Culture

L'équation vitale et fatale de «Nos années folles»

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 12.09.2017 à 16 h 38

Le nouveau film d'André Téchiné s'inspire d'un fait réel à l'époque de la guerre de 14 et de l'après-guerre pour explorer les abîmes des désirs masculins et féminins, jusqu'à l'infini, jusqu'à la mort.

Pierre Deladonchamps et Céline Sallette

Pierre Deladonchamps et Céline Sallette

Certains films sont comme des sculptures. Une forme singulière émerge d’une matière déjà là, qui peut être pur comme le granit ou composite comme certaines œuvres de la statuaire moderne.

 

Composite, le matériau où se fournit André Téchiné l’est assurément. Et saturé de références, d’images, de récits. Comme une tête de taureau ou une petite fille sautant à la corde sculptées par Picasso, ses Années folles imposent leur singularité, leur puissance et leur grâce en s’inventant littéralement au mileu d’une jungle de sources, de matériaux et de références.

Car il s’agit de la Grande Guerre. Il s’agit de l’identité sexuelle. Il s’agit du travestissement. Il s’agit d’une chronique historique de la France des années 1920. Il s’agit de l’histoire, et du spectacle de l’histoire. Il s’agit de faits réels devenus fiction.

Soit la menace immédiate de l’overdose de romanesque convenu, d’imagerie rassise, de démonstration à thème, sinon à thèse.

Pierre Deladonchamps

La fièvre et la simplicité

De cet imposant amoncellement, le cinéaste s’empare avec une énergie fiévreuse, et le meilleur des sauf-conduits: la simplicité. Chaque moment vaut pour lui-même, chaque émotion est assumée sans ruse, sans baratin, sans second degré. Pour frayer son chemin dans la jungle des récits et des métaphores, le cinéaste dispose de deux armes souveraines: sa liberté d’écriture, et ses acteurs.

Ses acteurs, se sont Pierre Deladonchamps et Céline Sallette.

Pour lui, qui est loin d’être un débutant, et qui brillait déjà d’un éclat sombre dans L’Inconnu du lac de Guiraudie, c’est une révélation. Il est Paul, cet homme marqué irrémédiablement par l’horreur des tranchées. Il est ce déserteur déguisé en femme sans rien abdiquer de son idée de sa virilité. Il est ce visage dur et ces gestes brusques, où la peur et la volonté de vivre se tressent comme une mèche de fouet cinglante.

Et il est cette femme, Suzanne, qui vivait en lui sans que nul ne le sache, surtout pas lui, et qui peu à peu arrive au jour, en même temps que des désirs inédits, des ressources intimes inexplorées, une séduction et des appétits d’un autre monde –celui des femmes, celui des riches, celui de la bohême.

Céline Sallette

Pour elle, c’est la plus éclatante et émouvante des confirmations. Découverte grâce à Meurtrières de Grandperret, Céline Sallette était bouleversante dans L’Apollonide de Bonello, impressionnante Geronimo pour Gatlif. Ici, ouvrière, épouse, complice, indépendante, audacieuse et sage, elle fait de sa Louise l’héroïne à la fois complexe et déterminée d’une invention qui est sa vie même.

Avec aussi les très admirables contributions de Grégoire Leprince-Ringuet aux confins d’aristocratie proustienne et de dandysme à la Huysmans et de Michel Fau revenu d’entre les fantômes de chez Renoir et chez Ophuls, le film s’invente dans ce triangle sensuel et fatal composé de Paul, Suzanne et Louise.

Par delà les genres et les genders

C’est d’avoir vu au cinéma tant de scènes de travestissement, tant de variation plus ou moins sincères sur les changements de sexe, leurs réalités, leurs mystères et leur puissance de métaphore (le théâtre social, les masques, les apparences, etc.), qu’on mesure la précision libre et sensible du cinéma d’André Téchiné.

Circulant avec une sorte d’allégresse inquiète entre reconstitution historique, transposition stylisée sur la scène d’un cabaret et ellipses, le cinéaste retrouve à la fois le brio tonique, mêlant chronique balzacienne et théâtralité, de Souvenirs d’en France et sa capacité à invoquer les spectres pour magnifier la vitalité de Rendez-vous.

Ensemble, Téchiné, Deladonchamps et Sallette font de Nos années folles une aventure pour les spectateurs. Constamment inventif et pourtant rigoureux, le film invente son propre espace, que ni le fait divers historique, ni les gender studies, ni aucune assignation à un genre (cinématographique) ne saurait définir, encore moins l’enfermer.

Là finalement se joue la réussite de ce film littéralement palpitant: il est à l’image de ses personnages.    

Nos années folles

d'André Téchiné

avec Pierre Deladonchamps, Céline Sallette, Grégoire Leprince-Ringuet

Durée: 1h43

Sortie: 13 septembre 2017

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Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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