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Pourquoi les sites pornos ont des boutons de partage pour les réseaux sociaux

Grégor Brandy, mis à jour le 14.09.2017 à 15 h 28

[NSFW] «Cette vidéo était tellement bien, il faut vraiment que mamie puisse la voir.» Personne. Jamais.

Capture d'écran floutée par Slate.

Capture d'écran floutée par Slate.

Ted Cruz (ou son community manager) s'est donc fait attraper en train de poser un cœur sur une vidéo porno publiée sur Twitter. Les amateurs du réseau social le savent, tous vos likes sont publics. Et si pendant longtemps, il fallait suivre la colonne «Activité» de Tweetdeck pour suivre tous les faits et gestes (abonnements, likes, commentaires de tweets) des personnes que l'on suit, désormais, il arrive que Twitter fasse le travail pour vous en faisant remonter dans votre timeline certains tweets likés par les personnes que vous suivez.

On ne sait pas encore ce qui s'est exactement passé dans la nuit du 11 au 12 septembre, mais quelqu'un a justement remarqué que le compte au nom de Ted Cruz a liké une vidéo porno. On attendait le classique «ce n'était pas moi, quelqu'un a pris mon téléphone» pour justifier le geste, mais le sénateur du Texas s'est défendu en parlant d'un «problème lié à son staff» assurant que quelqu'un avait «liké» le post par erreur.

Mais ce qui arrive à Ted Cruz, ancien candidat aux primaire républicaine de 2016 et grand défenseur des «valeurs familiales», est un peu ce que chacun redoute à la visite d'un site porno: que quelqu'un finisse par le savoir.

 

 

Preuve de cette angoisse généralisée, le 1er avril dernier, Pornhub s'est amusé à faire croire à ses utilisateurs qu'en cliquant sur une vidéo, ils venaient de la partager sur tous leurs comptes. Suffisant pour faire un début d'attaque, mais un clic de plus révélait la supercherie.

 

 

Partagez sur Facebook, Twitter, Reddit et Google+

Pourtant, ces sites-là aimeraient vraiment bien que vous informiez vos contacts que vous venez d'y regarder une vidéo. Depuis quelques années, on y a vu fleurir des boutons de partage pour la plupart des réseaux sociaux: de Google+ à Twitter, en passant parfois par Facebook, Tumblr ou encore Reddit. Certains ont cherché à comprendre qui irait partager sa dernière session de porno avec le reste de ses contacts; on peut vous le dire, il y a bel et bien des raisons pour que ces sites proposent ces boutons de partage.

Corey Price, le vice-président de Pornhub –l'un des sites pornos les plus consultés, généralement prompt à communiquer– nous a expliqué qu'ils les ont ajoutés il y a huit ans, «parce que les partages sur les réseaux sociaux sont très importants et montrent à quel point le public est impliqué vis-à-vis du contenu». Même argument du côté de RedTube, qui a ajouté ces boutons il y a cinq ans, nous indique Alex Taylor, vice-président en charge du marketing.

«Le web est construit sur le fait que des utilisateurs partagent le contenu qu'ils aiment. Des sites comme Reddit, par exemple, existent uniquement pour ça. Même si ce n'est pas pareil que partager la vidéo d'un chat marrant, il y a sans aucun doute des utilisateurs qui veulent partager des contenus adultes et nous voulons que ce soit aussi facile que possible pour eux de le faire.»

Le site affirme ne pas traquer chaque bouton mais sait que le bouton de partage pour Twitter est utilisé «entre 100 et 200 fois par jour». De son côté, Pornhub nous assure ne pas savoir combien de personnes cliquent sur ces boutons. Le site Mel n'avait déjà pas obtenu cette réponse-là, en juin dernier, et notait l'ironie de la chose.

«Un porte-parole de Pornhub m'a dit il y a quelques mois qu'ils n'avaient pas de statistiques sur les personnes qui partagent leur contenu via les réseaux sociaux ou sur le nombre de personnes qui le font. Cela semble difficile à croire étant donné leur enthousiasme à détailler toutes les données de leur site sur les habitudes des utilisateurs, comme le nombre de commentaires postés sur les vidéos (6,9 millions).»

De l'importance des communautés

Stephen des Aulnois, fondateur du site Le Tag Parfait, référence de la culture pornographique, a d'autres idées qui pourraient expliquer leur présence sur ces sites. D'abord, parce qu'ajouter ces boutons ne prend que quelques secondes, au pire quelques minutes, et que ces partages permettront aux sites d'être plus visités.

«Ce n'est pas très compliqué à implanter, ça ne prend pas de place, et puis cela permet aussi de montrer que les sites pornos restent dans un univers mainstream, et que ce n'est pas le ghetto, simplement parce que c'est du porno. Ils sont bien intégrés au reste de l'internet.»

