Culture

Rentrée littéraire: le sujet préféré des écrivains ? Eux-mêmes

Jean-Marc Proust, mis à jour le 14.09.2017 à 10 h 08

Comme chaque année, les écrivains français arrivent en têtes de gondoles avec des romans qui parlent du sujet le plus passionnant qui soit: eux-mêmes. Leurs vies, leur talent d'artiste, leurs ailleurs inaccessibles au commun. Nous en avons lu trois qui témoignent de la vitalité de ce genre foisonnant: l'ego-fiction.

Belly button 3 (cc zeevveez  - Flickr)

Belly button 3 (cc zeevveez - Flickr)

1.Va te faire mettre en abymeavec Éric Reinhardt

Évidemment, on a honte de trouver ce livre mauvais parce qu'Éric Reinhardt y parle du cancer de sa femme et, tout de suite, une barrière de respect, de décence, de pudeur, s'élève. Heureusement, complaisant, larmoyant, l'auteur n'en a pas vraiment, de la pudeur.

Résumons l'intrigue: sa femme affronte un cancer, du coup, pris d'une fièvre créatrice, il écrit un roman de 600 pages (Cendrillon) avec le deal: tu te bats, je me débats (dans les affres de la création). Course contre la montre, urgence. Le roman se vend bien, elle guérit.

Problème: Éric voit désormais du cancer partout. Il pleure à une terrasse de café et bafouille lorsqu'il parle en public. Un soir, il dîne à côté d'une femme, qui a survécu à un cancer. Il coucherait bien avec elle, parce que c'est vital, rien à voir avec le fait qu'elle est sublime.

«Revenue à la vie (...), Marie était vraiment en vie, vraiment vivante. Non pas seulement en vie, mais vivante, c'est-à-dire en vie dans sa vie.» 

«C'était la vie que je voulais maintenir en vie.» 

Il ne couche pas avec elle, mais se masturbe en pensant à elle. Puis il imagine un roman dans lequel un compositeur crée une symphonie géniale pendant que sa femme guérit du cancer, ledit compositeur s'éprenant d'une autre femme atteinte d'un cancer. À son tour, ce compositeur pourrait écrire un opéra racontant la vie d'un peintre dont la femme serait..., etc.

Ça s'appelle une mise en abyme. Si vous ne comprenez pas, regardez le logo de la Vache qui rit.

Revenons au compositeur, Nicolas. Il quitte sa femme pour rejoindre Marie, une belle Italienne à qui il reste quelques semaines à vivre. Il est assez cash. Il y va pour la baiser. Comme il a des lettres, il préfère dire: «Je suis venu pour m'abîmer en vous», c'est plus chic. Elle succombe avec l'accent italien: «Nicolas, une chose si belle, dire à une femme qu'on est venu pour s'abîmer en elle.» Bingo.

«Tu dirigeais mes émotions et mon désir avec ta baguette de chef d'orchestre»

Ému par la chimio, il lui caresse le crâne. Elle lui fait une pipe, c'est donnant donnant. «Il jette un œil parfois sur ses orteils, mais la beauté rapide de ses pieds brefs précipite la venue du plaisir.» Pieds brefs, pieds beaux, Eros et Thanatos, tout ça.

Marie dit à Nicolas qu'elle a pleuré en entendant sa symphonie. «De douceur. De vertige. J’ai aussi beaucoup mouillé.» Avant d'expliquer:

«Tu dirigeais mes émotions et mon désir, mon corps, mes sentiments, toute ma personne, entièrement, avec ta baguette de chef d'orchestre.»

Moi, j'ai rien dit, hein, c'est vous qui interprétez.

Tout cela n'est pas écrit «par exhibitionnisme», bien évidemment car il s'agit d'un «autre ordre de la réalité (…) vécue comme les artistes ont seuls le pouvoir de vivre les histoires». Les non artistes, ces sous-vivants.

Mais c'est quoi un artiste, en fait? Oh, c'est simple. Il préfère «déambuler sous les longues allées sonores du Palais Royal» et ne sera jamais un de ces «agents du progrès, de la prospérité nationale, de l'horrible PIB (…), un de ces gestionnaires gris et étriqués» au service de «la finance internationale».

Un de ces types qui, peut-être, achètent vos livres, Éric Reinhardt.

 

La Chambre des époux

Éric Reinhardt,

Gallimard,

16,50€

 

2.Suprême artiste blancheavec Sophie Fontanel

Dans la littérature française, il y avait Madame Arnoux, «ce fut comme», et il y a désormais Sophie Fontanel, Une apparition. Les érudits savent qu'il s'agit d'une mèche de cheveux blancs, «et ce fut tout».

