Culture

Pour un Godard redoutable, voyez plutôt «Week-end»!

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 15.09.2017 à 7 h 02

«Oublié» du biopic de Michel Hazanavicius, le dernier long métrage de la période classique du cinéaste, tourné à l'automne 1967 avec Mireille Darc et Jean Yanne, est un de ses plus fous et sauvages.

«Week-end».

«Week-end».

Dans une scène du Redoutable, un cadre de Publicis interpelle Jean-Luc Godard dans une soirée: «Vous allez nous faire un film de tout ça, j'espère?» «Tout ça», c’est ce qui se passe en France en ce mois de mai 1968 et dont le cinéaste est un des personnages, défilant sur les boulevards derrière le drapeau rouge, participant aux AG étudiantes ou obtenant l’annulation du Festival de Cannes. Le cadre en question n’avait sans doute pas vu tous les Godard: comme beaucoup de personnages du film de Hazanavicius qui ne cessent de tourmenter le héros en lui demandant quand il va refaire À bout de souffle ou Pierrot le fou, il est resté bloqué sur les classiques. Car le dernier Godard en date parle déjà de «tout ça»: une France qui s'ennuyait et qui ne demandait qu'à exploser.

Le spectateur du Redoutable ne le saura pas davantage que le personnage, car le film n’en fait pas mention. Comme les deux livres d’Anne Wiazemsky dont il est inspiré, Une année studieuse et surtout Un an après, il effectue un saut temporel entre la rentrée 1967, où Godard est durement atteint par l’accueil dans les milieux maoïstes de son film La Chinoise, et Mai 68. Entretemps, il y a quasiment cinquante ans jour pour jour, le cinéaste commençait à tourner son quinzième long métrage, Week-end, sorti fin décembre 1967. Un des Godard les plus fous et les plus sauvages et un film qui a encore, un demi-siècle plus tard, au moins une double «actualité», comme on dirait chez Publicis.

Il marque en effet la seule incursion dans le cinéma de Godard, et d’ailleurs dans la Nouvelle Vague tout court, de Mireille Darc, disparue le 28 août. C'est l’actrice, lassée du cinéma populaire français qui a fait sa gloire et en quête de quelque chose de «plus intelligent», qui a demandé à son producteur Raymond Danon de voir s'il pourrait la faire tourner avec Godard. Ce dernier accepte, sans aucun enthousiasme. Quand Darc lui demande pourquoi il est prêt à la filmer alors qu'il n'en a manifestement aucune envie, il répond: «Parce que vous m'êtes antipathique, parce que je n'aime pas le personnage que vous êtes dans vos films, comme dans la vie, et que le personnage de mon film doit être antipathique.»


Le critique Alain Bergala a écrit que Week-end est peut-être le premier film de Godard «où il n'aime pas ses personnages». Pas plus celui incarné par Mireille Darc que celui de son mari, pour lequel le réalisateur va, quelques années avant Pialat (Nous ne vieillirons pas ensemble) ou Chabrol (Le Boucher, Que la bête meure) chercher le comique Jean Yanne, air bougon et éternelle clope au bec. Un Yanne qui, quelques mois après la sortie du film, résumera son expérience de manière provocatrice en comparant Godard à Jean Girault, le réalisateur de la série des Gendarmes: «Je ne vois pas de différence, par exemple, entre Jean Girault et lui. C'est au montage que les genres diffèrent: des scènes qui pourraient être drôles avec Girault deviennent méchantes avec Godard.»

Les deux acteurs, unis face au sadisme tranquille de leur metteur en scène, s’entendent bien. «Dans son esprit, Jean était une espèce de Français moyen et moi j'étais une Française moyenne en étant sa femme», témoignera Darc. À l'écran, ils s’appellent Roland Durand et Corinne Durand, née Dupont –même au niveau des prénoms, le glamour des Ferdinand et Marianne de Pierrot le fou est loin. Un couple moyen aux rêves médiocrement bourgeois: une grosse Mercedes, une robe Saint-Laurent, devenir vraiment blonde. Des idées politiques tout aussi simplistes: quelques semaines après la guerre des Six-Jours, Roland est en admiration devant les Mirage IV de Dassault, «comme ceux que les youpins ont utilisé pour foutre une raclée aux ratons». Leur principal projet de vie est de se débarrasser de leur conjoint –elle projette de saboter les freins de sa voiture, lui rêve de la suicider aux somnifères ou au gaz– après avoir extorqué, si besoin par le meurtre, l’héritage des vieux. Et pour ça, il faut aller leur rendre visite, à quelques dizaines de kilomètres de Paris, le temps d’un week-end.

