France

L'homme qui voulait faire tomber François Bayrou

Christophe-Cécil Garnier, mis à jour le 20.09.2017 à 11 h 38

Cet ancien membre de Force Démocrate se présente comme un «lanceur d’alerte» qui a des révélations à faire sur François Bayrou et l'emploi d'assistants parlementaires. Mais il s'est fâché avec de nombreux médias car ses preuves sont jugées insuffisantes. Rencontre.

Montage capture Medium / Twitter

Montage capture Medium / Twitter

«Vous prospectez enfin chez mes contacts LinkedIn ;)». Il est 22h30 quand je reçois ce texto de Nicolas Grégoire, au début du mois de juillet. Une semaine et demie plus tôt, le 27 juin 2017, j’ai rencontré l’homme au Mustang, un bar à dix minutes à pied de la gare de Nantes à la décoration américaine mais vrai «repaire de cégétistes», selon ses mots. Entre midi et deux, nous avons parlé de lui et de son affaire, celle liée aux emplois d’assistants parlementaires européens du MoDem.

Nicolas Grégoire, lui, a été assistant parlementaire de l’UDF entre avril 1996 et octobre 1997. Sur le papier en tout cas. Début avril, il publie sur Medium «Fictif(s): deux ans à l’UDF payé par la République», où il raconte son histoire personnelle, quand il était en fait rédacteur pour le magazine du parti, Démocratie Moderne. En pleine affaire Fillon, l’histoire marque. Son papier tourne sur les réseaux sociaux et cumule plus de 130.000 vues en juin, lorsque je rencontre son auteur.

Entre-temps, une enquête préliminaire pour «abus de confiance et recel de délit» a été ouverte par le parquet de Paris, à la suite du témoignage d’un ancien assistant parlementaire de Jean-Luc Bennahmias à FranceInfo. Quelques jours plus tard, le Canard enchaîné met en cause François Bayrou, via son assistante personnelle, et Marielle de Sarnez. Le ministre de la Justice finit par démissionner, tout comme la ministre aux Affaires Européennes et la  ministre des Armées, Sylvie Goulard.

Mais personne ne relaye les accusations de Nicolas Grégoire. À aucun moment son nom n’apparaît dans les articles sur le «BayrouGate». Début mai, il publie un deuxième article et accuse les médias de censure. Le style se veut accrocheur: «Je vais découvrir les rouages d’une machine à influencer le résultat de l’élection présidentielle. Une alliance d’intérêts dont je n’aurais jamais deviné l’existence ou l’ampleur.»

«À l’époque, déjà, je dérangeais»

Lorsque je l’appelle mi-juin pour caler un rendez-vous, il se permet une plaisanterie: «Je me suis mis toutes les rédactions à dos. Donc ne vous inquiétez pas, vous aurez l’exclu!» Affable au téléphone, il finit par un «merci de couvrir».

Nicolas Grégoire m’y retrouve devant le Mustang, vêtu d’un pull gris, d’un pantalon beige et de docksides marrons. Il entre dans le bar, où du bon rock passe en continu et des vinyles sont accrochés au mur. Il salue tout le monde, on lui serre la main ou lui fait la bise. «C’est mon fief ici», commente-t-il dans un sourire. Il est accompagné de son chien, qu’il siffle pour le faire revenir près de lui. 

Il est entré à l’UDF, et plus particulièrement chez Force Démocrate, via une ancienne connaissance des scouts: «Ce mec-là, je savais qu’il avait des relations. J’ai parlé avec lui. Lorsqu’il m’a demandé où je me situais politiquement, j’ai dit Force Démocrate parce qu’un ami me bassinait avec ça. Moi, j’étais purement socialiste. Mais lui y était. Donc il m’a recommandé.»

Avant cela, Nicolas Grégoire était dans le journalisme, il avait travaillé dans la presse informatique mais voulait changer d’air. «J’y étais connu quoi. Mais ça me faisait chier. Je voulais travailler dans la grande presse moi.» Il insiste sur les trois derniers mots. «J’avais la réputation d’être un emmerdeur qui était capable de tout en interview ou en conférence de presse pour avoir les réponses qu’il voulait. À l’époque, déjà, je dérangeais», raconte-t-il avec un semblant d'ironie

«Putain, j’étais pas Pénélope»

 

Lui, ce qu'il voulait faire, c'est du reportage de guerre. Sans succès. Il atterrit finalement dans le parti de François Bayrou. Sur le papier, il est assistant parlementaire du député Ambroise Guellec et du sénateur Jean-Jacques Hyest. Dans les faits, il dit être «une machine à pisser des articles» pour le bimensuel Démocratie Moderne. «J’écrivais 90% des papiers qui étaient dedans. Une autre fille qui y travaillait écrivait des articles à droite à gauche mais c’était plus laborieux pour elle quoi. Elle en écrivait un, j’en écrivais cinq», se vante-t-il alors que la patronne du bar amène les boissons.

