Monde

Iran au coeur des manifs: nourriture gratuite et lacrymos

Slate.com, mis à jour le 02.01.2010 à 17 h 38

Reportage anonyme sur les récentes manifestations à Téhéran.

Le principal opposant au régime de Téhéran Mir Hossein Moussavi persiste et signe vendredi 1er janvier dans ses critiques contre le gouvernement, et se déclare «prêt au martyr».
Dans un communiqué diffusé sur son site Kaleme, Mir Hossein Moussavi appelle les autorités à reconnaître le droit des gens à manifester pacifiquement. «J'affirme explicitement et clairement que l'ordre d'exécuter, tuer, et emprisonner (les leaders de l'opposition) ne résoudra pas le problème», martèle-t-il. «Je n'ai pas peur d'être un des martyrs qui offrent (leur vie) dans la lutte pour des exigences justes».

L'Iran traverse «une crise grave», et la stratégie pour bâillonner l'opposition à travers «les arrestations, la violence et les menaces» ne réussira pas, assure-t-il. Tuer des manifestants ne fait que renforcer l'opposition, prévient-il en reprenant les termes de l'ayatollah Ruhollah Khomeini lors de la Révolution islamique de 1979: «Nous tuer nous rend plus forts». Il s'en prend enfin aux ultras du régime qui prêchent la violence au nom de l'Islam. «Encourager le meurtre de gens (...) est une tragédie prônée par certains individus et la télévision publique». Nous publions ci-dessous un reportage écrit par un journaliste indépendant travaillant secrètement en Iran.

TEHERAN, IRAN - Je ne pensais pas qu'Ashura serait un jour de manifestations massives, je suis le premier à reconnaître.

Tôt dans l'après-midi de dimanche - qui se trouvait être Tasua, le premier des deux jours commémorant la mort de l'Immam Hussein - je décide de quitter mon appartement car le bruit des cortèges se rapproche. J'entends d'abord les chants «Hussein, Hussein» accompagnés de forts coups de tambour, puis je repère un jeune homme portant une croix, un rappel voyant de l'adoption de certains rituels catholiques par les Chiites.

Je rejoins le cortège pour quelques mètres, puis me dirige vers le square Fatemi, où les premières étincelles des manifestations s'étaient produites après l'élection de juin.

La police anti-émeute, dont la présence est désormais quasi-obligatoire, est absente du paysage. A la place, se trouvent deux longues files - l'une de femmes, l'autre d'hommes - qui attendent de recevoir de la nourriture gratuite.

La nourriture de l'Immam Hussein semble être l'élément oublié des traditions Muharram. La plupart des reportages journalistiques montrent des gens se frappant la poitrine, leur auto-flagellation avec des chaînes de fer, et toutes les vieilles images du martyre que l'opposition tente de coopter dans sa lutte contre les excès du régime iranien actuel. Mais négliger de parler des procédés de la communauté - les distributions gratuites de nourriture et les foules qu'elles attirent en sont les plus importants - c'est ignorer un élément essentiel de la saison de deuil de l'Islam. Cette année particulièrement, avec des prix en forte hausse et des difficultés économiques grandissantes, les habitants de Téhéran sont plus que disposés à faire la queue le temps qu'il faut pour ces distributions, assurées la plupart du temps par de riches marchands.

Il est impossible d'ignorer le mouvement populaire qui se déroule ; néanmoins, la grande majorité des millions de personnes - car ils sont bel et bien des millions - dans les rues de Téhéran cette semaine est là pour la fête annuelle. Le tout ressemble davantage à un carnaval religieux qu'à une manifestation contre l'ordre établi. C'est pourquoi j'ai trouvé étrange l'envoi, ordonné par le chef de l'état, de troupes armées pour réprimer des foules qui sont, par définition, soit en faveur du régime soit tout au moins neutres.

Tandis que je fais la queue, je retourne cette idée dans ma tête. Il y a encore vingt hommes devant moi, lorsqu'on annonce qu'il ne reste plus de nourriture. Je dois donc trouver un autre endroit pour faire des provisions.

J'avais entendu des rumeurs sur une éventuelle manifestation à Enghelab (Révolution), mais la place est vide lorsque je la traverse. Je prends le métro en direction du sud jusqu'à la station Baharestan, où se trouve le Parlement, et de là je saute dans un taxi-moto, me frayant ainsi un chemin à travers Shohada, un des quartiers les plus religieux, situé au sud de Téhéran, où habitent certains de mes amis.

Pendant le reste de la soirée, je visite divers Hosseiniehs, des centres religieux où l'histoire du martyre de l'Immam Hussein est relaté et où les pleureuses gémissent, se frappent la poitrine en rythme, et sont récompensées par un surplus de nourriture gratuite.

Je vais me coucher le ventre plein et presque certain que dimanche matin verra se réduire la foule des manifestants. D'une part, la majorité des pratiquants - pas forcément politiques - domine d'habitude la journée. D'autre part, il y a eu un exode massif vers Téhéran, parce que les jours de deuils qui se suivent coup sur coup tombaient en début de semaine, créant un week-end de cinq jours, un fait rarissime, pour les Iraniens.

A 10 heures, j'ai rendez-vous avec un ami sur la place Haft Tir de Téhéran. On décide de chercher les manifestations. Il est bien plus confiant que moi sur nos chances d'en trouver. On se fraye un chemin jusqu'à la place Immam Hussein, où les gens doivent débuter leur marche sur la place Azadi (Liberté). Le symbole peut paraître gnangnan à certains, mais c'est un exemple irrésistible de comment la dénomination propagandiste des lieux publics revient maintenant hanter le régime.