Démolition de la «civilisation des loisirs»

En octobre 1966, Godard témoignait auprès du Nouvel Observateur de sa passion «d'analyser ce qu'on appelle la vie moderne, de la disséquer comme un biologiste, d'en découvrir les tendances profondes». Après avoir été ethnologue des jeunes (Masculin féminin) ou des grands ensembles (Deux ou trois choses que je sais d’elle), il dissèque cette fois-ci avec Week-end la «civilisation des loisirs». Une civilisation dont il est lui-même devenu, à son corps défendant, une des vedettes après son mariage avec Anne Wiazemsky, petite-fille de François Mauriac.

Des couples en contre-jour: en haut, Week-end, en bas, Le Redoutable.

Mais aussi un de ses plus féroces contempteurs. Alors que La Chinoise a connu sa première dans la cour du Palais des papes d'Avignon, le même soir que la Messe pour le temps présent de Maurice Béjart, il compare désormais les spectateurs du festival à «des porcs qu'on engraisse de culture», faisant écho aux critiques qui le comparent à un parc d’attractions pour théâtreux. Une scène de Week-end semble faire écho à la façon dont le discours culturel digère l’art pour en faire du prêt à consommer. Dans une cour de ferme, le long d’un interminable travelling circulaire, Paul Gégauff, le scénariste fétiche de Chabrol, joue au piano une sonate de Mozart et pontifie: «Quand on écoute Dario Moreno ou les Biteulz ou les Rolling je sais pas quoi, c'est fondé sur les harmonies de Mozart.» Plus tard, un autre personnage cite Bertold Brecht: «Je me disais: à quoi bon parler avec eux? S'ils achètent le savoir, c'est pour le revendre. Ce qu'ils veulent, c'est trouver du savoir à bon marché qu'ils puissent revendre au prix fort.»

En haut, Anne Wiazemsky et le critique et réalisateur Michel Cournot dans Week-end. En bas, les mêmes aux côtés de Godard en Mai 68, incarnés par Stacy Martin et Grégory Gadebois, dans Le Redoutable.

Cette civilisation des loisirs a son fétiche: l’automobile, ou plutôt la bagnole, tant Godard la maltraite. Dès la mise en production de Week-end, il décrit son film en ces termes dans sa demande d’agrément au CNC: «En suivant un couple de jeunes cadres modernes sur la route, je voudrais montrer toutes les perversions, tous les dérèglements qui résultent de la forme d’hystérie collective qui s’empare des Parisiens munis d’automobiles dès le vendredi soir. Tout humanisme est tout à coup sacrifié à la tyrannie du “Dieu loisir”. Le voyage, commencé en apothéose, finira en tragi-comédie.» C'est, à l'heure de la guerre civile voitures-motards-cyclistes-piétons, l'une des autres actualités du film: donner à comprendre comment l'homme en marche, que ce soit à quatre roues ou sur deux jambes, devient très vite un loup pour l'homme.

On le voit notamment le long d’une route bordée de platanes et d’un travelling de trois cents mètres, «le plus long de l'histoire du cinéma». Un an plus tôt, dans sa nouvelle «L’Autoroute du Sud», parfois citée comme inspiration du film, l'écrivain argentin Julio Cortázar imaginait un embouteillage de plusieurs mois aux portes de Paris où le bouchon prenait vie, s’organisait au point de former une contre-société. Ici, l'embouteillage devient un gigantesque cimetière. On s’y amuse parfois, en se jetant un ballon d’une voiture à l’autre ou en jouant aux échecs sur un plateau posé à même le bitume; mais on meurt, surtout, on agonise dans un fossé ou sur le bord de la route et du sang assombrit le goudron.

Les clairières du film sont parsemées de cadavres de métal, y compris celui de la voiture du cinéaste, qui massacre son Alfa-Romeo bleue à coup de masse. Des passants spectateurs, alignés devant un mur de publicités comme ceux d'un film, regardent leurs semblables agoniser, comme Jean Yanne écoute sans réagir Mireille Darc se faire violer, hors-champ, sur un bas-côté. Dans ce qui est peut-être la scène la plus marquante du film, la voiture du couple a un violent accident et l'image elle-même se coupe en deux comme un corps qu'on ampute, avant que l'actrice ne se précipite hors du véhicule en flammes en sanglotant cette réplique improvisée: «Mon sac! Mon sac de chez Hermès!»

 

«Cynisme, humour, arrogance, violence, agressivité, scandale, grossièreté, érotisme, scatologie»

«Fais chier ce film, on tombe que sur des malades», grommelle, au détour d'une rencontre, Jean Yanne en brisant le quatrième mur. Dans Week-end, on trouve, comme toujours chez Godard, des morceaux de bravoure pop, mais qui dégénèrent très vite de manière sanglante. Le plasticien Daniel Pommereulle, dans le rôle délirant de Joseph Balsamo, «fils de Dieu et d’Alexandre Dumas», prend en otage nos héros avec un flingue et prophétise «la fin de l'âge grammatical et le début du flamboyant, spécialement dans le cinéma». Déguisée en Emily Brontë, la journaliste Blandine Jeanson, future cofondatrice de Libération, désoriente le couple de ses énigmes et finit brûlée vive. Jean-Pierre Léaud chante du Guy Béart dans une cabine téléphonique d’un jaune criard plantée au milieu d'une clairière et se retrouve bastonné par Jean Yanne quand celui-ci cherche à lui voler sa décapotable.


Week-end est un film visuellement magnifique –Godard à demandé à son chef-opérateur Raoul Coutard de surdevélopper la pellicule pour obtenir des couleurs éclatantes– mais c'est un film qui pue. À ne pas confondre avec un film puant: ce film «trouvé à la ferraille» pue surtout la mort. «Ça sentait beaucoup la merde, ce tournage, on a pédalé dans les oeufs pourris, charrié des poubelles, rampé dans les sous-bois verdâtres», témoigna Mireille Darc. Dans sa critique du film, le journaliste du Monde Jean de Baroncelli estimait lui que Week-end, «c'est un peu, transporté au vingtième siècle, l'univers de Jérôme Bosch», que le cinéaste laboure avec «les armes de l'époque: le cynisme, l'humour grinçant, l'arrogance, la violence, l'agressivité, le scandale, la grossièreté, l'érotisme, la scatologie». Invité, dix ans plus tard, à animer une série de projections au Conservatoire d’art cinématographique de Montréal, Godard choisira d'encadrer Week-end des Oiseaux de Hitchcock, du Dracula de Browning et du Allemagne, année zéro de Rossellini.

Là où Hazanavicius hésite, oscillant entre pastiche (moins drôle qu'OSS 117), démontage d'une idole et film de couple (affaibli par un personnage féminin pas assez creusé), Godard opte dans Week-end pour le jeu de massacre intégral, sans espoir. Pour que cette société folle s'amende, il faudrait que quelqu'un puisse y parler d'une voix raisonnée, mais personne ne le fait, et surtout personne ne s'écoute. Comme l'a écrit Christophe Bourseiller, le filleul du réalisateur, qu'on aperçoit petit garçon criblant Yanne et Darc de flèches en les traitant de «communistes», «dans le film, tout le monde hurle, s'égosille, piaille ou scande». La conversation est sans cesse interrompue de bruits de circulation, de pneus qui crissent, de klaxons. Et quand elle se fait un ton en-dessous, la musique d'Antoine Duhamel vient la recouvrir pour en noyer le sens, comme dans l'impressionnante scène de confession sexuelle de Mireille Darc au début du film, inspirée du récent Persona de Bergman.

