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«Ces machines m'aident à vivre, sauf quand j'arrive à l'aéroport»

Jacob Brogan, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 28.09.2017 à 14 h 05

Un équipement médical peut sauver la vie, ou la compliquer quand il s'agit de passer la sécurité dans les aéroports. Témoignage aux États-Unis.

Le 16 mai 2017, à l'aéroport de Chicago |
SCOTT OLSON / AFP

Le 16 mai 2017, à l'aéroport de Chicago | SCOTT OLSON / AFP

Cet article est publié dans le cadre d'une série en trois articles sur les aéroports. Pour lire le premier volet sur ce que l'aéroport dit de l'Amérique, cliquez ici.

Nous connaissons tous cette indignité nécessaire du passage par la sécurité dans les aéroports. Lorsque la file d'attente semble presque immobile, ce processus de contrôle vous donne l’occasion de repenser aux habituels tracas de l’exercice: Vais-je encore devoir enlever mes chaussures? Vais-je devoir sortir mon ordinateur portable de la valise? Mon matériel de toilette est-il assez petit pour échapper à l'attention du scanner? Mais lorsque vous passez le contrôle avec un équipement médical, la liste de questions est bien plus longue et les réponses sont plus prévisibles. Oui, vous allez perdre encore davantage de temps, pendant que les agents examineront chaque partie de votre matériel. Oui, avant que le contrôle ne se termine, l'un d'entre eux va très probablement vous palper l’entrejambe. Oui, on va vous faire vous mettre de côté et vous exposer à la vue de tous en raison de quelque chose qui vous fait déjà terriblement souffrir, physiquement et émotionnellement, presque tous les jours. Et si vous avez de la chance, vous arrivez quand même à temps à la porte d'embarquement.

Dans mon cas, le problème est lié à deux dispositifs médicaux qui sont en permanence reliés à mon corps pour traiter mon diabète: une pompe à insuline sans fil, que je porte habituellement sur le bras, et un glucomètre qui adhère à mon ventre. En enlever l'un ou l'autre exigerait de ma part l'installation d'un nouvel appareil, ce qui est à la fois coûteux et très long. Et bien qu'aucun de ces deux appareils ne soit particulièrement grand, ils se signalent bruyamment à chaque scan corporel: des taches lumineuses sur le gris sombre de mon image numérisée.

À chaque fois que ces tâches apparaissent –et elles apparaissent systématiquement– c'est toujours la même chose: les agents de sécurité me demandent de sortir de la file et me fouillent. Il arrive toujours un moment où ils font un test de recherche d’explosifs. Et inévitablement, je me retrouve à devoir expliquer ma situation, à raconter aux agents ce que je porte et pourquoi, et cela face aux autres passagers qui passent.

Faciliter la vie

Alors que des appareils comme les miens sont conçus pour me faciliter la vie et me permettent de vivre sans craindre ma maladie, ils m’attirent la suspicion systématique de mon prochain. Pendant quelques minutes, je deviens ainsi une sorte d’objet d’art et de curiosité, un accessoire dramaturgique dans le travail permanent de l'Agence de la Sécurité des Transports (TSA) qui coordonne chaque acte de ce grand théâtre du contrôle de sécurité. Dans ces moments-là, on finit par se demander si la TSA ne compte pas sur nous pour permettre à ses agents de montrer à toutes les autres personnes qui font la queue à quel point ils font minutieusement leur travail!

Je suis peut-être injuste envers les agents qui, après tout, ne font que leur travail, un travail important. Si l’Agence fait beaucoup d'efforts pour s’adapter aux personnes ayant des problèmes de santé (les personnes handicapées n'ont pas besoin d'enlever leurs chaussures, par exemple), les pages d'informations de son site précisent également que tout équipement médical peut faire l'objet d'un examen plus poussé. Autrement dit, la TSA entend faire de son mieux pour s'assurer que vous arrivez à bon port, mais ils vont presque toujours vous examiner davantage qu'un autre passager.