Au pont Hafez, on rejoint  les masses et nous retrouvons face à face avec les policiers anti-émeute et la milice Basij, qui ne perd pas de temps et lance des gaz lacrymogènes contre la foule. Les gens se dispersent, mais de tous côtés arrivent des flots de manifestants. Et des flots de policiers.

La foule est beaucoup plus variée que dans mes souvenirs des manifestations de juin ; beaucoup de femmes en tchadors, des hommes avec de petits enfants, et des personnes âgées.

Je me rends compte pour la première fois que la dynamique a également changée ; les Basij essayent d'intimider, mais semblent apeurés. Les manifestants tiennent bon et ripostent souvent, avec pour seules armes des pierres et des morceaux de bitume.

Nous traversons l'Intersection Valiasr et nous dirigeons vers la rue Palestine, où l'on retrouve une autre foule importante qui se forme dans une ruelle. Alors qu'ils commencent à avancer, un groupe de cinquante policiers casqués, peut-être plus nombreux, attaque. Les manifestants se replient momentanément puis se ruent vers la police. Ceux du premier rang leur jettent des pierres. Quelques secondes plus tard, une salve d'applaudissements monte en voyant revenir quelques jeunes hommes ensanglantés agitant les matraques et les casques qu'ils ont pris à la police. Des membres de la foule saisissent l'opportunité de prendre des photos et de filmer la scène avec leurs téléphones portables.

Nous arrivons à une intersection majeure, flanquée au nord et au sud de plusieurs milliers de personnes. Le bruit de tambours retentit. Au début, nous avons l'impression d'être tombés sur une procession religieuse, mais en se rapprochant, on voit le tambour, une grosse poubelle en métal sur des roues, sur lequel frappe, à l'aide d'une pierre, une jeune femme avec une écharpe verte. Comme le régime l'a toujours revendiqué, Ashura est vraiment devenu un jour pour tous.

En me dirigeant vers le nord pour rentrer chez moi, je me rends compte que mon téléphone portable et son service sms ont été coupés. Je suis donc tout seul.

J'erre au fil des ruelles, cherchant celles qui n'ont ni manifestants ni forces de sécurité, jusqu'à me retrouver à nouveau sur la place Fatemi. Je m'arrête dans la même file que la veille pour attendre la nourriture. Cette fois, la queue est beaucoup plus courte, mais une fois de plus, le stock est épuisé avant que je puisse rien recevoir. Derrière moi, j'entends des bruits de tambour, et je vois un chameau - une vision très rare dans le centre de Téhéran - arriver du coin de la rue. Deux croix le suivent, mais sans cortège derrière.

Je m'assois et observe ce triste spectacle jusqu'à ce que un couple d'amis mariés, des journalistes locaux, s'arrêtent en taxi et me disent de monter. Elle a besoin de faire un article, et l'on retourne directement dans le centre de l'action, cette fois avec la sécurité relative d'être dans un véhicule en marche.

En allant vers le sud, on a l'impression d'arriver dans une zone de guerre : partout, du verre brisé, des douzaines de poubelles renversées et consumées, plusieurs voitures brûlées, et les squelettes de deux douzaines de motocyclettes de policiers.

«Exactement comme le premier jour» dit-elle, en fixant le désastre.

Nous allons chez eux et essayons de reconstituer les événements de la journée, en rassemblant les témoignages de gens que l'on connaît à travers la ville. CNN, la BBC, Voice of America, et les autres chaînes étrangères ont toutes été brouillées.

On doit donc se contenter des reportages de la chaîne de télé dirigée par l'état. Le téléscripteur au bas de l'écran rapporte que «des manifestants frappent des gens rassemblés pour commémorer Ashura à Téhéran.»

Le chef de police fait une déclaration à laquelle il n'a pas l'air de croire lui-même : personne n'a été tué dans les manifestations ; toute mort a été accidentelle, et toute mort due à des blessures par balle doit être considérée comme suspecte, puisque aucun des policiers ne portait d'arme à feu.

Une des personnes regardant la télé observe, «Ils ne sont peut-être pas bons pour rapporter les informations, mais ils savent sans aucun doute raconter des histoires.»

Tout le monde ici qui regarde le calendrier iranien et le calendrier islamique se demande ce qui va se passer. Est-ce que les manifestants vont ressortir pour Arbayen à la mi-février, le dernier jour férié majeur des mois de deuil, qui commémore le 40me anniversaire du martyre de Hussein? ou va-t-il y avoir des manifestations pour Ali Mousavi, le neveu du chef de l'opposition Mir Hossain Mousavi, qui a été tué par balle dans la rue dimanche (27 décembre)? Tout le monde est sûr que le 22ème jour de Bahman (le 11 février) va attirer massivement la foule dans la rue, mais y aura-t-il même une République Islamique à commémorer d'ici là?

Ce que j'ai vu ce week-end m'a montré que, du moins pour le moment, le vent porte l'opposition. Mais cela peut changer à tout moment, comme cela c'est déjà produit plusieurs fois depuis l'élection.

Traduit par Juliette Berger

Lire également sur la République islamique d'Iran: Iran: Comment Ahmadinejad a truqué les élections, La guerre de genre de la jeunesse iranienne, Décoder les manifestations iraniennes et Les cinq pires mollahs.

Image de Une : Reuters, un opposant iranien dans le centre de Téhéran, le 27 décembre 2009, pendant les affrontements avec les forces de l'ordre.

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