En grattant sa barbe de trois jours, Nicolas Grégoire me raconte qu’il en profitait pour réseauter et qu'il a réussi à collaborer avec Philippe Douste-Blazy et Claude Goasguen. À la table, il retrace la façon dont il a grimpé les échelons «en faisant le travail de tout le monde pendant deux ans».

«J’ai fini rédacteur en chef adjoint quoi. J’en avais du travail! Putain, j’étais pas Pénélope.» Allusion à l'épouse de François Fillon. Il en rit.

Puis il décide de partir comme il le raconte dans son papier. Je lui demande si ses proches connaissaient la réalité de son travail et cet engagement politique. Aucun n’était au courant. D'un air grave, il confie qu’il ne s’en «vantait pas». «À certains, je leur disais que j’avais fait de la politique, ils étaient étonnés.»

Pourtant, une des personne qui a travaillé avec lui par la suite se souvient: «Il était fier d’avoir bossé un peu à l’UDF. Il en parlait comme une espèce d’étape majeure de sa vie». Mais pas de mention de l’histoire d’emploi fictif.

«Il est plutôt brut de fonderie quoi»

Un son des Dropkick Murphys résonne dans le bar. Nicolas Grégoire n’y prête pas attention. «Personne ne connaissait l’étendue de ce que j’avais fait. Même mes proches. Ils savaient juste que je pouvais faire des trucs. Pistonner des gens, ce que j’ai fait. En couler d’autres, ce que j’ai fait aussi», s’esclaffe-t-il.

Après le politique, il enchaîne les jobs de freelance en rédaction et traduction - il montera même une start-up de traduction automatique, travaille aussi un temps au sein de l’agence de communication TBWA en 2001. Là-bas, il s’occupe d’un «portefeuille de clients dans la technologie», se souvient son ancien directeur François Ramaget. Ce dernier s’en rappelle comme quelqu’un de «brillant, très intelligent, même s'il demeure un garçon complexe»«Le job était d’être convaincant, d’avoir une culture des sujets que l’on porte et d’être fin dans ses argumentaires. Il avait toutes ces qualités-là». Mais il avait aussi un défaut: le manque de diplomatie. «Ce n’est pas sa force. Il est plutôt brut de fonderie, quoi.»

«J’ai rédigé des manuels de cafetières, de moissonneuses batteuses. J’ai fait des catalogues de cercueils. C’est un métier où on pisse de la ligne pour rien du tout, à faire de la merde»

Lorsqu’il quitte TBWA, l’ancien assistant parlementaire décide qu’il ne sera «plus jamais salarié de quelqu’un». Il multiplie les collaborations: «J’ai rédigé des manuels de cafetières, de moissonneuses batteuses. J’ai fait des catalogues de cercueils. C’est un métier où on pisse de la ligne pour rien du tout, à faire de la merde.» Jusqu’à repartir dans le journalisme avec cet article, par lequel il souhaitait que le scandale arrive.

Il s’arrête, regarde sous la table si son chien est bien là, puis reprend. Au fur et à mesure des années, il raconte qu’il contacte «spasmodiquement» les journalistes. «Quand je voyais un papier ou une interview laudative sur Bayrou, j’envoyais un message à la personne pour lui dire: Bayrou, ce n’est pas celui que tu crois. Ça n'intéressait jamais». Après cette entrevue, je vois pourtant des tweets de 2012 ou 2016 ressortir où il parlait d’un Bayrou «intègre». Il s’en est défendu sur le réseau social en invoquant l’ironie.

 

 

«Je me dis que ça va dynamiter le truc. Et il ne s’est rien passé»

Ce qui l’a motivé à ressortir cette histoire, c’est le retour du maire de Pau sur le devant de la scène en porteur du projet de loi de moralisation de la vie politique. «Ça m’a énormément exaspéré de le voir parler d’exemplarité». Il aperçoit un compte de soutien à François Fillon interpeller François Bayrou sur le passage du livre de Corinne Lepage, qui accuse le Modem de recourir à des emplois fictifs. Bayrou dément. «Là je prends une photo de ma carte de l’Assemblée et je l’envoie en réponse. Je me dis que ça va dynamiter le truc. Et il ne s’est rien passé», se remémore l’ancien collaborateur en sirotant un verre de vin rouge.

