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Comme Trump, Hitler avait lui aussi berné les journalistes

Matthew Dessem, traduit par Felix de Montety, mis à jour le 16.09.2017 à 11 h 02

Assagi et enfin à la hauteur de sa fonction, Donald Trump? La récente couverture médiatique du président américain n'est pas sans rappeler un fameux exemple historique.

Figurines de Donald Trump et Adolf Hitler dans un magasin de jouets de Hong Kong, le 3 février 2017 | Anthony Wallace / AFP

Figurines de Donald Trump et Adolf Hitler dans un magasin de jouets de Hong Kong, le 3 février 2017 | Anthony Wallace / AFP

Au cours d'un week-end où de grandes villes des États-Unis sont en danger, en grande partie à cause de la politique de l’autruche menée par des élus républicains depuis des années, certains commentateurs s’attendent à ce que Trump s’élève au-dessus de la mêlée et devienne enfin président. Oui, bien sûr...

Ils l’attendent, et le veulent tant et si bien qu’ils se saisissent de n’importe quel détail, en l’occurrence aujourd’hui, l’accord avec Chuck Schumer et Nancy Pelosi sur le plafond de la dette, et l’utilisent comme un symbole de la présidence Trump digne et raisonnable qu’ils croient déjà voir poindre. À moins qu’ils ne veuillent empêcher Trump (dont l’adoption éhontée de la politique de la haine raciale en fait la plus pure incarnation du Parti républicain contemporain à avoir été président) d’entraîner toute la droite américaine dans sa chute.

Trump, «le premier indépendant à être président»

Associated Press a déclaré, la semaine-même où Trump mettait fin au DACA, que nous nous trouvions désormais face à «Trump l’indépendant, détaché des idéologies et des allégeances partisanes». Du côté du New York Times, Peter Baker a présenté aux lecteurs prêts à le croire un Trump prométhéen qui avait mis fin à «150 ans de règne des partis» et devait être considéré comme «le premier indépendant à être président depuis l’avènement du système bipartite à l’époque de la guerre de Sécession».

Même quand les articles eux-mêmes ne soutenaient pas l’argument ridicule selon lequel Trump ne serait pas chez lui au Parti républicain, d’autres tentaient de le laisser entendre. Voici comment le reporter du Washington Post Robert Costa promouvait ainsi un article d’Ashley Parker et Philip Rucker intitulé «“Trump trahit tout le monde”: le président  et  son passif d’allié imprévisible».

Trump n’a jamais eu une presse si favorable depuis l’insupportable torrent d’éloges reçu pour avoir envoyé des missiles sur la Syrie, mais cela arrivera à nouveau. L’ascension de Trump, et tout ce que cela signifie pour les États-Unis et leurs institutions, semble avoir endommagé quelques cerveaux.

De temps en temps, quelqu’un écrit un article pour révéler au monde l’avènement d’un Trump nouveau : plus vieux, plus sage, enfin devenu homme d’Etat. Et dix secondes plus tard, le dit-nouveau Trump se couvre à nouveau de honte et tout le monde part à la recherche de nouveaux indices dignes d’espoir auxquels s’accrocher. C’est un cycle à l’allure si pathologique qu’on dirait que tout cela a déjà eu lieu par le passé.

Hitler, un «chef négociateur et indépendant»

Il s’avère que c’est effectivement le cas. Les années 1930 sont une période durant laquelle Adolf Hitler, comme on s’accorde à le penser aujourd’hui, a fait de mauvaises choses. Mettre en place une dictature en Allemagne, faire assassiner ses rivaux en politique, édicter les lois de Nuremberg, réarmer l’Allemagne, édifier un réseau de camps de concentration, superviser la Nuit de cristal, envahir la Pologne et faire exécuter les handicapés semble, rétrospectivement, être le fait d’un fou raciste assoiffé de sang.

Mais n’aurait-il pas été plus beau de considérer qu’une grande nation comme l’Allemagne n’aurait jamais consenti à être dirigée par quelqu’un de si maléfique? À moins qu’il eût été beau de croire que des concepts vagues tels que «la dignité et la responsabilité des plus hautes fonctions» aurait une influence civilisatrice, forçant des hommes maléfiques à faire le bien? C'est ce qu’ont dû penser les journalistes américains! Voici une brève anthologie de coupures de presse dans lesquelles les commentateurs de l’époque présentaient à leurs lecteurs un Adolf Hitler nouveau, un Hitler en homme d’État, un «chef négociateur et indépendant qui ne veut que la victoire».

