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Les années en 9 sont déterminantes

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 31.12.2009 à 12 h 06

De la Seconde Guerre Mondiale à la chute du Mur de Berlin, les années en 9 ont été décisives.

2009 s'achève aujourd'hui, et l'année n'aura peut-être pas été la plus cruciale de la décennie. Elle a bien à son crédit l'investiture du premier président noir des Etats-Unis, les prémisses d'une révolution en Iran, le redémarrage de l'Europe ratifiant un nouveau traité ou la réunion du G20 à Londres tendant à réguler la finance mondiale. Mais il est probable que cette année ne reste pas la plus cruciale de la décennie. Lors du siècle passé, pourtant, les années en 9 ont toujours été des années révélatrices. Peut-être même les plus importantes.

1909, ce n'est pas encore tout à fait le 20e siècle - puisqu'il commence avec la Première Guerre Mondiale. Du coup les années en 9 ne sont pas encore tout à fait essentielles. Elles s'y essaient, ne nous méprenons pas: la première ville juive est fondée en Palestine (Tel-Aviv) et quand on pense à ce que ça a donné ensuite (la fondation du premier Etat Juif), on se dit que ce n'est pas rien. Et puis il y a eu l'invention de la chimiothérapie (qui combat le cancer, première cause de mortalité en France). Aussi il y a eu Freud (Sigmund par Lucien), qui présente, lors d'une première conférence, ses Cinq Leçons de psychanalyse aux Etats-Unis. Et la psychanalyse a bien révolutionné les sociétés occidentales. Mais politiquement, 1909 se laisse aller.

1919: tout prend forme; le XXème siècle dans toute sa splendeur. C'est même presque cette année là que le siècle commence, avec le traité de Versailles. Quelle que soit la lecture faite du traité (et ces lectures sont nombreuses), il est déterminant. C'est là que se décide le sort fait à l'Allemagne dans l'Europe d'après-guerre. Pour certains, pour le dire rapidement, c'est presque là que prend racine la Seconde guerre mondiale: en humiliant l'Allemagne, en lui faisant payer des réparations dont elle ne pourra s'acquitter, en la désignant responsable des tueries que l'Europe vient de souffrir pendant quatre ans, les vainqueurs sèment les graines du 3e Reich.

Moins sinistre, c'est là aussi que se créé la SDN, le bébé ONU, laquelle lui succédera en 1945. C'est vrai que c'était un échec, c'est vrai, cuisant et lamentable. N'empêche: redéfinir la diplomatie internationale, créer une organisation où le monde devait se concerter pour faire régner la paix, l'idée avait de l'allure. Et elle subsiste.

1929, année fertile: naissance de Sergio Leone, Martin Luther King, Jacques Brel, Audrey Hepburn, Grace Kelly. Et Edouard Balladur (seul encore en vie de la liste...)
Ah oui, et puis bien sûr, la crise. La première du siècle. La grande dont tout le monde parle depuis que la la première de ce siècle a débuté. Celle qui, en quelques mois, ravage les États-Unis, se propage en Europe, accouche des Raisins de la Colère, et un peu du fascisme en Europe. Dans un pays où l'optimisme régnait, les villes sont soudain parcourues par des familles errantes: plus de travail, plus de toit, plus d'argent. Chacun cherche la rue au coin de laquelle la prospérité est censée se trouver. Sans la trouver.

C'est l'interprétation de cette crise qui débouchera sur les accords de Bretton Woods, qui pendant des décennies régiront le système financier mondial, fonderont le FMI et la Banque mondiale.

C'est cette même crise qui contribuera à nourrir la volonté renouvelée de forger l'Union européenne. Plus seulement l'idée d'Europe napoléonnienne, «l'esprit européen», mais bien une union forte qui permettrait de s'unir à l'avenir, face à de nouvelles crises éventuelles.

Sans compter que 1929 a compté pour les pays colonisés, fournissant aux mouvements indépendantistes une justification supplémentaire: puisque le modèle des colonisateurs échouait, quelle suprématie avaient-ils?

1939. C'est probablement la date que tous les écoliers retiendraient s'il ne devait en rester qu'une. 1939 et son pendant: 1945. Ce n'est pas là que tout commence, puisqu'Hitler a pris place en 33, que les déclarations antisémites se sont déjà faites entendre, que déjà les accords nauséabonds de Munich, signés en 38 étaient de mauvais augure. Mais en 1939 tout devient réel.

Tout devient réel le premier jour de septembre, lorsque en dépit du pacte de non-agression de la Pologne, les troupes allemandes envahissent le pays. Tout devient réel à 4h45 du matin, à l'issue d'intenses bombardements, lorsque la Wehrmacht enfonce les défenses polonaises jusque dans les plaines centrales. Alors l'Angleterre, qui jusqu'au dernier moment avait éspéré un compromis, une paix fragile, se résoud à déclarer la guerre: c'est le 3 septembre, et la France la suite de quelques heures. On connaît la suite.