Agacé, Nicolas Grégoire contacte alors les rédactions. Avec du recul, il se dit qu’il aurait dû faire comme l’ancien collaborateur de Jean-Luc Bennahmias et passer par la justice. «Je n’avais pas confiance», se justifie-t-il. À ce moment-là, les faits ont vingt ans et sont prescrits depuis 2009, la loi du 27 février 2017 portant réforme de la prescription en matière pénale, ayant fixé le délais pour juger les délits «occultes» ou «dissimulés» à douze années maximum. De toutes façons, lui voulait «sortir le truc si possible anonymement, qu’on parle le moins de moi et roule!».

«Soit ça n’est pas passé, soit on m’a ignoré, soutient-il à voix basse, avant de reprendre plus fort. Et puis, je me suis dit qu’il fallait que je mette mon nom dessus.» Une amie lui dit de signer une tribune. Il contacte le Huffington Post, qui a «bloqué» sa publication, selon lui. Vient ensuite Mediapart, qui se montre intéressé mais «refuse» qu’il signe son texte.

D’après lui, Mediapart lui demande de donner «tous les éléments, voire des bouts de texte rédigés. Et puis ils font un article ou pas, et quand ils veulent. Je voulais contrôler ce qui était écrit». Le ton de Nicolas Grégoire monte. Il sourit jaune et raconte qu’il a eu «une des journalistes les plus prétentieuses» au bout du fil, qui lui a dit non. «À partir du moment où je voulais signer ou être payé pour ma pige». Je ne lui fais pas remarquer qu’une pige et une tribune ne sont pas la même chose.

Du côté de Mediapart, la version est différente. S’ils n’ont pas répondu à mes demandes d’entretien, la journaliste Mathilde Mathieu s’est expliquée dans un article d’Arrêt sur Images:

«La conversation a été très compliquée. Il voulait signer ou co-signer un article chez nous. J'ai essayé de lui expliquer qu'il ne pouvait pas être auteur et source d'un papier. Donc je lui ai proposé de publier dans le Club, l'espace d'expression libre, s'il le souhaitait, ou de se rencontrer, pour éventuellement écrire un papier où il serait une source. Mais il était très réticent à donner des éléments sur son histoire. En gros, il m'a dit que si Mediapart n'en voulait pas, il allait voir ailleurs. Je n'ai pas pu faire les démarches journalistiques de base.»

Une version qu’a confirmé Fabrice Arfi, responsable du pôle «enquêtes» à Mediapart, dans ses tweets.

 


«Pourquoi vous couvrez pas là? Pourquoi vous couvrez pas?»

Nicolas Grégoire choisit donc l’autopublication. Le 3 avril, il lance «Fictif(s)» sur Twitter. Il est retweeté 346 fois. Lorsqu’il m’en parle, il dit qu’il a été «agréablement surpris» par le succès du papier. Il a aussi aimé qu’on lui dise qu’il écrivait bien.

«Parce que ça fait longtemps que je le sais moi. Et qu’en fait j’ai toujours écrit de la merde. Le seul truc de bien que j’ai écrit c’était des lettres d’amour aux femmes que j’aime et de la poésie quand j’étais triste. Je n’avais jamais rien sorti d’intéressant», confie-t-il.

Mediapart mentionne finalement le papier de Nicolas Grégoire dans sa rubrique lien. Il critique la manoeuvre, pensant à un plagiat, avant de reconnaître sur Twitter qu’il s’est «un peu enflammé».

Quelques jours après notre entrevue, je remonte la timeline Twitter de Nicolas Grégoire avec Mediapart en mot-clé. Les résultats m’intriguent. S’il présentait au début du mois le pure-player comme le seul média à avoir «couvert» l’affaire, ce ne sera plus le cas une vingtaine de jours plus tardAvec deux tweets qui semblent contradictoires le même jour. Difficile à suivre? Pas tant que ça. Grégoire n'a qu'une idée en tête: être repris par les grands médias, mais selon ses règles du jeu. Il n'aura de cesse d’apostropher les autres rédactions. «J’ai continué à m’agiter et à demander: “Pourquoi vous couvrez pas là? Pourquoi vous couvrez pas? Je ne comprends pas, j’arrive avec des preuves. Pourquoi vous ne couvrez pas ça?”», crie-t-il attablé dans le bar.

