Monde

L'affaire Ziad Doueiri, une «insulte faite aux Libanais»

Bachir El Khoury, mis à jour le 15.09.2017 à 13 h 33

L’arrestation du réalisateur franco-libanais revêt, au-delà du prétexte légal, un long bras de fer entre les partisans d’un Liban ouvert et ceux favorables à un boycott total d'Israël.

Ziad Doueir, le 11 septembre 2017 I ANWAR AMRO / AFP

Ziad Doueir, le 11 septembre 2017 I ANWAR AMRO / AFP

Primé au Festival du film de Venise dimanche dernier pour son film L'Insulte (1), Ziad Doueiri n'est pas rentré au Liban en héros. L’arrestation puis la relaxe du réalisateur franco-libanais à Beyrouth a provoqué une forte polémique et remis sur le tapis multiples questions, dont les liens entre le pays du Cèdre et l’État hébreu, la censure et le pouvoir du Hezbollah sur la vie politique et culturelle du pays.

À son arrivée, ses passeports libanais et français lui avaient alors été confisqués au motif d’«intelligence avec l’ennemi», en allusion à Israël, alors que les deux pays sont encore techniquement en état de guerre. Le réalisateur, qui a comparu ce lundi devant le Tribunal militaire, s’était, rendu là-bas il y a six ans pour le tournage d’une partie de son film L’Attentat –interdit au Liban– enfreignant ainsi l'article 285 du code pénal. Celui-ci prévoit une peine d'un an au moins d'emprisonnement pour «tout Libanais qui serait rentré, directement ou indirectement, en territoire ennemi, sans l'accord du gouvernement libanais».

Le réalisateur, qui a finalement bénéficié d’un non-lieu, s’est défendu à ce sujet, précisant avoir «prévenu les autorités compétentes sans jamais recevoir de réponse à sa requête». Il s’était, en outre, rendu à Jérusalem muni de son passeport français. Mais au-delà de ces deux questions de forme, le réalisateur de West Beirut (1998) a surtout défendu le dialogue, l’ouverture et l’exercice de mémoire à travers ses œuvres, qu’il s’agisse du Liban ou de la Palestine. «Des membres de ma famille sont morts en défendant la cause palestinienne», a-t-il rappelé à sa sortie du Tribunal militaire.

Bienvenue au «Hezbollahstan»

 

Sur les réseaux sociaux, de nombreuses voix ont fustigé un acte «arbitraire» et «archaïque», à l’ère d’un Liban transformé, selon certains, en «Hezbollahstan». Une allusion à la domination du parti de Hassan Nasrallah sur la vie publique du pays.

«Ziad Doueiri a été arrêté pour “intelligence avec l'ennemi”, le prétexte absurde et moyenâgeux dont use et abuse la milice du parti de Dieu qui nous tient sous sa botte!», s’indignait ainsi la journaliste, auteure et éditrice Bélinda Béatrice Ibrahim au lendemain de l’interpellation du réalisateur.   

«Le Liban ose arrêter Ziad Doueiri parce qu'il a tourné le film L'Attentat en Israël en 2012, alors qu'il laisse en 2017 les terroristes de Daech partir dans des bus parfumés à l'eau de Cologne», déplorait de son côté, non sans ironie, le blogueur Bakhos Baalbaki, faisant allusion au marché conclu début septembre entre le Hezbollah et l’État islamique, portant sur une évacuation des derniers djihadistes vers la Syrie dans le cadre de la bataille livrée par l’armée libanaise contre le groupe terroriste.

«Mais au-delà du réflexe d'indignation (…) chaque Libanais est appelé à se prononcer sur le fond de l'affaire Doueiri plutôt que sur la forme: faut-il garder, oui ou non, l'article 285 du code pénal libanais», s’est interrogé, par ailleurs, le blogueur.

Le rédacteur en chef de L’Orient le Jour, Ziad Makhoul, a , lui, déploré dans un éditorial virulent, sous le titre «L’insulte (faite aux Libanais)», une «dégénérescence illimitée» des mentalités. «L’urgence, c’est de stopper notre détermination rageuse à régresser, à chaque fois. Notre stupide entêtement à toujours vouloir être plus royalistes que le roi; l'entêtement d'une partie d'entre nous à vouloir absolument transformer le Liban en Hanoï plutôt qu'en Hong Kong, en Gaza plutôt qu'en Ibiza», a-t-il martelé.

À l'inverse, d'autres se sont interrogés sur les vrais motifs de la visite du réalisateur en Israël ou ont tiré à boulets rouges sur les «sympathisants» d’une normalisation avec l’État hébreu.

«Aurait-il dû filmer en Israël? N'aurait-t-il pas pu, par exemple, tourner ses scènes au Maroc comme aurait fait (le réalisateur d’un) film stupide d'Hollywood pour avoir un paysage "arabe"?», s’est ainsi interrogé sur Facebook l'universitaire Bashir Saade.

«L’interpellation du réalisateur (…) est absurde à plus d’un titre. Mais la réaction qu’elle suscite sur les réseaux sociaux et dans certains médias est effarante. Elle montre qu’un bon nombre de Libanais serait prêt à s'acoquiner avec Israël. C’est Netanyahou qui doit être content», ajoutait le blogueur Claude el Khal.

«Péché historique»

 

L’affaire Ziad Doueiri n’est pas une première. Elle s’inscrit dans le cadre d’une série d’arrestations, de répressions ou de fustigations de personnalités politiques, religieuses, intellectuelles et artistiques ayant «flirté» avec le «sol hébreu», ses médias, ou ses représentants à l’étranger.  

