France

Pierre Bergé, artiste pour les autres

Philippe Boggio, mis à jour le 09.09.2017 à 17 h 52

Le compagnon d'Yves Saint-Laurent est mort à 86 ans. L'homme d’affaire était l'agent et le premier admirateur du créateur de mode.

Pierre Berge, le 11 février 2015 à Paris dans ses bureaux | STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Pierre Berge, le 11 février 2015 à Paris dans ses bureaux | STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

La mort nous hante tous, surtout sur la fin, mais bien peu d’entre nous ont vraiment le souci des préparatifs. Pierre Bergé, lui, avait tout organisé, et même plutôt en grand, servi par une science certaine du verrouillage posthume. Yves Saint-Laurent, son ex-compagnon de vie, son associé, cinquante ans durant, dans la maison de couture qui avait fait leur commune fortune, et la légende au moins du premier, était mort en 2008. En s’éteignant à son tour, le 8 septembre, dans sa propriété de Saint-Rémy de Provence (Bouches-du-Rhône), Pierre Bergé a d’abord procédé à la clôture d’une longue d’absence. Refermé le temps des soliloques. Interrompu les derniers tours, devenus plus en plus incertains, du propriétaire, et le lissage un peu halluciné des souvenirs heureux, qu’il avait poursuivis, seul. 

Faute de pouvoir empêcher l’image de l’ami, de l’ancien amant, de glisser dans le néant, il s’était employé à arrimer l’œuvre. Jamais il n’y avait eu autant d’expositions itinérantes des collections et des croquis d’Yves Saint-Laurent. Une fondation y veillait, à laquelle Pierre Bergé avait aussi assigné l’objectif de faire naître deux musées. Lui-même devait inaugurer le premier, le 3 octobre prochain, à Paris, avenue Marceau (XVIe arrondissement), dans l’hôtel particulier qui avait abrité la maison de couture. Le second allait s’ériger à Marrakech, leur ville de cœur à tous deux, sur un terrain jouxtant la Villa Oasis et le Jardin Majorelle, que le couple avait rachetés pour en empêcher la destruction.

La cité marocaine avait été la première source d’inspiration du couturier. Dans les années 1980, Yves Saint-Laurent venait y préparer ses collections, entre la maison et le jardin luxuriant, créés au début du XXe siècle, par le peintre orientaliste Jacques Majorelle. Styliste venu du noir et du blanc, Saint-Laurent avait appris les couleurs, rappelait Pierre Bergé, dans les ruelles de la médina.

Une puissance économico-culturelle incontournable

Durant la dernière décennie, Saint-Laurent s’effaçant peu à peu des esprits, forcément, Pierre Bergé avait donné l’impression de s’avancer pour lui-même. Pierre Bergé, homme d’affaire et de mécénat ; actionnaire de tête, avec Xavier Niel et Matthieu Pigasse, du groupe Le Monde, homme de gauche, d’une gauche d’avant-garde parisienne, qu’on dira gauche-caviar, puis «gauche Canal» ; militant poil à gratter, malgré sa surface financière, ou grâce à elle, des causes qui fâchaient encore la France conservatrice, l’homosexuelle, la lutte contre le sida, «le Mariage pour tous»…

Décennie d’absence de l’autre, quand son génie ne vous fait plus d’ombre, qui flatte un ego et des talents personnels longtemps contenus. Mais qui vous fait aussi fonctionner bizarrement, un peu de guingois, parler trop fort, ou trop souvent, comme si l’autre, justement, avait eu son utilité dans l’équilibre d’une existence. Et que, lui parti, l’inclinaison pour les querelles, une certaine brutalité caractérielle chez le survivant, étaient d’abord les signes d’un manque, ou d’un deuil qui attendait de pouvoir s’achever. Toutes ces dernières années, en tout cas, Pierre Bergé, devenu puissance économico-culturelle incontournable, a irrité quelques obligés, alliés et adversaires. Ses tweets rageurs étaient fameux.