Dans la mythologie, il y avait L'Odyssée, Les 12 travaux d'Hercule. Il y a désormais la surhumaine Sophie Fontanel. Résumons l'intrigue: elle a 53 ans et laisse pousser ses cheveux blancs. Et c'est tout? Oui.

Mais le courage. Le féminisme. La liberté. L'inouï ou plutôt le non vu, l'impensable. Le surhumain. Saint-Germain des Près.

Tout commence avec une douleur face au miroir. «Le corps avait enclenché ses trahisons.» Et une révélation: «Un rendez-vous mystérieux était là, avec ce moi-même englouti, goudronné depuis tant d'années.»

Sophie Fontanel est coutumière des marathons capillaires. Ça lui a «pris cinquante ans d'oser les cheveux longs», il est temps de passer à la vitesse supérieure. Elle annonce qu'elle va «cesser de se teindre». Pareil exploit ne peut rester ignoré. Elle en fait une juste cause, un panache blanc. Son compte Instagram dira au monde qu'un jour une femme a osé. Le succès est immédiat. Transgression 2.0, les likes pleuvent. Elle dit tout, des désapprobations, rares, des admirations, incessantes, et des interviews, flatteuses. Elle rode ses éléments de langage: «Je le fais pour apparaître.» C'est un «cheminement».

On lui dit que «c'est très courageux». Son frère est formel: «Accepte ce que tu es en train d'accepter». Ça donne à réfléchir.

Le roman warholien: cheveux blancs, idées courtes.

Ne reculant devant aucun sacrifice, Sophie blanchit à Saint-Tropez, à Milan, à New York, à Londres, à Paris (un anniversaire au Palais Royal), à Barcelone, en Uruguay, à Hydra; hélas, cette île grecque commence à être connue. Elle est soutenue par Arielle, leur amitié est une «inespérée liberté», mais Inès, qui «désespèr(e) de ses cheveux», voudrait l'en dissuader. Elle jette «un regard furtif, d'une extraordinaire perspicacité cependant à (sa) chevelure».

Entre vraies amies, on va droit au but.

-«Je sais que tu désapprouves, Inès.»

Nous ne pouvions ignorer ce dont il était question.»

{Moi, lorsque mon meilleur ami me jette un regard furtif et perspicace, j'ai peur d'avoir une haleine de chacal.}

«Tant de gens étaient concernés par cette aventure, c'est ça qui était fou»

«Tous ceux qui osent la différence ont du génie», lui susurre-t-on. Surtout elle, l'unique. Andy Warhol avait une perruque. Oscar Wilde ? «C'est un détail, mais il avait peu de cheveux blancs». Pourquoi Dorian Gray? «Voulait-il dire “gris”»? On imagine déjà les débats qui vont agiter la société Oscar Wilde.

Elle présente sa blancheur capillaire au «directeur d'un important groupe de presse français» qui lui dit, page 57: «Ça m'étonne que tu t'arrêtes à de telles sornettes». Nullement découragée, elle écrit 192 pages de plus et va chez sa coiffeuse, qui lui propose de la «bleacher».

«- Pourquoi tu ne dis pas “décolorer”, Delphine? Pourquoi tu dis “bleacher”, ce mot horrible, à la place ?

- Parce que je suis pas écrivain, moi.»

C'est le problème avec le peuple, ils disent des mots sales.

Cela dit, Delphine n'a pas à se plaindre. Elle refuse du monde, c'est la start-up lotion: «les femmes appelaient. Elles voulaient la même chose que Sophie Fontanel» –oui, un écrivain peut parler d'elle à la troisième personne. Son geste est universel: «Tant de gens étaient concernés par cette aventure, c'est ça qui était fou.»

On objectera que je ne suis pas le plus qualifié pour parler coiffure, que je suis chauve, jaloux et aigri. C'est exact. Mais attendez que je sorte mon roman sur comment j'ai laissé bleacher mes poils d'oreille (cet-impensé-du-vieillissement-masculin).

L'épopée n'est sans doute pas finie. On parle d'une adaptation au cinéma. Sophie Fontanel a des cheveux blancs, elle s'assume, libéréééée délivréééée

 


Une apparition

de Sophie Fontanel

Robert Laffont

19€

3.Le livre dont vous êtes l'héroavec Simon Liberati

Dispensable succession de fiches de lecture entrecoupées de souvenirs d'une adolescence prolongée et sombre, forcément sombre. Les Rameaux noirs (citation d'Avril, Nerval, béotiens que vous êtes) est un «éblouissant texte autobiographique», selon Télérama. Sans doute parce que ce livre regorge de références intimidantes, grâce à un name dropping frénétique qui fait passer Vincent Delerm pour un amateur.