En juin 2016, le célèbre auteur franco-libanais Amin Maalouf, élu en 2011 à l’Académie française (au fauteuil de Claude Lévi-Strauss), a ainsi été la cible de violentes critiques après avoir accordé une interview à la chaîne israélienne i24. Ses détracteurs ont été jusqu’à évoquer une «trahison» à la cause arabe.  

Dans un autre registre, en janvier 2015, Miss Liban s’est attiré les foudres pour avoir posé en compagnie de Miss Israël lors du concours de beauté international Miss Univers, certains Libanais appelant à la déchéance de son titre.

Quant au patriarche maronite, Béchara el Raï, il avait également été pris à partie, notamment par le Hezbollah, lors de sa visite en Terre Sainte en mai 2014 dans le cadre d’une tournée pontificale dans la région.  Il s’agissait de la première visite d'un dignitaire religieux libanais depuis la création de l'État d'Israël en 1948. Malgré les tentatives de dissuasion du Hezbollah, le chef de l’Église maronite avait maintenu sa visite, qualifiée par certains journaux  proches du parti chiite de «péché historique».  

Les artistes internationaux dans le collimateur

 

Ces campagnes de dénigrement, orchestrées notamment par le Hezbollah, certains partis et quotidiens de gauche ainsi que par la «Campagne pour le boycott des partisans d’Israël au Liban» –la déclinaison locale du mouvement international anti-israélien BDS (Boycott, désinvestissement, sanctions)– n’ont pas manqué d’épingler, voire de compromettre, par ailleurs, la production au Liban de plusieurs artistes internationaux au cours des dix dernières années.

Les pressions pour annuler début août le concert du groupe de musique classique français Trio Wanderer dans le cadre du festival international de Baalbeck, l'un des plus prestigieux du Proche-Orient, en est l’illustration la plus récente. Motif de la campagne d’hostilité: le groupe s'était produit en 2016 à Eilat, ville portuaire israélienne. Leur venue sera bien annulée, mais pour d'autres raisons, plaide le groupe.

L’an dernier, des militants s'étaient également insurgés contre la venue du DJ suédois Avicii et de l'artiste australienne Sia, tandis qu’en 2012, la chanteuse belge Lara Fabian a dû annuler deux concerts après avoir été accusée d’être pro-israélienne et reçu des menaces à ce sujet. Les auteurs de la campagne lui reprochaient d’avoir chanté en hébreu en 2008 à Paris lors d'un concert marquant le 60e anniversaire de la création d'Israël.

Enfin, le groupe de rock britannique, Placebo, avait fait l’objet d’une campagne virulente lors de sa tournée au Liban à l’été 2010, pour s’être produit quelques jours plus tôt à Tel-Aviv tandis qu’en 2009, l'humoriste Gad Elmaleh avait dû annuler une tournée à la suite d'allégations selon lesquelles il aurait servi dans l'armée israélienne.

Censure, politique et religion

L’arrestation de Ziad Doueiri a, enfin, ravivé au Liban le débat sur le «terrorisme intellectuel» et la censure, qui sévissent depuis plusieurs années, ainsi que sur les contraintes auxquelles font face les artistes.

Ce qui s’est passé «démontre une fois de plus qu'un désordre sans nom règne dans ce pays, au niveau des plus hautes institutions (…) ainsi qu’une atmosphère délétère dans laquelle nous évoluons en tant qu'artistes (…). Ziad Doueiri n'est pas le premier a en faire les frais. Il y a eu les réalisatrices Randa Chahal Sabbag et Danielle Arbid, il y eu le musicien Zeid Hamdan, il y a eu le peintre Semaan Khawam, et une pléthore d'autres artistes», rappelle Wissam Charaf, réalisateur du long métrage Tombé du Ciel, présenté à l’Acid, lors du Festival de Cannes en 2016.

«Le problème, c'est que ce phénomène ne semble toucher que les artistes de qualité, ceux que l'État libanais devrait préserver en priorité de ce genre d'avanies. Par contre, les éditoriaux qui poussent parfois au meurtre, les discours de haine des responsables politiques et religieux, les video-clips de starlettes dégoulinant de bêtise et vantant tout un univers de corruption mafieuse, ça, personne au sein des institutions de l'État ne s'en soucie», déplore-t-il.

Selon Maria Chakhtoura, ancienne journaliste culturelle, qui avait mené en 2008 un combat contre l’interdiction du film Persepolis, finalement sorti en salle, l’épisode Doueiri évoque surtout un problème structurel de censure au Liban et d’ingérence du politique et du religieux dans le domaine culturel.

«Le bureau responsable de visionner les films au sein de la Sûreté générale les envoie souvent au Centre catholique d’information et à Dar el Fatwa (plus haute instance sunnite du pays, ndlr), pour contenter les chrétiens et les musulmans, voire même à des partis politiques, avant de donner son verdict (…). Les exemples que j’ai vécus sont nombreux», dénonce-t-elle. 

Pour Maya de Friej, présidente de la Fondation Liban Cinéma, «une révision du texte légal propre à la censure est ainsi plus que nécessaire. (…) Plusieurs nouveaux projets de loi ont été élaborés par divers ministres de la culture mais n’ont jamais abouti», souligne-t-elle. «Où est passé ce Liban qui s’est longtemps enorgueillit d’être aux avant postes de la liberté et de la créativité?», s’interroge la cinéphile, déplorant un climat de plus en plus «obscurantiste» et la recrudescence des pratiques de censure à l’heure où le cinéma libanais connaît depuis quelques années une réelle renaissance. 

1 —Le film a reçu le prix de la meilleure interprétation masculine pour l’acteur palestinien Kamel el Basha Retourner à l'article

Bachir El Khoury
Bachir El Khoury (58 articles)
Journaliste
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