Cela peut être frustrant, mais ceux d'entre nous qui font l'objet d'un examen minutieux et répété ne sont pas les seuls à en être préoccupés. Le Electronic Privacy Information Center, qui effectue de nombreuses recherches sur les libertés civiles et sur la protection de la vie privée, a récemment fait valoir que la technologie de fouille corporelle complète actuellement en usage aux États-Unis est inutilement invasive et va très au-delà du processus d'imagerie de base. Comme l’explique l'EPIC dans une requête récemment présentée à la Cour d'appel du District of Columbia, ce problème vient en partie du fait que ce système «contraint les personnes qui comptent sur certains instruments médicaux essentiels au maintien de la vie à dévoiler davantage d’information privées que les autres».

En mai 2017, la cour a rejeté la requête de l'EPIC, en répondant que ces questions «ne justifient pas la publication d'un avis» de la Cour. Jeramie Scott, directeur du Domestic Surveillance Project de l'EPIC, considère, comme il me l’a déclaré, qu’une telle conclusion est dommageable. Il explique notamment que «le tribunal semble avoir négligé ou écarté les pressions que ce processus de mise à l’écart même temporaire peut exercer sur les personnes atteintes d'affections médicales, une mise à l’écart qui les oblige à dévoiler davantage d’informations personnelles sur leur santé».

Les agents de la TSA sont-ils formés à faire passer des contrôles de sécurité à des voyageurs comme moi? Selon Supriya Raman, chef de service au sein du bureau des personnes handicapées de la TSA, les agents de contrôle de sécurité suivent une formation qui porte à la fois sur les personnes en situation de handicap et sur les conditions et les dispositifs médicaux qui leur sont associés. Le service de Raman diffuse également des mises à jour au fur et à mesure qu’il est informé de l’introduction de nouvelles technologies médicales mises sur le marché, afin d'aider les agents de l'agence à reconnaître les appareils qui sont susceptible de passer par leurs points de contrôle. D'après ma propre expérience, au moins, cette formation ne semble pas avoir vraiment porter ses fruits: bien que ma pompe et moniteur soient tous deux relativement communs, peu d'agents de sécurité les reconnaissent.

Une expérience inconfortable

Les représentants de la TSA soulignent également que les passagers ont le droit de demander un contrôle privé, en dehors de l’espace ouvert du point de contrôle. L'agence a même fait imprimer des cartes que les voyageurs peuvent remettre à un agent, une approche qui peut, du moins en théorie, leur épargner l'expérience inconfortable de devoir déclarer leur pathologie à haute voix. Mais même ce processus exige que le voyageur soit publiquement écarté de la file, ce qui peut contribuer à un sentiment de gêne ou à d'autres sentiments désagréables, associés à la maladie. Et la simple demande explicite d’une fouille à part implique qu'il y a transmission, à des étrangers, d'informations potentiellement sensibles sur des aspects privés de ma santé, ce que je déteste faire, même lorsque les circonstances ne sont pas stressantes.

Pour autant, ces protocoles témoignent d'un réel désir d'alléger le fardeau de ces voyageurs. L'agence fait même de la publicité pour une ligne d'assistance téléphonique, ligne qui permet aux voyageurs concernés de demander à ce qu’un spécialiste les attende au point de contrôle et les guide tout au long du processus, afin de mieux répondre aux besoins individuels. Si ce service est sans nul doute essentiel pour de nombreux voyageurs, en particulier pour ceux qui ont une mobilité réduite, il exige tout de même un effort considérable de la part du voyageur lui-même, un effort qui ne peut que détourner l'attention de la personne malade de son travail constant d'autogestion de sa maladie. Et comme dans d'autres situations de contrôle renforcé, ce processus fait encore perdre beaucoup de temps et d'énergie à la TSA, pour des questions globalement inoffensives.