The New York Times, 10 juillet 1932:

«Il ne fait aucun doute que, tandis qu’alors que le parti nazi se rapproche du pouvoir, les aspects les plus radicaux de ses vues sont peu à peu émoussés. Bien qu’Adolf Hitler ait refusé de se soumettre à un examen croisé l’autre jour parce que l’avocat de son opposant était juif, ses discours ne fourmillent plus de références à la cause antisémite. Il est allé si loin dans sa répudiation de l’exclusivité raciale qu’il a assuré dans une déclaration publique qu’il n’avait “rien à dire contre les Juifs honnêtes”.»

The Brooklyn Daily Eagle, 5 février 1933:

«L’Adolf Hitler qui est devenu chancelier allemand ne ressemble plus du tout à l’homme qui parlait de “faire rouler les têtes dans le sable” il y a à peine quelques années. Les déclarations venues du Reich ces derniers jours ont un ton plutôt conciliant et quoiqu’il advienne en réalité de l’étrange concept de «dictature de coalition», ce ton sobre est rassurant.»

The New York Herald Tribune, 19 mai 1933:

«Tout réaliste préférera attendre de voir avant de prendre pour argent comptant les mots du chancelier mais la qualité rhétorique de ces mots, l’effort d’homme d’État dont il témoigne, nous ne voyons pas comment quiconque pourrait remettre cela en question. On a vu un nouvel Hitler... La maîtrise intellectuelle démontrée face au parlement allemand suscite l’espoir que l’on soit débarrassé de ce que le nom d’Hitler a pu représenter par le passé. Les folies puériles d’une civilisation pseudo-teutonique semblent tout à fait incompatibles avec cette stature d’homme d’État. De même, il faut bien le dire, que la cruauté et l’injustice de la persécution des Juifs.»

The Mason City Globe-Gazette, Mason City, Iowa, 14 août 1934:

«Les craintes les plus récentes de par le monde de voir une guerre éclater ont été dissipées à la suite du discours conciliant fait par Hitler lors de son accession à la fonction présidentielle à la mort de von Hindenburg. Le dictateur allemand a surpris la plupart des observateurs par la teneur pacifique de ses remarques. Le discours d’Adolf Hitler semble bien différent de la tonalité bravache du Führer dans sa première phase. Il semble évident que le sens des responsabilités et la vue des pièces d’artillerie françaises et italiennes l’ont poussé à adopter un état d’esprit plus raisonnable.»

The Kingston Daily Freeman, Kingston, Etat de New York, 11 mars 1936:

«Un nouvel Hitler est apparu lors d’un récent entretien accordé à un journaliste parisien, c’est un Hitler pacifique et coopératif. La chose remarquable en est qu’Hitler, après tant de rhétorique belliciste, en vient simplement et franchement au but [selon lequel l’Allemagne veut être en paix avec la France]. Il a effectué ce qui constitue pour lui un grand pas avant. Mais chronologiquement, c’est un pas en arrière, vers la stature d’homme d’État éclairé de Stresseman. Si Hitler est sincère à présent, il pourra être pardonné pour beaucoup de choses et sauver la civilisation européenne.»

The Washington Post, 1er février 1939:

«Il y avait beaucoup du Hitler traditionnel dans son discours. Tout ce qu’il a de doctrinaire, toute la véhémence, le fanatisme, la déformation des faits et l’ignorance qui sont inséparables de sa personne. Mais il y avait aussi un nouvel Hitler, parlant dans un registre défensif plutôt qu’offensif, un Hitler qui pour la première fois cherchait la compréhension des puissances démocratiques. Ce discours est extraordinaire par sa franchise et il pourrait se montrer de la plus haute importance par ses résultats. Un optimisme nuancé est tout à fait justifié suite au dernier discours d’Hitler.»

Waouh! Quelle bonne chose que cet Hitler ait pris la mesure de ses responsabilités au contact de ses fonctions, qui sait quels dommages l’Allemagne aurait pu causer dans le cas inverse.

À présent, buvons une bonne gorgée de Fanta et voyons ce qui arriva dans les années 1940!

Matthew Dessem
Matthew Dessem (3 articles)
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