Beaucoup plus tard, deux éboueurs, un noir (Sanvi Panou) et un arabe (joué par l'acteur hongrois László Szabó) lisent des textes militants de Frantz Fanon et du leader des Black Panthers Stokely Carmichael. Cette fois, le silence se fait; mais Godard choisit, plutôt de filmer l'acteur qui parle, de mettre plein cadre son camarade qui l'écoute en mâchouillant un sandwich. Message optimiste (la convergence des peuples en lutte dans le monde entier) ou symbole d'un discours qui s'efface à l'image derrière un besoin primaire de nourriture? Dans un de ces jeux de mots qu'il affectionne, Godard transforme alors à l'image le mot «L'OCCIDENT» en «DENT».

«Vous préférez être baisé par Mao ou par Johnson?»

Les militants, dans Week-end, sont dépeints de manière à peine plus positive que les bourgeois, y compris les maoïstes dont Godard s'est rapproché depuis le début de l'année 1967. «Vous préférez être baisé par Mao ou par Johnson?», demande de sa voiture une vieille dame à Jean Yanne. «Par Johnson, évidemment.» Le traitant de sale fasciste, elle redémarre alors... en faisant signe à son chauffeur. À la fin du film, Yanne et Darc (soit «Yanne Darc», astuce qui n'a pas échappé à un cinéaste qui envoie ce couple au bûcher social) sont capturés par un petit groupe d'activistes baptisé le Front de libération de Seine-et-Oise (FLSO). Son chef, Jean-Pierre Kalfon, clame qu'«on ne peut dépasser l'horreur de la bourgeoisie que par plus d'horreur encore». Leurs orgies sexuelles comme leur violence n'ont rien à envier à celles des bourgeois. En cela, Week-end est annonciateur d'une représentation tour à tour bouffonne et désespérée du gauchisme dans le cinéma français des années 1970, de Touche pas à la femme blanche! de Ferreri, avec ses indiens réfugiés dans le trou des Halles, à Nada de Chabrol, où la répression policière et le terrorisme gauchiste deviennent «les deux mâchoires d'un même piège à cons».

Quatre images extraites des génériques de début et de fin de Week-end.

Les dernières minutes du film sont jonchées de cadavres (Jean Yanne lui-même, tué d'un coup de lance-pierres, ou la chanteuse contestataire Valérie Lagrange, qui meurt en fredonnant) et scandées d'intertitres ironiques évoquant la révolution française, comme «Thermidor» et «Massacres de septembre». Mais à quoi riment-ils dans une France où Thermidor est avant tout une sauce et où les plus grand massacres ont lieu sur les routes (près de 14.000 morts en 1967, quatre fois plus qu'aujourd'hui)? Lors d'une révolution, une société meurt pour qu'une autre puisse renaître. Ici, une société semble vulgairement crever, le ventre et le réservoir bien pleins: «J'en ai marre, je veux dormir, je vais crever, se lamente Corinne auprès de Roland. –Eh bien, crève!» À l'ultime plan, la femme prend sa revanche, violant ce grand tabou civilisationnel qu'est le cannibalisme: elle déguste, lors d'un barbecue de forêt avec les survivants du FLSO, un gigot mi-cochon mi-homme avec des morceaux de son mari dedans. Plus tôt dans le film, elle s'interrogeait: «Ça a commencé quand la civilisation? –Pourquoi tu me demandes ça, ça te préoccupe?»

Fin de civilisation peut-être, fin d'une époque sûrement: le film se termine sur un carton intitulé «Fin de cinéma». Godard s’apprête à devenir «Jean-Luc ex-Godard», le temps d'expérimentations politiques au sein du groupe d’intervention cinématographique Dziga Vertov puis d'essais vidéo, et ne reviendra au cinéma dit «traditionnel» qu’en 1980, avec le génial Sauve qui peut (la vie). Cinquante ans après, Week-end, à la fois sauvage et désespéré, reste un film redoutable, qui sent la fin de quelque chose et la faim d'autre chose.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (939 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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