«Les preuves dans le Google Drive suffisent, bordel. On a sorti l'affaire Pénélope, on avait même pas un contrat ou une fiche de paie. Ça a explosé et on les a eu après»

Pêle-mêle, il cite les rédactions: Europe 1, RMC, FranceInfo, Marianne, l’AFP ou Libé. Toutes ont été contactées et ont vu ses «preuves». Elles sont disponible sur un Google Drive. Il y a les contrats de travail comme attaché parlementaire pour le député Ambroise Guellec et le sénateur Jean-Jacques Hyest, mais aussi une édition de Démocratie Moderne avec un article d’un certain Nicolas Gérard. Le pseudonyme de Nicolas Grégoire, m’affirme-t-il. Il y a aussi une note à l’attention de Claude Goasguen, une page d’un agenda de juillet 1996 où est notamment marqué «RDV Bayrou» et une pochette fushia avec la mention «Nicolas. Courriers à traiter».

Des journalistes de l’Express ou du Monde lui disent qu’il n’y a pas assez de preuves. Lui pense le contraire. «Les preuves dans le Google Drive suffisent, bordel. On a sorti l'affaire Pénélope, on avait même pas un contrat ou une fiche de paie. Ça a explosé et on les a eu après», m’affirme-t-il. Il oublie de remarquer que le Canard enchaîné disposait des fiches de salaire de Pénélope Fillon et de témoignages concordants d'une assistante parlementaire. 

Alerte générale

 

Les «preuves» fournies ne conviennent pas non plus à Transparency International. Cette ONG internationale, d’origine allemande, lutte contre la corruption des institutions et des gouvernements. Elle apporte régulièrement son soutien aux lanceurs d’alerte. Après mon entrevue avec Nicolas Grégoire, je les ai contactés pour en savoir plus. Il leur a bien envoyé une demande mais l’organisation n'a pu donner suite. D’une part, parce que «les faits sont prescrits depuis 2009», m’explique Nicole Marie Meyer, la «responsable alerte éthique» de Transparency (qui est une lanceuse d’alerte) et d’autre part parce qu'ils n'ont «pas reçu de preuves à l’appui des allégations du signalement.» En privé, une personne de l’ONG m’en dit plus:

 «Il nous a contactés en demandant de bénéficier du statut de lanceur d’alerte. Nous avions reçu deux contrats de travail qui attestaient de deux emplois partiels. On avait la trace de son emploi d'assistant parlementaire mais aucune preuve qu’il était rédacteur pour Démocratie Moderne. Lorsque nous avons demandé des éléments complémentaires, nous ne les avons pas reçus.»

Pourtant, les faits sont avérés, selon le Télégramme. Le journaliste Hervé Chambonnière, qui a été le seul à publier une enquête à partir du témoignage de Nicolas Grégoire, a contacté le député et le sénateur concerné par les déclarations de l’ancien assistant parlementaire. «J’ai pu servir de prête-nom», a concédé l’un. «Oui, bon, j'ai dû rendre service à Force Démocrate», a estimé l’autre.

Au bureau AFP de Rennes, on m’atteste également que les faits sont établis. L’ancienne secrétaire de rédaction du journal leur a confié que Nicolas Grégoire «était bien dans les locaux»:

«Elle nous a dit qu'il était là mais qu'elle ne savait pas trop ce qu'il faisait. Comment il était rémunéré. S'il était stagiaire ou pas», me dit une source à l’AFP.

Twitter Parano

 

Alors, pourquoi est-ce que cette affaire n’a-t-elle pas été publiée? Nicolas Grégoire me parle de «censure» de la part des journalistes, qui protégeraient François Bayrou et Emmanuel Macron, comme il l’écrit dans son deuxième article. Il y dénonce des rédactions, dont celles de Libération ou de l’AFP. Libération, via la rubrique Desintox, a expliqué son choix et invoqué un «manque de temps», une «histoire datée» et un ton des échanges «entre parano et accusations diverses».  Une réponse «absolument hilarante», juge Nicolas Grégoire, sourire en coin.

L’ancien assistant parlementaire estime ne pas avoir lancé d’accusations en l'air. Ni avoir été parano. Mais il dit avoir craint «pour sa sécurité». Dans son deuxième papier, il raconte un «cambriolage» le 21 avril, dont il parle à un journaliste de Libération, Tristan Berteloot, sur Twitter. «Il ne m’a rien répondu du tout, rien à foutre», vitupère Nicolas Grégoire. Le 22 août, je vois qu’il publie à nouveau une série de tweets sur une tentative présumée d'entrée par effraction dans son domicile.


