Chams de l’Imam San au Cambodge.

Les musulmans ne pratiquent pas tous leur religion comme on le croit. Certains refusent de faire leurs cinq prières quotidiennes et interdisent l’entrée de la mosquée à leurs coreligionnaires. C’est le cas des Chams de l’Imam San, du nom du saint fondateur de leur communauté, également surnommée «groupe du vendredi». La mosquée n’est ouverte que ce jour-là pour l’unique prière hebdomadaire et seuls les hommes qui ont été initiés peuvent y prier. Les autres doivent rester à l’extérieur.

La communauté des Chams de l’Imam San représenterait entre 30.000 et 40.000 personnes, moins de 10% des musulmans du Cambodge, répartis en une trentaine de villages au centre du pays. Mais cette petite minorité, elle-même minorité au sein de la minorité musulmane, est en crise devant une modernité globalisante qui menace leur particularisme. Cette crise se déroule actuellement dans les villages de Sre Prei et Chan Kiek de la province de Kompong Chhnang.

Résistance à la prière canonique

La première menace pour les Chams de l’Imam San a toujours été les autres musulmans du pays, surnommés les «5 fois par jour» du fait de leur régularité rituelle quotidienne. Car le refus de se soumettre à l’orthodoxie sunnite a donné lieu à de multiples tentatives de la part de missionnaires de les ramener aux cinq prières canoniques. Plusieurs hommes politiques musulmans du pays, comme le sénateur Vann Math, ont essayé de faire revenir ces Chams «irréguliers» à la prière quotidienne en offrant aux anciens le pèlerinage à La Mecque et aux plus jeunes des bourses d’étude à Phnom Penh.

Trailer de "L'islam de l'Imam San" (2017), documentaire d'Agnès De Féo, producteur Marc Rozenblum.

Mais les deux initiatives ont globalement échoué. Les vieux sont rentrés de La Mecque plus déterminés que jamais à ne prier que le vendredi et les étudiants ont résisté à la pression rituelle. Yousos, jeune Cham du village aujourd’hui fonctionnaire, se souvient: 

«Lors de mes études à Phnom Penh il y a dix ans, j’étais hébergé dans une ONG musulmane et contraint de faire la prière. Mais j’ai toujours simulé et n’ai jamais trahi l’Imam San.»

Finalement les «5 fois par jour» ne constituent plus une menace aujourd’hui car les Chams de l’Imam San connaissent leur adversaire: «Nous ne pouvons rien attendre d’eux, ils nous parlent toujours de la prière. Nous refusons les échanges et préférons la compagnie des bouddhistes qui ne nous harcèlent jamais sur des questions rituelles.»

Apporter la parole de la Bible

D'autres communautés religieuses tentent d'influer sur cette minorité. Young Soo Ko et Duk Geun Cha ont pris racine dans le village. Ce couple de Coréens presbytériens a élu domicile dans une grande propriété à un kilomètre de Sre Prei en 2010, après avoir vécu sept ans à Preik Pra dans la banlieue de Phnom Penh pour apprendre le cham. Ils disent préférer les Chams de cette communauté hétérodoxe aux «5 fois par jour» plus intransigeants à leur égard. Ils se présentent comme linguistes et membres du SIL (Summer Institute of Linguistics) qu’ils décrivent comme une organisation purement linguistique sans caractère religieux.

Pourtant, selon Michel Antelme, responsable de la section de khmer de l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) à Paris:

«Le SIL est une organisation d'une redoutable efficacité avec des linguistes et des lexicographes qui acquièrent une parfaite maîtrise des langues étrangères, y compris et surtout des langues minoritaires, qu'ils étudient pour mieux porter le message de la Bible. Ils considèrent que tous les peuples doivent avoir accès à l'Évangile et connaître Jésus, car ce n'est que lorsque tous auront entendu parler de lui que son retour sera possible.»

Le but explicite des deux linguistes coréens: créer une police de caractères chame et élaborer un dictionnaire afin de traduire la Bible en cham du Cambodge. Ils affirment avoir déjà achevé la Genèse et l’Exode, ainsi que l’évangile de Marc.

«Je ne relève pas quand ils me parlent de Jésus»

Mais ils travaillent de manière autarcique, dans leur grande maison isolée sans impliquer la population ni les ong chowe, l'autorité religieuse. À la question de savoir s’ils veulent convertir les Chams, Duk Geun Cha répond de manière catégorique: «Non, nous ne voulons pas les convertir, seulement leur apporter la vérité.» Et sa femme de surenchérir: «Oui, la vérité sur Jésus.» Mais les jeunes collégiens du village en ont assez de ces Coréens qui viennent discuter avec eux. Ils en parlent désabusés:

«L’homme passe tous les jours en vélo et, lorsqu’il trouve un Cham seul, il s’assoit et lui raconte la vie de Jésus. C’est pénible.»

Un islam insolite, documentaire sur les Chams Bani du Vietnam, dont la dernière partie est consacrée aux Chams de l'Imam San du Cambodge. Réalisation Agnès De Féo

Piseth, jeune informaticien, raconte: «Je ne suis pas dupe et reste poli avec eux mais sans me soumettre à leur chantage spirituel, je ne relève pas quand ils me parlent de Jésus.»

Young Soo Ko s’emporte devant ces réactions:

«Les Cambodgiens ne respectent que les “Blancs”. Eux seuls ont de l’autorité sur le village, alors que nous passons au second plan parce que nous sommes asiatiques. Ils n’osent jamais refuser quoi que ce soit à un Américain mais ne se gênent pas avec nous. C’est injuste!»

La déferlante académique

 

Pourtant, leur principal concurrent pour imposer une police de caractères chame est Leb Ke, aussi asiatique qu’eux. L’originalité de la culture de l’Imam San a rapidement attiré journalistes et chercheurs devenus rapidement «spécialistes» de la culture chame. C’est le cas d’Alberto Pérez-Pereiro, auteur d’une thèse d’anthropologie sur les Chams en 2012. Il a entraîné avec lui l’un des jeunes du village, Leb Ke, petit-fils d’Ong Leb, célèbre ermite du mont Oudong.

Leurs manuscrits sont uniques et inexploités, mais très convoités par différents linguistes et chercheurs.

Leb Ke s’est trouvé responsable de la langue et le créateur d’une police de caractères chams originale et moderne. Le problème: tous les deux ont travaillé à l’écart du village sans se référer aux fameux ong chowe, qui sont les seuls habilités à prier dans la mosquée. Ceux-ci regrettent certaines initiatives de Leb Ke:

«Il a commis des erreurs inadmissibles en traçant des caractères qui n’existent pas. Il a inventé des mots sans nous consulter!»

Leurs reproches portent notamment sur trois consonnes: «ba», «ma», «ga», qui ont été dessinés par Leb Ke avec une forme finale, alors que ces trois lettres n’en comportent pas. Cette forme finale est appelée lettre morte en grammaire car elle ferme la syllabe et ne porte pas de voyelle inhérente. L’ong chowe Kok Mat explique:

«Le “ba” signifie “porter”, notamment “porter un enfant”. Le “ma” renvoie aux menstrues et le ga à la virilité. On ne peut pas tuer ces trois concepts qui représentent l’homme et la femme. L’humain doit vivre et non pas mourir.»

«Ils repartent sans nous le faire partager»

 

Car l’ancien alphabet cham est emprunt de mystique et résume toute une cosmologie basée sur la fertilité. Que des linguistes puissent s’emparer de leur alphabet en le désacralisant les révolte, surtout lorsque ce n’est pas pour la cause des Chams. L’ong chowe Suly s’exaspère:

«Leb Ke profite de notre culture pour lui seul. Il parle de nous dans des colloques à Bangkok sans nous impliquer. Il ne vient même plus nous voir au village.»

Rencontré à Phnom Penh, Leb Ke ne comprend pas cette vindicte des ong chowe contre lui. Il estime être trop occupé pour retourner au village, pourtant à une heure de route de Phnom Penh. La rupture est bien consommée même s’il affirme travailler pour la communauté en mettant en accès libre sa police de caractère pour l’usage de tous. Mais comment prétendre être spécialiste de cette communauté qu’il ne fréquente plus, tout comme son mentor?

Chacun s’autoproclame spécialiste du cham et de la culture chame, sans pour autant faire participer les locuteurs perçus comme incapables de se prendre en charge linguistiquement, alors qu’eux seuls détiennent le savoir. Mat Sa, le nouvel ong khnuor, leader des ong chowe, ne se fait guère d’illusion:

«Certains journalistes et chercheurs viennent ici très enthousiastes, nous promettant monts et merveilles. Mais une fois leur étude terminée, ils disparaissent. Ils repartent avec ce qu’ils ont appris ici sans nous le faire partager.»

Réappropriation culturelle

 

Et si finalement ces influences avaient un effet positif sur les Chams? Car en réaction, conscients d’être courtisés pour l’originalité de leur culture, ceux-ci expriment une forte volonté de la préserver. Le nouvel ong khnuor, Mat Sa, a demandé au ministère de l’Éducation que soient dispensés des cours d’écriture chame dans les écoles primaires des villages de l’Imam San. Depuis un an, les jeunes bénéficient d’une heure par jour de cham jusqu’au collège. Et déjà les élèves parviennent à écrire leur langue avec l’ancien alphabet cham, ce qui n’est pas le cas de leurs parents.

Depuis un an, les Chams enseignent l’ancien alphabet cham dans les villages de l’Imam San.

Les vocations à devenir ong chowe sont de plus en plus nombreuses. Une évolution qu’Anne-Valérie Schweyer, responsable des études de cham de l’Inalco, juge très encourageante:

«Les Chams de cette petite communauté cambodgienne sont en train de se réapproprier leur alphabet. C’est une petite victoire pour le cham. Et ces Chams veulent des manuels et des livres de lecture. La même évolution a eu lieu chez les Chams du Vietnam trente ans plus tôt. Alors qu’on aurait pu imaginer une disparition du cham, la langue et l’écriture sont plus dynamiques que jamais. Ce qui est intéressant, c’est ce retour identitaire lorsqu’ils subissent des pressions de l’extérieur.»

Les Chams de l’Imam San demandent aujourd’hui une fixation de leur langue, l’édition d’un dictionnaire et la publication de leurs anciens manuscrits qu’ils veulent diffuser auprès de la jeune génération. Deux ong chowe se sont rendus en août à Phnom Penh avec quelques-uns de leurs manuscrits pour tenter de trouver une solution pour les éditer. Ils ont rencontré à Phnom Penh Olivier de Bernon, directeur d'études à l’École française d’Extrême-Orient, qui leur a proposé de numériser leurs manuscrits sans les en déposséder: «Nous allons faire avec eux comme pour les manuscrits des pagodes bouddhiques. Nous avons des principes stricts: nous numérisons les documents sans les déplacer. Tout chercheur peut ainsi en consulter une version numérisée dans les bibliothèques de recherche.» 

Mais Hisham Mousar, avocat et professeur de droit au Cambodge, lui-même d’origine chame, rappelle:

«Cette initiative est positive. Toutefois, elle requiert d’être soutenue officiellement par les autorités du pays afin de leur donner une dimension institutionnalisée et durable.»

Agnès De Féo
Agnès De Féo (5 articles)
Sociologue et documentariste
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