Mike England, porte-parole de la TSA, affirme que de telles situations sont à peu près inévitables, du moins pour l'instant. «La technologie dont nous disposons peut dire qu'il y a quelque chose, mais elle ne peut pas encore faire la différence entre, disons, une prothèse de hanche et quelque chose de dangereux», dit-il. «Nous n'avons donc pas d'autre choix que de faire un examen plus approfondi.»

Comme England et Raman me l'ont affirmé, la TSA travaille avec des «partenaires» pour remédier à cette situation. À cette fin, Supriya Raman a indiqué que la TSA espère mettre  rapidement au point un processus qui permettrait «de faire en sorte de réduire le nombre de personnes qui doivent passer un examen approfondi». Mais il est également probable qu'un système capable de distinguer clairement les équipements médicaux des objets plus menaçants puisse soulever de nouvelles préoccupations en matière de protection de la vie privée.

L'EPIC suggère même que de telles innovations pourraient ne pas être justifiées. Dans sa note adressée à la Cour d'appel, l'organisation écrit ainsi qu'une combinaison de détecteurs de métaux et d'appareils de détection de traces d'explosifs, déjà disponibles, pourrait permettre d’évaluer efficacement les menaces sans avoir à isoler les voyageurs souffrant de maladies de longue durée ou de handicaps. «Dans ces conditions, la TSA aurait dû choisir la voie la moins envahissante. Le matériel de détection des traces d’explosifs est après tout conçu pour détecter la menace qui justifie les contrôles dont nous sommes l’objet», dit Scott.

Améliorer la vie et la transformer

En fin de compte, England a peut-être raison: il est sans doute inévitable que les personnes porteuses d’équipements médicaux fassent l’objet de contrôles supplémentaires, ce qui donne à des appareils comme ceux que j'ai avec moi une dimension paradoxale. Lorsque j'ai été diagnostiqué pour la première fois, j'ai fait ce que j'ai pu avec les options qui s'offraient à moi, et j’ai commencé par emporter partout avec moi des fioles d'insuline et des seringues. Plus tard, je suis passé aux stylos autopiqueurs et finalement aux accessoires cybernétiques que je porte maintenant.

Si chacune de ces améliorations a un peu plus facilité la gestion de ma maladie, chacune a aussi engendré des complications, ce qui m'a forcé à réorganiser mes journées en fonction d'elles. Les nouvelles technologies, médicales ou autres, n'améliorent jamais notre vie sans la transformer un peu. À l'occasion, j'ai dû me dépêcher de rentrer du bureau parce que ma pompe était défectueuse et que je n'avais pas de remplacement dans mon sac, ce qui ne m’étais jamais arrivé avec l'ancienne méthode à seringue. Dans d'autres circonstances, j'ai été réveillé au milieu de la nuit parce que mon téléphone faisait un boucan de tous les diables à cause d'une glycémie alarmante. Ces appareils me permettent de rester en bonne santé, mais au final, ils gèrent mon existence autant que je gère leur fonctionnement.

Il est difficile de comprendre le poids de telles expériences tant qu’on ne les a pas traversées. Et si je passe beaucoup de mon temps à essayer d'oublier ma maladie, le fait de passer par l'espace déjà stressant d'un poste de contrôle de sécurité contribue à me ramener au point de départ. Si j'apprécie les efforts de la TSA, je crains que sa tentative d'élaborer de nouvelles méthodes de contrôle n'entraîne de nouvelles confusions et que le temps que nous passons à être contrôlé soit tout simplement passé à effectuer d’autres types de contrôle, sans rien changer à leur lenteur. Je dois donc, pour le moment au moins, me résigner à l’idée que j'aurais toujours à subir un examen plus approfondi que mes compagnons de vol, comme d’autres personnes atteintes de maladies chroniques.

 

Jacob Brogan
Jacob Brogan (13 articles)
Journaliste
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