En marquant le début de la Seconde Guerre mondiale, et pour ce que fut cette guerre (une série de crimes contre l'humanité), 1939 suffirait à être la date la plus importante du siècle. Mais cette guerre fut aussi ce qui forgea les équilibres économiques, et politiques des cinquante années à suivre, de la suprématie des Etats-Unis à la volonté d'indépendance réaffirmée de tous les pays vivant sous le joug des puissants.

Du coup en 1949, l'Histoire est sous pression. Sentant dans son dos le souffle encore chaud des grandes sœurs modèles 29 et 39 confortablement assises sur leurs pedigrees à rallonge, Madame doit à tout prix finir la première moitié du siècle par un coup d'éclat.

Il y a bien la signature du Pacte Atlantique à Washington entre onze pays occidentaux dont la France, les Etats-Unis et le Royaume-Uni en avril qui donne naissance à  l'OTAN, alliance militaire censée protéger l'Ouest contre l'ombre soviétique; il y a aussi à l'Est ce bloc qui  s'homogénéise toujours un peu plus avec la création de la RDA en octobre. Que l'on soit rassuré, en 1949, la Guerre Froide est toujours d'actualité. Mais pour véritablement faire de 1949, une année phare, c'est ailleurs qu'il faut regarder: le 1er octobre, un petit bonhomme à la coiffure bizarre et au nom qui résonne, Mao Zedong, proclame à Pékin la République populaire de Chine.  Une annonce dont l'écho historique se fait entendre encore aujourd'hui. En France, 1949, c'est dans les carnets des quotidiens qu'il faut jeter un œil. Ailleurs, rien à signaler. Sauf peut-être que le 28 octobre, le boxeur Marcel Cerdan meurt dans un accident d'avion. Une perte immense pour la boxe française: depuis, il y eu Brahim Asloum. C'est sûr, 1949 est une année qui dessine les contours de la deuxième moitié du siècle. Et quand l'on sait que George Orwell publie son novateur 1984 cette année là...

1959 ou l'année qui démarre en fanfare. A Cuba, on fête la nouvelle année par un putsch: le 1er janvier, un jeune barbu portant beau le treillis militaire et répondant au prénom de Fidel, débarque le dictateur Batista, homme lige des américains. Une semaine plus tard, c'est en France que le pouvoir change de mains. Le 8 janvier, Charles de Gaulle devient le premier président de la 5ème République. Plus au sud, la mode est aussi au changement politique mais cette fois encore plus drastique avec comme mot clé: la décolonisation. Le 13 janvier, la Belgique donne au Congo son indépendance. En à peine quinze jours l'année 1959 indique à l'Histoire qu'il faudra compter sur elle.

A cette époque, une année ne peut être hype que si elle parvient à se faire remarquer de la star du moment, Miss Cold War. 1959 parvient à attirer son attention en septembre lorsque Nikita Krouchtchev devient le premier dirigeant soviétique à rendre une visite dite «officielle» au meilleur ennemi américain.

1959 réussit également à s'incruster dans les annales socialistes en marquant un grand coup au cours de l'automne. Le 15 novembre, les socialistes allemands du SPD rompent avec le marxisme et se rallient derrière les principes de l'économie libérale. Si en France, la gauche ne fait pas preuve d'innovation, on peut encore se reporter vers le cinéma dont la créativité est reconnue dans le monde entier. 1959 donne naissance à la Nouvelle Vague française avec l'apparition de Truffaut et de ses 400 coups ou encore de Godart avec A bout de souffle.

Pour le journaliste Fred Kaplan, cette année est peut-être la plus importante du siècle aux Etats-Unis: l'invention de la micropuce informatique, la commercialisation du premier oridnateur d'IBM, le premier vol de ligne transatlantique, les Etats-Unis qui rentrent dans la course à l'espace, les premières vicitmes de la guerre du Vietnam «Plus j'y regardais, plus j'étais persuadé que 1959 était une année pivotale, non seulement en culture mais également en politique, en société, en science, en sexe: dans tous les domaines». Enfin en sexe, on a fait mieux depuis.

1969: année érotique. Rien que pour ça, une année cruciale. 1968 vient de passer, emportant avec elle soutiens-georges et pudeur. Au Vietnam les canons détonnent et le sang coule en Afrique, en Amérique du Sud les soulèvements résonnent, mais de jeunes occidentaux complètement stones, en jeans pattes d'eph et chemises à fleurs, index et majeurs levés, susurrent peace and (sexe) love. Mi-août, dans une ville de l'Etat de New York qui ne s'appelle pas Woodstock, des groupes de rock, soul, folk et blues jouent pendant trois jours; une nouvelle gauche radicale chante. La jeunesse plane; le premier homme marche sur la lune.

Les cow-boys, le doigt sur la gâchette, perdent de leur allure. A Il était une fois dans l'Ouest succèdent des films comme Easy Rider ou Macadam Cowboy.

