Slatissime

Zelda Wynn Valdes, la costumière afro-américaine qui a façonné la pop culture

Antoine Leclerc-Mougne et Stylist, mis à jour le 11.09.2017 à 8 h 02

Durant la seconde moitié du XXe, la costumière et créatrice afro-américaine Zelda Wynn Valdes a façonné la pop culture et le divertissement à coups de ciseaux et de mètre ruban.

Zelda Wynn Valdes et sa plus célèbre création I Illustrations: Jeanne Detallante

Zelda Wynn Valdes et sa plus célèbre création I Illustrations: Jeanne Detallante

Au New York City Ballet, entre deux levés de jambe, on organise aussi des défilés. Le 28 septembre prochain, lors du Fall Fashion Gala, Virgil Abloh, cofondateur de la marque Off-White, habillera une partie de la troupe. Si ce designer afro-américain est aujourd’hui choisi pour créer les tenues d’une grande compagnie, c’est sans doute grâce à Zelda Wynn Valdes. Le costume Playboy de lapine sexy? C’est elle. Les tenues de scène du mythique Dance Theatre of Harlem? C’est elle. Les looks de Joséphine Baker, Joyce Bryant et Ella Fitzgerald? Encore elle.

Au-delà du monde du divertissement, Zelda est aussi un symbole dans l’histoire de l’émancipation de la communauté afro-américaine. Première Noire à posséder une boutique sur Broadway, elle a présidé la branche new-yorkaise de la National Association of Fashion and Accessory Designers (Nafad), association promouvant les designers noirs dans une industrie qui leur ferme les portes; et a également enseigné un programme de couture aux jeunes défavorisés de Harlem. 

«Sa vie et sa carrière ont beaucoup à nous apprendre, explique Nancy Deihl, historienne mode et directrice du programme Costume Studies à l’université de New York. Elle a évolué dans un système ségrégué et c’est malheureusement pour ça que beaucoup de son travail a été éclipsé. Qu’une créatrice de cette envergure avec des clientes aussi renommées soit aujourd’hui inconnue indique bien que le récit prédominant de la mode américaine est incomplet.»

Et si on y remédiait?

Déter de chez déter

 

158e rue Ouest & Broadway, Harlem: à cet angle de rue animé et bruyant, on trouve aujourd’hui une énième succursale en baies vitrées de la Bank of America où les gens viennent creuser leur découvert. Rien ne subsiste du passé glamour et artisanal qui caractérisait le lieu. Et pourtant, l’adresse est à marquer d’une pierre blanche dans l’histoire de la mode américaine. Car c’est ici, en 1948, que la première boutique tenue et détenue par une femme afro-américaine a été ouverte et où la crème de la crème 
du show-business s’est pointée pour avoir la chance de pouvoir porter une robe créée 
par Zelda.

Mais avant qu’elle devienne une Independent Woman qui paie ses propres Bills, Bills, Bills, Zelda a galéré. Heureusement, son esprit d’entreprise et sa détermination la portent. Née dans une famille modeste, en 1905 à Chambersburg, Pennsylvanie, petit bled de dix mille habitants, elle confectionne ses premières tenues pour ses poupées, découpe ses patrons dans les vieux journaux qui traînent dans la maison et observe sa grand-mère passionnée de mode. En 1994, dans une interview accordée au New York Times, elle raconte ce jour où elle lui a proposé de lui faire une robe:

«Ma grand-mère m’a dit: “Ma fille, tu ne peux pas coudre pour moi. Je suis trop grande et trop grosse.” J’ai dissipé ses doutes et je lui ai quand même cousu quelque chose. Elle était si heureuse avec cette robe qu’elle a d’ailleurs été enterrée avec.»

À partir de ce moment-là, plus rien n’était trop gros ni trop grand pour Zelda. Après ses études dans une école catholique, elle part vivre chez son oncle tailleur et travaille d’arrache-pied dans sa boutique à White Plains, dans la grande banlieue nord de New York pour perfectionner sa technique et apprendre le métier. Elle y reste jusqu’à obtenir un poste de stock girl dans le sous-sol d’une boutique de mode haut de gamme où elle est la seule employée noire. Mais même à cette fonction, pourtant souterraine, elle subit le racisme et les reproches de certaines clientes qui doutent de ses capacités à cause de sa couleur de peau.

«Ce n’était pas une période agréable, reconnaît Zelda dans son interview au New York Times, mais l’idée était de voir de quoi j’étais capable.»

Zelda encaisse et montre ce qu’elle sait faire. Pendant des années, elle donne tout pour enfin monter à l’étage en tant que vendeuse et retoucheuse. Puis finit même par être nommée tailleuse, attirant une clientèle de plus en plus large.

Politique spectacle

    

À force de mesures et de couture, Zelda se fait un nom dans la confection raffinée de pièces uniques qui subliment la silhouette et donnent une nouvelle vision sexy et glamour du corps féminin. 

