Sports

Emil, merci pour ce moment!

Jacques Besnard, mis à jour le 06.10.2017 à 15 h 55

Mon premier trauma footballistique, je l'ai vécu un soir de novembre 1993 et ce fut le pire. Dans ma détresse, il m'a au moins appris à perdre.

Le désarroi de Marcel Desailly après l'élimination de la France par la Bulgarie, le 17 novembre 1993. VINCENT AMALVY / AFP.

Le désarroi de Marcel Desailly après l'élimination de la France par la Bulgarie, le 17 novembre 1993. VINCENT AMALVY / AFP.

Tous les fans de football ont des punchlines gravées en tête qui leur rappellent, en un éclair, les événements sportifs marquants. C'est le cas lors des victoires, évidemment. Comment oublier le «On peut mourir tranquille» plein d'émotion de Thierry Roland après la victoire en finale de la Coupe du monde contre le Brésil? Le «Vas-y mon petit» sur ce but de Franck Ribéry contre l'Espagne? Dans les défaites terribles, on se souvient aussi des gimmicks tragiques. Si vous voulez me ruiner un moment sympa, entonnez avec un sourire narquois le «Pas ça Zinédine, pas aujourd'hui, pas maintenant, pas après tout ce que tu as fait...» de ce grand commentateur qu'était Thierry Gilardi. 


Le must de la tragédie? Pour moi, il y a moyen de faire pire. Car comment oublier ce satané but de la Bulgarie, le 17 novembre 1993 au Parc des Princes, lors des éliminatoires de la Coupe du monde 1994? «Attention Kostadinovvvvvvvv!» Affreux, affreux, affreux...

 
Un point à prendre...

Pour bien mesurer le cauchemar qu'a représenté ce but pour le foot français, à l'heure où la France joue à nouveau sa qualification pour la Coupe du monde contre les Bulgares, il faut d'abord rappeler à quel point l'équipe alors dirigée par Gérard Houllier a lamentablement raté trois moments clés. 

Il y a d'abord, en août 1993, à quatre matchs de la fin des éliminatoires, ce déplacement en Suède, le grand rival du groupe, durant lequel les Bleus ouvrent le score à un quart d'heure de la fin. Un but qui les qualifie quasiment. Pas de chance, le légendaire Martin Dahlin égalise à seulement trois minutes du terme... Blasant.


Pas grave, la France se reprend bien en Finlande en s'imposant (2-0) et doit seulement prendre un petit point en deux matchs à domicile. Sauf que face à Israël, dernier du groupe, les Bleus, qui mènent 2-1 à la mi-temps (grâce notamment à un but somptueux de Ginola), encaissent deux nouveaux buts à la 83e et à la 93e minute. 


Ca commence à sentir l'élimination à plein nez mais on ne va quand même pas perdre chez nous face aux Bulgares. Après l'ouverture du score d'Eric «The King» Cantona, l'égalisation d'Emil Kostadinov sur corner laisse planer le doute d'un second but qui empêcherait la France de revenir en Coupe du monde huit ans après. Tout au long de la seconde mi-temps, que j'ai re-regardée avec plaisir (argh), les Bulgares ne vont avoir qu'un seul tir cadré sur une volée sans conviction des cinquante mètres. C'était sans compter sur cette fichue dernière minute...

La frappe de Kostadinov dans l'oreille

Il n'a pas suffi de grand-chose, finalement, pour voir le rêve américain se briser. D'un ballon bêtement rendu aux Bulgares, de deux passes tranchantes, d'un contrôle de la cuisse improbable et d'une mine incroyable. La frappe d'une violence rare trompe Bernard Lama à la 89e minute et 58 secondes. Dans le salon familial, on pousse des cris de chaton, et puis il y a un silence de plomb. Dans ma tête de rejeton, c'est l'incompréhension. Le bruit de la barre, les onomatopées de Thierry Roland et les TOCs de Jean-Michel Larqué («Dix secondes, dix secondes, dix secondes...»), le silence du Parc des Princes, la course folle du buteur, les Bulgares qui se congratulent, Aimé Jacquet, alors sélectionneur adjoint, implorant le ciel, Marcel Desailly qui se prend la tête, le réalisateur qui se plante de score. L'horreur.

Avachi sur le canapé, à sept piges en pyj', selon les dires de mon grand frère, je suis en pleurs et totalement défait. Je viens de prendre prendre la frappe de Kostadinov en pleine tempe et dans l'oreille un soir d'hiver.

Panini, «Téléfoot» et balle en mousse

Car ce fameux soir du 17 novembre 1993, tel un toxico, je suis déjà à fond dans le foot. Je ne sais plus trop bien comment je suis tombé dedans mais je me souviens comme si c'était hier de l'émotion engendrée par le simple fait d'acheter une paire de chaussures à crampons, de se lever le samedi matin en pensant au match de l'après-midi avec l'équipe de mon patelin, de tomber par le plus grand des hasards sur la vignette panini de Japhet N'Doram, de faire l'avion autour de la cour après avoir marqué une reprise de volée avec une balle en mousse lors du clasico CE1/CE2, d'attendre impatiemment la messe dominicale qu'était «Téléfoot», de l'engueulade mémorable reçue après avoir appelé un numéro surtaxé pour glaner un tee-shirt trop large de la World Cup 94. Bref, c'était grave.