À partir de 1969, des discussions visant à limiter les armes stratégiques réunissent les deux grands dans le cadre des accords SALT et START. Pour protester contre l'invasion de son pays par l'URSS, Jan Palach , étudiant tchécoslovaque en philosophie s'immole sur une place de Prague et devient le symbole de la résistance anti-soviétique. La guerre froide tiédit. Les Etats-Unis réduisent leur engagement militaire au Vietnam, la RFA tente une ouverture à l'Est; la détente s'amorce.

En 1979, le présent prend racine. C'était il y a 30 ans mais les graines semées cette année-là ont tristement fleuri depuis. Le monde devenait musical- le «walkman» naissait. Mais le bruit des conflits retentissait toujours. En Iran, le shah était renversé par la révolution. Les prisonniers politiques emplissaient les prisons, la dictature régnait, les droits de l'homme étaient bafoués. Les Iraniens s'emparèrent du pouvoir, bientôt rejoints par l'armée. «Le corps social dans la quasi-totalité de sa frange urbaine se mobilise pour renverser le pouvoir: les classes moyennes, la jeunesse populaire urbaine, le clergé, la paysannerie «dépaysannée», l'intelligentsia et les femmes», souligne Farhad Khosrokhavar dans L'Utopie sacrifiée. Mais «les divers groupes qui prennent part à la révolution divergent sur ses finalités.» Et ce fut une autre dictature qui remplaça celle du shah, une théocratie. Les contradictions de la révolution de l'époque se retrouvent aujourd'hui dans les espoirs de révolution en Iran. Et l'instauration de la dictature il y a 30 ans, dictature religieuse qui demeure, régit bien des aspects de la politique internationale de ce nouveau siècle.

Autre conflit d'aujourd'hui qui prenait racine il y a 30 ans: l'Afghanistan. Le 24 décembre 79, dans la soirée, les troupes russes pénétraient le pays et imposaient Babrak Karmal au pouvoir. L'affrontement américano-soviétique se traduisait sur le sol afghan, entraînant le pays dans des affrontements dont il ne s'est toujours pas remis. Pour contrer l'influence soviétique les Etats-Unis soutinrent les Moudjahidins. A tirer les ficelles de l'un et l'autre camp, les deux bloc laissèrent le pays sombrer dans ce qu'il est devenu aujourd'hui: un Etat défaillant rongé par les Talibans.

Enfin, le 3 mai 1979, Margaret Thatcher prend le pouvoir au Royaume-Uni. Elle est l'une des figures politiques britanniques les plus importantes de l'histoire contemporaine, l'une des plus admirées et des plus détestées. Son surnom de «Dame de Fer» que le journal soviétique L’Étoile rouge, organe de l'armée soviétique, lui décerna en janvier 1976 dans le but de stigmatiser son anticommunisme devint rapidement au contraire un atout politique. Les archives officielles britanniques portant sur l'année 1979, rendues publiques le 30 décembre, montrent que Margaret Thatcher était irascible, rabrouait ses ministres en public et les vexait en émettant des critiques personnelles de manière crue et provocatrice.

1989: Point d'orgue. Cette année fut, pour Pierre Grosser, l'année où tout a basculé; le début de la fin de ce «court XXème siècle».

La guerre froide qui a tenu en haleine la seconde moitié du siècle s'apprête à s'éteindre. Le mur de Berlin se fissure sous les yeux de milliers de Berlinois et d'étrangers (mais non de Nicolas Sarkozy), et se fissure en même temps l'empire soviétique; en Géorgie, en Yougoslavie (des états fédéraux en décomposition), la violence des nationalismes se fait sentir. La crise du régime chinois s'exhibe en rouge sang sur la place Tien'anmen; l'évacuation de l'Afghanistan et du Cambodge, la poussée de la mondialisation capitaliste sont autant d'éléments qui marquent cette anée-là. La fin d'un monde.

Le XXIème siècle et ses enjeux sont déjà en piste. L'islamisme fanatique résonne alors avec la fatwa lancée contre les Versets sataniques de Salman Rushdie, coupable d'avoir «offensé» l'islam, le Prophète, le Coran. Le roman est brûlé en place publique à Téhéran. Mais le meilleur du siècle à venir se fait jour aussi: le chercheur Tim Berners-Lee conçoit l'idée de naviguer simplement d'un espace à un autre d'Internet à l'aide de liens hypertextes et grâce à un navigateur. Tim Berners-Lee parle de la création d'une toile, et travaillera, les trois années suivantes, sur une «toile d'araignée mondiale»: le world wide web.

1999: Ce n'est déjà plus le XXème siècle. C'est une année en 9 sans événement déterminant. Il y a bien eu le lancement de l'euro. Non négligeable. Mais rien qui soit à la hauteur des autres décennies. De toute façon, une année désignée «année internationale des personnes âgées» par l'ONU ne pouvait s'avérer passionnante.

1999 appartient déjà au siècle présent; puisque le XXième siècle était court, il faut bien que le XXIème soit long. Quant à savoir pour ce XXIème, quelles années seront déterminantes... Nous penchons pour le 1. On attend 2011?

Charlotte Pudlowski et Raphaël Malkin

Image de une: Buzz Aldrin marche sur la lune le 20 juillet 1969  Reuters

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (740 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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