«Si ses clientes lui étaient aussi fidèles, c’est parce qu’elle était à l’écoute et qu’elle arrivait à cerner chaque personnalité et chaque besoin. C’est ce qui a fait son succès», analyse Nancy Deihl.

Une fois dans sa boutique, le bouche-à-oreille fait le reste et Zelda se constitue un carnet d’adresses en béton. En 1948, elle est engagée pour habiller le cortège nuptial du mariage de Nat King Cole et sa femme Mary Ellington qui lui présentera Ella Fitzgerald, une de ses futures clientes régulières. Dans les années 1950, Zelda s’occupe aussi de la garde-robe de Dorothy Dandridge, première actrice noire à s’être imposée à Hollywood, de celle de Eartha Kitt, première Cat Woman noire à la télé américaine, ainsi que de celle d’Edna May Robinson –femme du boxeur américain Sugar Ray Robinson, sorte de Mike Tyson de l’époque (le coup de l’oreille en moins).

En 1953, alors qu’elle préside la Nafad et que sa boutique, désormais appelée Chez Zelda, a déménagé entre les 56e et 57e rues à Midtown Manhattan, Zelda entame un makeover radical de la trop sage et prude chanteuse Joyce Bryant.

Elle booste sa carrière en lui faisant porter des robes près du corps, sa marque de fabrique: taille serrée, hanches marquées et décolleté plongeant. Au point que le magazine 
Our World écrit dans un article la même année: «Le plus grand avantage de Joyce Bryant, ce sont ses robes créées par Zelda.»

À sa manière, la créatrice a façonné le glamour de l’entertainment cinématographique et musical de son époque. Et a permis l’émancipation de la femme tout comme celle de la communauté afro-américaine. Dans son livre The Threads of Time, The Fabric of History (2007), l’auteure Rosemary E. Reed Miller revient sur le passé militant méconnu de Zelda:

«Elle était très active localement sur le plan politique. Pour soutenir le révérend Adam Clayton Powell Jr dont elle était proche [premier député noir de l’État de New York et premier Afro-Américain influent du Congrès, ndlr], elle a par exemple récolté des fonds à travers l’organisation de défilés de mode.»

Meneuse de tenue

 

Ses shows n’ont pas servi qu’à faire de la politique. En 1962, quand Hugh Hefner ouvre l’antenne new-yorkaise du Playboy Club, il engage Zelda pour y organiser le tout premier défilé de mode Playboy et lui demande par la même occasion de confectionner et revisiter les costumes de lapin que les playmates vont porter sur scène. Sorte de body-bustier satiné, la tenue reprend les codes esthétiques développés par Zelda au long de sa carrière (décolleté provocant, hanches marquées, taille serrée) et sonne comme l’aboutissement de son esthétique ultra-glamour puisque le bunny costume va finir par inonder les Playboy Clubs du monde entier.

Voir l’une de ses créations sur les planches, c’est peut-être ce qui a donné à Zelda le goût de la scène. En 1970, à 65 ans, elle accepte une dernière proposition, celle d’Arthur Mitchell, premier danseur noir du New York City Ballet, qui lui demande de devenir la chef costumière de sa toute nouvelle compagnie, le Dance Theatre of Harlem. Arthur, qui avait entendu parler du travail de Zelda, l’a connue personnellement quelques années auparavant quand il avait emmené ses nièces suivre ses cours au Haryou-Act (Harlem Youth Opportunities Unlimited and Associated Community Teams), programme mode et couture destiné aux jeunes de Harlem.

«Je me suis émerveillé de sa discipline, de son savoir-faire et de sa force, déclare le danseur lors d’une interview réalisée par le journaliste David Gonzales dans les années 1990. Elle s’investit dans la couture avec la même attention et la même détermination que j’ai quand je fais de la danse.» 

C’est peu dire: entre les créations de costumes, la formation de l’atelier, la supervision de la garde-robe pour 82 ballets et des tournées qui l’ont amenée à voyager dans vingt-deux pays à travers le monde, Zelda ne lâche pas l’affaire et peut bosser pendant des heures, parfois jusqu’à passer la nuit dans ses bureaux. Et même quand elle ferme boutique en 1989 à l’âge de 83 ans, et qu’elle commence à lever le pied de ses fonctions de chef costumière, elle continue, en bonne matriarche, à venir aider la compagnie parfois en manque de personnel pour s’occuper de la boutique du théâtre où elle aide à vendre des vidéos, des posters et autres souvenirs. Le Dance Theatre of Harlem sera sa dernière œuvre globale jusqu’à sa mort en 2001, le 26 septembre exactement. Soit le même jour où commence la prochaine Fashion Week parisienne P-E 2018. Le genre de fun fact à balancer lors d’un small talk quand on ne sait pas quoi dire à un défilé.

Antoine Leclerc-Mougne
Antoine Leclerc-Mougne (10 articles)
Journaliste
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Mode, culture, beauté, société.
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