Il s’en prenait ainsi à la rédaction du Monde, lui reprochant une indépendance qu’il lui avait lui-même concédée –et qu’il a respectée. Il s’en prenait à ses adversaires politiques. Aux électeurs de François Fillon, encore à l’automne 2016, qu’il avait assimilés à «la France pétainiste». Aux manifestants de la Marche pour tous, qu’il poursuivait de ses assauts. «Si une bombe explose sur les Champs à cause de la Manif pour tous, ce n’est pas moi qui vais pleurer», écrivait-il dans un tweet. Pierre Bergé dérangeait, parfois, même ses plus fidèles soutiens, ou plus exactement ceux qu’il soutenait le plus ardemment, de ses dons, de ses participations financières, au Sidaction ou au magazine Têtu, ou de son carnet d’adresses: les militants de la cause homosexuelle. Cet admirateur de François Mitterrand avait même fini par s’éloigner des socialistes, et contre eux aussi, il avait la dent dure, se contentant de garder partie liée avec les hétérodoxes du parti, comme Ségolène Royal, en 2007, dont il avait contribué à financer la candidature, et avait achevé de passer pour un traître, en se prononçant, en 2017, pour la candidature d’Emmanuel Macron.

Pierre Bergé, donc, partout très engagé, sur les front sociétaux et culturels. Omniprésent. Au contraire de ses homologues millionnaires, son argent, à lui, était dégoupillé. «L’argent, généralement, endort», répétait-il. Pas de risque avec lui. La fortune de la marque YSL, dont il était l’héritier, pour s’être pacsé avec son ami, allait soutenir bien des projets novateurs, des rénovations de musée ou l’association Act-up –dont il a produit le film-hommage 120 battements par minutes.

Mais, toutes ces dernières années, on peut aussi voir dans ses bouderies ou ses exagérations de langue, vis à vis de ce qu’il avait chéri, PS, musées ou cause homosexuelle, comme une certaine forme de politique du vide. Il ne se désengageait pas. Il faisait le ménage dans une vie riche de trop d’activités. Plutôt maladroitement, peut-être repoussait-il, autour de lui, en une circonférence plus large. Il le confiait aussi souvent, à la fin: «j’ai des souvenirs pour tout bagage». Pierre Bergé s’allégeait.

Après Yves Saint-Laurent

Juste après la mort d’Yves Saint-Laurent, il avait fait mettre aux enchères, au cours de ce qu’on allait appeler «la vente du siècle», la collection d’art et de tableaux que les deux hommes avaient constituée ensemble. Rapport des 732 pièces présentées: 373,5 millions d’euros, qu’il avait destinés à la Fondation et à la recherche scientifique sur le sida. Au passage, ce mécène sentimental et patriotique avait aussi consenti des prix, au Louvres ou au Centre Pompidou. Pierre Bergé, pourtant grand lecteur, qui, à 20 ans, à Paris, avait d’abord exercé ses talents comme vendeur de livres rares, avait procédé de la même manière pour sa bibliothèque. Gain des deux ventes successives, en 2015: 16,6 millions d’euros, pour la recherche et la Fondation, plus le manuscrit de Nadja d’André Breton, offert à la Bibliothèque Nationale.

Des résidences, qu’il avait possédées seul, après le décès de son compagnon, ou qu’ils avaient occupées ensemble, avaient connu le même sort. Octogénaire affaibli par une myopathie qui s’aggravait, Pierre Bergé, avec ordre et méthode, se rapprochait d’Yves Saint-Laurent. Il se laissait interviewer, malgré sa grande méfiance de la presse, près du mémorial YSL, dans le Jardin de Majorelle, une grande pierre sculptée, de l’ère romaine, posée au milieu de la végétation. Sa plaque, à lui, était déjà posée, un peu plus loin, dans l’allée, il suffirait d’y graver une inscription. Elle se visiterait aussi, sans doute. Ses cendres seraient dispersées dans la maison, ajoutait-il, comme celles de couturier, la loi coranique interdisant les sépultures dans les lieux publics.

Pierre Bergé dans le jardin Majorelle à Marrakech, le 11 juin 2008 | ABDELHAK SENNA / AFP

Dans ses confidences devenues plus fréquentes, Pierre Bergé n’oubliait pas non plus de vider des querelles intimes, pour être prêt, le jour dit, à mieux tourner la page. Il avait écrit des Lettres à Yves (Gallimard, 2010), et racontait désormais avec moins de détours, dans les médias, sa vie avec son ami. Plutôt, son découragement de cette vie. Au point qu’il avait quitté, en 1976, leur domicile commun de la rue de Babylone pour des suites de palaces, puis un appartement de la rue Bonaparte, toujours dans le VIe arrondissement de Paris, toutefois sans cesser de se rendre disponible dans l’heure pour son compagnon.

Un compagnon devenu trop autodestructeur. «Le Yves de ma jeunesse, brillant, intelligent, n’était pas le même homme lorsqu’il est tombé dans la drogue et l’alcool», expliquait Pierre Bergé. «Il est arrivé un moment où il dépendait autant de la drogue que de moi (…) Il a vécu ses vingt-cinq dernières années à l’écart de la réalité.» YSL avait finalement arrêté l’alcool, mais pas la cocaïne, ni les neuroleptiques. Un cancer du cerveau aura finalement raison du couturier reclus, qui s’était déjà extrait du monde, près de dix ans plus tôt. Le groupe YSL avait déjà été vendu. Pierre Bergé n’en était plus le PDG. Il était riche, et seul.

Et là se niche peut-être l’un des mystères de Pierre Bergé, durant les années qui l’ont ensuite consacré. Il n’a pas simplement perdu l’ami intime, l’autre, son double, mais aussi l’Associé. Le créateur dont il avait, par ses talents d’homme d’affaire, d’agent, de premier admirateur, permis la gloire. Pour une part, sans doute, comme dans beaucoup d’histoires de couples, sa créature. Pierre Bergé avait dirigé la maison de couture d'une main de maître. Les mannequins redoutaient ses agacements d’orchestrateur. Mais c’était encore une façon, même enrichi, honoré par les milieux de la mode et du tout-Paris, de dépendre de l’autre en servant sa légende.

Le rayonnement de l'autre

Au fond, Pierre Bergé avait toujours vécu ainsi. Là était son talent, dans l’entretien du rayonnement du talent de l’autre. Enfant d’une famille modeste, mais cultivée, de La Rochelle, il n’avait même pas son bac en poches, quand il était arrivé à Paris, à 19 ans, en 1949. Mais ce fou de lecture brûlait déjà de servir la destinée artistique de ceux qu’il admirait. Ainsi, très vite, de Jean Cocteau, dans les dernières belles années de Saint-Germain-des-Prés. Agent. Publicitaire… Armé du journal Patrie mondialiste, qu’il venait de lancer avec le militant internationaliste Garry Davis, et qui n’aura que deux numéros, il allait s’avancer auprès de Camus, de Sartre, ou de Pierre Mac Orlan. Il parviendra d’ailleurs à ses fins, beaucoup plus tard, puisque Pierre Bergé a été, avant sa mort, le 8 septembre, le légataire testamentaire de Cocteau et de Mac Orlan, gestionnaire de postérité, et financier des prix littéraires consacrés à ces auteurs.

C’est toutefois un homme jeune, presque de son âge, qui allait bénéficier du curieux talent de Pierre Bergé. Le peintre Bernard Buffet, dont il devient l’amant et le compagnon. À celui-ci, sans trop de gloire encore, il pouvait être utile ; battre la campagne en sa faveur ; œuvrer à la hausse de sa côte. Pour le succès du peintre aimé, il allait convoquer Cocteau, faire écrire Aragon, visiter à Manosque Jean Giono, son écrivain de jeunesse, auquel il écrivait des lettres enthousiastes, depuis l’âge de 14 ans. En 1958, fin de l’histoire d’amour. Célèbre et riche, provisoirement débarrassé de ses penchants pour l’alcool et la drogue, Bernard Buffet épousait Annabel, la muse qu’il venait de se donner.

Un an plus tard, Pierre Bergé allait rencontrer et aimer Yves Saint-Laurent, jeune styliste au service de la maison Dior. Ensemble, en 1961, ils allaient fonder la maison de couture YSL. Et Pierre Bergé, «artiste de soi, des autres et de la vie», comme le dira Bernard-Henri Lévy au moment du décès de celui-ci, c’est-à-dire aussi sans qualification artistique propre, Pierre Bergé, pour cette cause juste, allait même traverser l’Atlantique, réussissant à emprunter aux États-Unis l’argent d’un premier défilé.

Philippe Boggio
Philippe Boggio (165 articles)
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