Cette passion est d'autant plus présente qu'à l'époque, je n'avais eu le droit qu'à du caviar et aux victoires. Quelques mois plus tôt, chez mon grand-père, j'ai avalé de travers mon Canada Dry sur le coup de tête rageux d'Antoine Kombouaré, point d'orgue d'une soirée folle parisienne en Coupe d'Europe face au Real, éclaboussée par la classe du futur proscrit de France-Bulgarie David Ginola.


J'avais regardé, sans trop me rendre compte, les Marseillais soulever l'unique Ligue des champions de l'histoire du foot français. Trop gâté, j'étais déjà blasé.


Pas compliqué donc de comprendre pourquoi ce premier trauma footballistique est resté gravé, certes de manière un peu effacée, dans mon cerveau, comme un flocage sur un vieux maillot. Une aigreur, une douleur, qui vont mettre du temps à cicatriser parce que le Breton est rancunier. Pour preuve, le lendemain avec mon frère au dessert, on a pris une décision drastique: le boycott des yaourts bulgares. «Non, non, maman, sans façon, aujourd'hui merci. Il reste un pamplemousse et un citron? Il n'y a plus de sucre? Allez, vendu, ça  fera une excellente salade de fruits et puis, comme ça je m'entraîne pour les têtes brûlées.» Mon premier acte politique fort.


Dans À la recherche du temps perdu, le Narrateur se souvient des plaisirs de son enfance en croquant dans une madeleine. Moi, quand je plonge une petite cuillère dans un yaourt bulgare, je me souviens quasi-instantanément de la nuque longue d'Emil qui flotte dans le vent parisien.

J'ai appris à aimer la Bulgarie

Cet épisode aurait pu siffler la fin de ma passion, la Coupe du monde 1994 l'a en fait décuplée. Tout d'abord parce que, même sans la France et avec le décalage horaire avec les États-Unis, cette World Cup fut, pour moi, l'une des plus belles. Parce que c'était la première, pour la qualité des joueurs (Romario, Roberto Baggio and co) mais surtout pour les multiples surprises qui ont émaillé la compétition. Parmi elles, la Roumanie de Gheorghe Hagi, la Suède de Tomas Brolin et la Bulgarie, qui finit demi-finaliste.


N'allez pas croire qu'aujourd'hui, j'en ai encore après ce pays. Je suis allé quelques jours à Sofia et à Plovdiv et j'ai adoré passer du temps dans ces deux villes. Durant la compétition, comme on fait après une trahison, j'ai appris à pardonner puis à aimer la Bulgarie et cette équipe. Que ce soit le talent fou de Hristo Stoitchkov, la hargne de feu Trifon Ivanov, les têtes de Yordan Letchkov, les parades de Borislav Mikhailov et même la fougue d'Emil Kostadinov. Une équipe avec des gueules, un maillot à trois bandes et une vista qui sentent bon la nostalgie des années 1990.

Impossible aussi d'oublier à ce propos l'histoire rocambolesque du buteur et de son passeur décisif Luboslav Penev, révélée bien des années plus tard. Sans visa, les deux héros du soir seraient rentrés dans l'Hexagone via l'Allemagne en voiture avant la rencontre. L’ancien milieu de terrain Zlatko Yankov a ainsi raconté en 2011 cette anecdote à des médias locaux:

«Cette histoire semble légendaire mais elle est vraie. Ils avaient des problèmes de visa. Ils se sont faufilés à travers la frontière entre l’Allemagne et la France dans une voiture conduite par Georgiev, les deux joueurs de Mulhouse [Borislav Mikhaïlov et Georgi Georgiev, ndlr] ayant délibérément choisi un poste-frontière peu sécurisé.»

Le romantisme de la lose

Si ce France-Bulgarie a sans doute eu sa part dans la victoire des Bleus cinq ans plus tard, ce coup de butoir m'a appris à me familiariser avec la fameuse lose française. Vous savez, cette France qui perd et qui doit forcément se trouver un bouc émissaire.

Cette France qui, dix ou vingt ans plus tôt, perdait une finale de Coupe d'Europe à cause de maudits poteaux carrés ou une demi-finale de Coupe du monde après avoir mené 3-1 en prolongation contre la RFA et essuyé une honteuse agression. Cette France qui, treize ans plus tard, bat enfin l'Allemagne mais perd l'Euro à domicile contre le Portugal sans Cristiano Ronaldo, sur un but d'Eder et après un poteau à la dernière minute. Cette France qui trouve les pires excuses du monde pour expliquer ses défaites aux JO, qui n'a pas remporté le Tour de France depuis Bernard Hinault, qui cale le lundi en deuxième semaine à Roland-Garros après avoir mené deux sets à rien.

En vieillissant, et ce France-Bulgarie y a contribué, j'ai appris à tolérer, voire parfois à apprécier, ce que j'exécrais étant petit: la défaite. Normal, vous me direz quand on soutient Lorient, un club sans star faisant marrer les potes, qui joue en orange sous la pluie et qui vient de descendre en Ligue 2. Triste? Possible mais j'aurais pu connaître la malédiction des Rennais ou, pire, devenir un supporter de la victoire et m'autoproclamer fan de Chelsea, puis de Manchester City avant de devenir accroc à Paris depuis l'arrivée des Qataris. Alors, je n'aurais jamais pensé te le dire un jour Emil, mais rien que pour ça, merci pour ta mine.

Jacques Besnard
Jacques Besnard (65 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte