Monde

Ce que les plus riches veulent cacher

Repéré par Mélissa Bounoua, mis à jour le 09.09.2017 à 17 h 39

Repéré sur The New York Times

«Personne ne sait combien on dépense»

Man with umbrella | Timothy Krause via Flickr CC License by

Man with umbrella | Timothy Krause via Flickr CC License by

C'est un peu gênée que la jeune femme répond à la Rachel Sherman, professeure de sociologie à la New School à New York. Beatrice, une New-yorkaise d'une trentaine d'années, raconte qu'elle réfléchit actuellement à acheter une deuxième maison avec son mari. Mais ce n'est pas ce qui la gêne vraiment, c'est l'étiquette indiquant le prix du pain qu'elle veut cacher à sa nounou. «Les choix que je fais sont obscènes, du pain à six dollars (5 euros), c'est obscène.» Les revenus de son foyer s'élèvent à 250.000 dollars (207.000 euros) auxquels vient s'ajouter un héritage de plusieurs millions de dollars, lit-on dans un texte adapté du livre de Rachel Sherman, Uneasy Street: The Anxieties of Affluence et publié par le New York Times.

En interrogeant cinquante parents à New York –dont dix-huit mères au foyer– qui travaillent ou ont travaillé dans des secteurs très rémunérateurs comme la finance, ou ont hérité de très importantes sommes d'argent, elle s'est rendu compte que nombre d'entre eux faisaient des petites choses pour cacher à quel point ils ont de l'argent. 80% d'entre eux sont blancs, ils viennent de milieux très différents. Ainsi, Beatrice n'est pas la seule à cacher les prix: une décoratrice d'intérieur explique à Rachel Sherman que nombre de ses clients font en sorte que les meubles arrivent sans leurs étiquettes afin que le personnel de maison ne sache pas. Cette angoisse liée à l'argent que les 1% les plus riches ont, c'est précisement ce que Rachel Sherman a voulu étudier.

«Les riches sont souvent décrits comme cherchant à montrer à tout prix leur richesse. Notre actuel président est le consommateur bling bling en chef, le paragon d'une personne qui a de l'argent et le montre de la manière la plus tape-à-l'œil.»

On en déduit que les personnes riches veulent systématiquement être vues. Mais les autres?

«Les gens à qui j'ai parlé ont exprimé une profonde ambivalence quand il fallait s'identifier comme aisé. Plutôt que de se vanter de tout l'argent qu'ils avaient, ils sont restés silencieux quant à leurs avantages. Ils se sont décrits comme des gens normaux qui travaillent dur et dépensent prudemment, prenant leurs distances avec des clichés courants à propos des riches vaniteux, égoïstes, snobs et qui se sentent autorisés à tout faire.»

La classe laborieuse?

Cacher le prix du pain à la nounou ne lui fera pas oublier à quel point leurs conditions de vie sont différentes mais, c'est un moyen, poursuit Sherman, pour les plus aisés de se défaire de l'inconfort qu'ils ressentent face aux inégalités. En voulant cacher ou nier les inégalités, cela rend impossible la conversation sur la façon de les réduire ou de faire évoluer la situation.

En effet, à chaque fois que Rachel Sherman a posé des questions précises concernant l'argent, les personnes qu'elle interviewait étaient prises au dépourvu: «Personne ne m'a jamais demandé, vraiment». Ce serait comme l'interroger sur la façon dont elle se masturbe, continue la mère au foyer. Une autre qui estime sa richesse à 50 millions de dollars –et sa maison à 10 millions– répond: «Personne ne nous demande combien nous dépensons. Vous êtes la seule personne à qui j'ai dit ces chiffres à haute voix.»

Beaucoup d'entre eux ne voulaient pas dire qu'ils faisaient partie des 1% les plus riches, préférant souvent souligner qu'ils étaient «normaux» et appartenaient même à la «classe laborieuse». Selon la sociologue, leur silence est révélateur d'une tension liée l'american dream: chercher la richesse est acceptable mais avoir de l'argent ne l'est pas. Il ne s'agit pas tant pour Rachel Sherman de plaindre les riches que de montrer comment les inégalités sont cachées, justifiées et se maintiennent dans la société américaine.

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