Liberati enchaîne les citations, les petites synthèses et les rapprochements, c'est passionnant comme une épreuve de culture générale à Sciences Po. Ce type doit etre client gold chez stabilo.

Stabylo tchac tchac

Tout l'inspire, notamment les types dont personne n'a jamais entendu parler. Vous le saviez, vous, que «Damascius le Diadoque est mort en Syrie en 530 après Jésus-Christ, douze siècles après les débuts de l'orphisme»? Moi non plus.

C'est ce qui me différencie du poète. Tenez, lorsque Simon couche avec Anne, ses cris lui font «penser à la possession de la Sibylle», cette gueularde, alors que nous, on essaye juste de pas réveiller les gosses. Quand je pars en vacances, j'oublie à chaque fois que «les petites éditions reliées du XVIIIe siècle sont bien plus pratiques et solides que les livres de poche». Elles résistent mieux au sable, n'importe quel bouquiniste vous le dira.

«Atteindre, ailleurs, l'espace littéraire»

 

Liberati arrive-t-il en retard? C'est que «le temps est une fiction à laquelle nous nous laissons prendre» et ça n'a rien à voir avec le RER A. Dans cette vie où l'on ne cesse de «harceler les forces extérieures», tout prend une dimension cosmique.

«J'ai reçu un appel téléphonique. Quelqu'un entra dans ma vie pour en ressortir presque aussi vite, provoquant en moi un influx nerveux, pareil à un choc électrique.»

On se gausse mais ce livre nous plonge dans les affres de la création, cette «capacité à mettre le réel sur un autre plan». Je croyais naïvement que Liberati écrivait. En fait, il est souvent en contact avec un «autre monde», où vivent déjà les plus grands maîtres.

Il lui arrive d'être assez content de son «premier jet», ce qui est fréquent chez les ados attardés. Parfois, après «dix minutes d'écriture pure», il jubile. Mais ne risque-t-il pas de confondre «l'étourdissement, l'ivresse du poète et la sagesse artisanale du prosateur»? On frémit pour lui. Lucidité de celui chez qui la «sujétion à l’inspiration (est) une charge quotidienne». Le poète aussi va pointer à l'usine. Confronté à une «division dramatique du moi», il ne parle pas de lui mais, comme Éric Reinhardt, d'un ailleurs inaccessible au commun des mortels.

«Le processus de l'imitation vient soutenir l'émotion vraie, regret ou désir, et la réactivant lui permet en même temps d'exalter mon histoire personnelle pour atteindre, ailleurs, l'espace littéraire.»

En gros, il a tellement absorbé d'héroïne qu'il parle médiumnité première langue. Quand il détaille le cadavre de Jayne Mansfield, c'est «comme si un processus magique (lui) avait donné le pouvoir de rappeler les ombres».

N'est-il pas un mort-vivant déjà?

«La nuit, pendant mes insomnies, je ne lis plus, je ne prends plus de notes, je ne bouge plus, j'apprends à mourir.»

À ceux qui ricanent, il rétorque que Montaigne faisait de même; c'est imparable.

Bien sûr, il garde «comme un personnage de Borgès le secret de déchiffrer l'écriture dans le pelage de la panthère» –c'est toujours plus sympa que les entrailles de poulet. La vie quotidienne ne doit pas être facile pour celui qui a «acquis cette faculté merveilleuse de changer (ses) atomes et de les mélanger avec le monde des figures».

Pourtant, il a l'air content de vivre avec Eva qu'il a «rencontrée dans la réalité parce (qu'il) l'avait inventée au préalable», les Japonais sont friands de ce genre de gadgets. Lorsqu'elle lui demande «à quoi tu penses?», il lui livre «des bribes incompréhensibles». On suppose que ces bribes deviennent ensuite un livre qui nourrira leurs conversations.

«Je ne sais pas si ça s'entend, mais j'écris tout ça à vive allure. Trois pages par jour...»

Mais oui, Monsieur Liberati, mais oui, ça s'entend. À un moment, il découvre que «la lampe de l'érudition n'éclaire pas grand chose» mais il n'en tient pas compte très longtemps.

«Conduire m'inspire. Peut-être à cause de l'air que je déplace, du stress, du danger de mort.»

Bon à savoir: en voiture aussi, il aime frôler la mort et brasser du vent. Ça doit être cela, le liberatisme.

 

Les Rameaux noirs

Simon Liberati

Stock

19,50€
 

 

Jean-Marc Proust
Jean-Marc Proust (172 articles)
Journaliste
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