Et puis (comme l'explique aussi Pornhub) cela peut effectivement servir à certaines communautés, actives en ligne, précise Stephen des Aulnois:

«Au niveau de Reddit, cela se fait plus facilement. Il existe des communautés adultes. C'est donc assez logique de le retrouver. Le bouton Twitter aussi, parce qu'il existe des comptes Twitter qui ne sont dédiés qu'au contenu porno ou adulte. C'est assez rare, mais certains de nos articles sont partagés à partir de ces boutons. Sur Tumblr, il y avait une grosse activité, même si ça s'est écroulé depuis le mois de juillet, puisque Tumblr masque tous les comptes adultes. On se retrouve avec un gros avertissement. Si on n'est pas déjà abonné au compte et si on n'est pas connecté, et il est impossible de voir le contenu.»

Le vice président de Pornhub indique d'ailleurs que ces trois sites –Reddit, Twitter, Tumblr, dans cet ordre-là–, «représentent une base solide du trafic qui arrive sur notre site». Mais si ces trois-là sont influents, il manque un acteur clé des réseaux sociaux.

«Pour Facebook, c'est prendre un certain risque, donc je ne suis pas sûr qu'il soit très utilisé», résume sobrement Stephen des Aulnois.

Certains sites, comme Pornhub et RedTube, ont effectivement choisi de ne pas insérer le bouton de partage pour Facebook. D'autres continuent de le conserver. En février dernier, Brett Hall, le directeur produits de Pornhub, indiquait que l'absence du bouton bleu sur son site s'explique très simplement«Facebook n'autorise pas la publication de contenus pour adultes». Le même argument est aujourd'hui utilisé par Alex Taylor de RedTube. Le réseau ayant déjà du mal avec les tétons féminins (pour les masculins, il n'y a pas de souci), on imagine aisément le problème avec le partage d'une scène porno.

Avoir vraiment envie de partager

Autre explication: le référencement. En 2011, Forbes expliquait que Google avait encouragé leur site à ajouter son bouton de partage Google+, aux côtés de ceux de Facebook et de Reddit. Selon Google, il s'agit d'un des nombreux facteurs pour améliorer sa présence dans les résultats de recherche: une stratégie clé quand on sait que plus une page est haut placée dans les résultats de recherche, plus les chances de clics sont élevés (parfois drastiquement).

«Ils disaient que c'était important de le faire parce que les recommandations de Google+ compteraient dans les résultats de recherche –une source de trafic cruciale pour les éditeurs. [...] J'ai demandé aux employés de Google si j'avais bien compris: si un éditeur n'ajoutait un bouton +1 sur sa page, ses résultats de recherche en pâtiraient? La réponse était oui.»

De son côté, Pornhub réfute cette théorie, et assure que le bouton Google+ «est simplement un moyen pour les utilisateurs de mettre de côté des vidéos sans que personne ne le sache sur Google+, puisque les contenus adultes ne sont pas référencés».

Reste que les chances de partager accidentellement ce genre de vidéo reste limité. Sur la plupart des sites testés, il faut déjà être connecté à l'un de ses comptes (et donc ne pas être passé en navigation privée), cliquer sur le bouton «partager», qui ouvre une fenêtre vers le réseau social choisi, puis cliquer à nouveau sur valider pour que la vidéo soit publiée sur votre profil.

C'est d'ailleurs ce qu'expliquait Brett Hall, le directeur produits de Pornhub, en 2014, en réponse à un utilisateur qui lui faisait remarquer que ce genre de possibilités de partage était un cauchemar pour les utilisateurs.

«Tout d'abord, nous n'avons pas de bouton Facebook. Ensuite, cela prendrait trois clics pour partager une vidéo. Ça fait beaucoup de clics accidentels, il est donc impossible que cela se produise par erreur.»

Interrogé sur cet aspect, Corey Price développe aujourd'hui le même argumentaire: trois clics malheureux, ça fait quand même beaucoup. Il assure, par ailleurs, ne pas avoir reçu une seule plainte de la part d'utilisateurs sur cet point. Du côté de RedTube aussi, on indique ne pas avoir reçu le moindre email paniqué en cinq ans. Mais Alex Taylor avance une autre possibilité:

«Ce n'est sans doute pas surprenant, puisque l'utilisateur devrait supprimer la vidéo via le réseau social, et pas via RedTube.»

Le copier-coller, le vrai danger

Il faut dire que généralement les boutons sont très peu utilisés. Une étude menée récemment sur le sujet montrait que seuls 13% des partages en provenaient. Les 87% restants étaient le résultats de copier-coller.

Voilà donc le véritable danger: un lien oublié dans le presse-papier lors d'un Ctrl+C (ou Cmd-C), collé par hasard sur de vos réseaux sociaux.

C'est ce qui est arrivé au journaliste américain Josh Marshall, le 31 décembre 2016:  il a partagé une vidéo porno sans faire attention. Et il l'a complètement assumé, regrettant ironiquement que tous ces gens qui se moquaient de lui n'aient visiblement jamais regardé un porno de leur vie.

 

 

Mais même sans copier-coller, certains finiront par se faire griller. Et le risque est plus grand sur des plateformes comme Facebook, ou Twitter, où ce genre de likes finit toujours par remonter quelque part et où des petits malins finiront toujours par savoir ce que vous avez aimé, suivi, ou retweeté. Pas vrai Ted Cruz?

Cet article a été mis à jour le 14 septembre, pour y ajouter les propos d'Alex Taylor, vice-président en charge du marketing, chez RedTube.
Grégor Brandy
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