Capture d'écran de la deuxième publication Medium de Nicolas Grégoire. 

Début juillet, j'ai contacté Tristan Berteloot qui me donne sa version: «J’avais vu passer son post Medium et je l’ai suivi par curiosité. Il m’a tout de suite contacté par message privé en me demandant si je pouvais faire un truc.» Quand Berteloot découvre l’histoire, il décide de travailler dessus pour accumuler d'autres preuves et voir si le parti avait généralisé ce système. Le récit de Nicolas Grégoire, «c’était une histoire un peu floue et surtout très vieille pour une période courte», détaille-t-il. Il en fallait plus. À l’époque, les enquêtes judiciaires sur le MoDem n’ont pas débuté.

Entre-temps, le journaliste regarde les tweets de Grégoire, «qui commençaient à être un peu délirants sur le non-traitement dans les médias. Sur leur grand silence et le fait qu’ils protègent Bayrou. Il a commencé à devenir agressif avec les journalistes qui ne reprenaient pas son récit». Tristan Berteloot renonce alors à traiter le sujet. Pour lui, une source «unique», des personnes qui sont «floues» sur les fonctions de Nicolas Grégoire et «ce côté parano de vouloir absolument être un lanceur d’alerte» le gênent.

À l’AFP, on me répond qu’on a recoupé les informations et que le sujet les intéressait. Nicolas Grégoire a envoyé plusieurs messages pour connaître la date de parution alors que l’élection présidentielle battait son plein. «On lui a dit qu’on n’avait pas trop le temps mais que l’on était toujours intéressé. C’est à partir de ce moment-là qu’il est devenu très agressif». On me parle de textos «surréalistes».

«Je souhaite parler à ta hiérarchie, quelqu’un qui parle pour ta rédaction et ce sera enregistré»

Lors de notre rencontre, l'ancien assistant parlementaire évoque des «blocages». Au sein de l’AFP, on juge surtout que le papier est «bancal», sans infos «bétonnées». L’agence finit par lâcher le sujet Nicolas Grégoire, en raison des e-mails, des SMS et des propos sur les réseaux sociaux:

«On lui ai laissé sa chance, m’indique-t-on au sein du bureau de l’AFP Bretagne. On est resté en contact avec lui avant la présidentielle jusqu’aux législatives. On a fait abstraction de son comportement. On peut être agressif et en vouloir à la terre entière mais il y a des limites. Et il les avait vraiment dépassées.»  

Mais Nicolas Grégoire n’a pas été comme cela avec tous les journalistes. Paul Aveline, journaliste à Buzzfeed, l’a contacté car il enquêtait déjà sur les emplois fictifs du MoDem quand le papier est sorti: «Je n’ai jamais eu de problèmes avec lui. Il n’a jamais été agressif ou insultant. Quand j’ai expliqué pourquoi Buzzfeed n’avait pas repris son article il a compris, explique-t-il. Je pense qu’il a mal vécu le fait que son papier n’a été repris nulle part. Mais je pense aussi qu’il n’a pas voulu voir le problème de timing. Quand il le sort, on est en plein milieu de l’affaire Pénélope Fillon. Je ne sais pas comment ça s’est passé dans les autres rédactions mais je ne vois pas la censure. Mais lui l’a interprété comme cela et est resté dans cette logique-là.»

Une explication qui est aussi celle d'Hervé Chambonnière, le journaliste du Télégramme, pour qui l’attitude de Grégoire envers les autres journalistes «contre-productive»

«Ce n’est pas une affaire Fillon non plus».

L'ancien assistant parlementaire relancera Libération et Tristan Berteloot. Ce dernier me raconte la conversation:

«Je souhaite parler à ta hiérarchie, quelqu’un qui parle pour ta rédaction et ce sera enregistré.

– Non. Faut arrêter la paranoïa.

– Je veux une déclaration officielle de Libé, qu’on me dise pourquoi vous ne me couvrez toujours pas.

-T'es pas au macdo ou "je veux parler à ta hierarchie"

«Le truc que je lui reconnais, c’est qu’il a une capacité à ce qu’on parle de lui. Même Élise Lucet a commencé à l'évoquer à la rédaction d’“Envoyé Spécial”, me confie courant juillet un journaliste qui suit l’affaire sur les réseaux sociaux. Il se sert du buzz ou du bad buzz.»

«Au fond, je m’en tape qu’on dise “un article de Nicolas Grégoire” mais par contre quand on fait bien exprès de ne pas citer mon nom pour que je n’aie aucune notoriété, je trouve ça petit»

Nicolas Grégoire se tournera aussi vers le service politique de l’AFP à Paris. Qui appelle par la suite l’AFP de Rennes pour demander «qui est ce gugusse». Le journaliste qui me raconte cet épisode ajoute en rigolant de faire attention «parce qu'il va vous le réclamer l'article sur lui». Ça ne manquera pas. 

«Écoute, je commence à crever la dalle, t’as pas un truc pour moi?»

Pendant ce temps, la presse et la justice font leur travail. Enquête préliminaire et information judiciaire, articles dans les colonnes du Canard Enchaîné, de Buzzfeed ou du Monde sur le système de financement du MoDem. Avec de nouveaux témoignages d’emplois fictifs. Et un nouveau papier de Nicolas Grégoire, intitulé #Bayrougate, enquête avec de nouvelles révélations... Quand on en parle, il s'énerve:

«Au niveau journalistique, ça avait un intérêt. Ça a été évoqué à l’antenne par des médias et ils ne me citaient pas, ces connards. Disons-le. Parce que c’est plus bas que tout. Au fond, je m’en tape qu’on dise un article de Nicolas Grégoire mais par contre quand on fait bien exprès de ne pas citer mon nom pour que je n’aie aucune notoriété, je trouve ça petit. Comme on dit dans le journalisme, ce n’est pas confraternel».

Ce qui ne l'a pas empêché, au cours de notre entretien, de souhaiter «bonne chance» aux journalistes qui enquêtaient sur le sujet:  «Personne n’est aussi fou que moi pour ouvrir sa gueule contre vents et marées. Le mec de base, jamais il y va. C’est impossible. Et moi, les conséquences je m’en tape». Car s'il y en a un qui est capable «d'y aller», c'est lui, grâce à ses compétences pour «sortir ce truc», à ses aptitudes en «rédaction», en «marketing», en «gestion de communauté» et en «relations presse, quoi qu’on en dise»

Aujourd’hui, fort des «500 000 vues» sur ses trois papiers publiés, Nicolas Grégoire écrit un livre sur cette affaire. Lorsque je lui demande s’il regrette de s’être lancé, il me répond qu’il ne sait pas encore. Il m'annonce pourtant qu’il n’a «plus un client» qui l’appelle. «J’en ai un gros qui mystérieusement ne répond plus à mes e-mails», me dit-il. Un de ces contacts chez une «grosse start-up française» lui confie que ce qu’il écrit c’est «super». «Je lui ai dit: Écoute, je commence à crever la dalle, t’as pas un truc pour moi? Pschit! Zéro, me lance-t-il avant de rire puis de s’arrêter. Je dérange». L’ironie a disparu.

Reste son livre. Nicolas Grégoire veut qu’il soit «significatif» sur «la politique française et les médias». Il tweete beaucoup sur ce dernier sujet, ce qui a certaines conséquences. «Il commence à être pas mal suivi par la fachosphère dans le truc anti-média», me souligne Tristan Berteloot, le journaliste de Libération.

À la fin du déjeuner, une fois le carpaccio englouti, on aborde le cas de Richard Ferrand. L’ancien ministre d'un mois de la Cohésion des territoires, empêtré dans les affaires judiciaires, venait de quitter le gouvernement. «Allez dire au petit peuple... Dont je fais partie! On a une classe politique qui est scandaleuse.»

«Petit peuple». Cet élément de langage est revenu plusieurs fois lors de la conversation. Il l’avait déjà utilisé dans un échange d'emails, étonné que je veuille passer plus de deux heures avec lui pour les besoins de cet article portrait. «Je ne suis pas un people, vous savez. Je suis du petit peuple», écrivait-il, avant de poursuivre: «Je ne compte pas étaler ma vie dans les médias. Ni prendre plaisir à parler de moi. C’est indécent».

À la fin de notre entretien, il me fait remarquer qu’on a finalement bien tenu les deux heures. Plus tard, encore et toujours sur Twitter, je verrai qu’il fait référence à notre rencontre.

En dessous de sa photo de profil, un lien renvoie vers son site personnel. Le titre? «Mais qui est Nicolas Grégoire?».

Christophe-Cécil Garnier
Christophe-Cécil Garnier (62 articles)
Journaliste à Slate.fr
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