Culture

Festival de Venise 2017: des pépites dans le bric-à-brac de la lagune

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 09.09.2017 à 16 h 20

Inégale et disparate, la sélection de la Mostra recèle pourtant quelques belles découvertes où, sans grande surprise, le documentaire et l'Asie se taillent les meilleures parts.

Extraits d'«Angels Wear White», «Three Bilboards Outside Ebbing, Missouri» et «La Nuit où j'ai nagé»

Extraits d'«Angels Wear White», «Three Bilboards Outside Ebbing, Missouri» et «La Nuit où j'ai nagé»

Année après année se confirme le statut compliqué du plus ancien festival du monde, la Mostra de Venise, dont la 74e édition se tient du 30 août au 9 septembre. Deux phénomènes négatifs aggravent sa situation vis-à-vis des manifestations qui lui sont traditionnellement comparées, Cannes et Berlin.

L’une est la concurrence des deux grands festivals nord-américains, Telluride, juste avant, et surtout Toronto qui commence pendant que Venise a lieu. L’autre tient à l’état de médiocrité du cinéma du pays hôte, médiocrité à laquelle l’Italie ne s’est pas résignée –alors que la Berlinale, par exemple, ne se pose pas la question de l’état du cinéma allemand et ne prétend pas s'en faire à toute force une vitrine.

La conséquence est qu’il est quasi-impossible d’émettre une opinion sur l’ensemble de la programmation, extraordinairement hétérogène et inégale. À mi-parcours de son déroulement, on ne peut que pointer quelques objets singuliers ayant émergé de ce bric-à-brac.

Deux documentaires d'exception

Le plus mémorable se tient en deux titres, qui malgré leurs différences considérables, relèvent du documentaire. Le premier est une pure merveille de cinéma politique au plus beau sens du mot.

Vue d'ensemble du bâtiment principal de la New York Public Library

Avec EX LIBRIS, Frederick Wiseman fait bien plus que décrire cette extraordinaire lieu voué à l’accueil des lecteurs à Manhattan qu'est la Bibliothèque publique de New York.

Séquence après séquence, chacune prenant le temps de rendre sensible une situation, le film déploie un gigantesque réseau d’action publique dont les quelque 80 implantations relevant de la bibliothèque dans tous les quartiers de New York sont les instruments. On reviendra à sa sortie, prévue le 1er novembre, sur cette fresque émouvante et précise de ce que pourrait, devrait être le travail d’une institution de la démocratie.

Les frères Sagawa dans Caniba de Lucien Castaing Taylor et Verena Paravel

De sortie, il n’est pas sûr qu’il y en ait une pour Caniba, le nouveau film de Verena Paravel et Lucien Castaing Taylor. Les auteurs du mémorable Leviathan, invention d’un cinéma cosmique, poursuivent leur recherche avec les moyens du cinéma.

Ils s’intéressent cette fois à Issei Sagawa, ce Japonais devenu célèbre en 1981 après avoir tué et en partie mangé une condisciple de son université parisienne. Trente-cinq ans plus tard, vieil homme malade toujours habité des plus sombres instincts, il devient un des deux protagonistes d’une étude aussi savante que troublante. Un des protagonistes puisque cette figure déjà si complexe se dédouble avec le présence d’un frère tout aussi travaillé par les pulsions morbides, mais de manière différente.

Caniba n’est pas, et ne prétend en rien être un spectacle, encore moins un divertissement. C’est l’utilisation des moyens propres du cinéma, le gros plan, la durée, l’écoute et l’observation attentive, le travail sur la relation image/son comme procédures d’approches de mystères de l’humain.

Des mystères dont ces deux messieurs, au demeurant très conscients de ce qu’ils font, sont des sortes de miroirs à la fois grossissants et déformants, révélateurs de parts d’ombre dont, dans des proportions bien moindres, nul n’est exempt.

Dans des eaux cinématographiques bien plus tempérées, et faute d’avoir pu voir les nouveaux films d’Abel Ferrara, Abdellatif Kechiche et Takeshi Kitano, on retiendra encore une poignée d’offres d’origines très diverses.

Franco-japonais, chinois ou irano-chilien

Ainsi d’une étonnante proposition minimaliste signée d’un tandem franco-japonais, le jeune réalisateur d’Un jeune poète et du Parc, Damien Manivel ayant été rejoint par Higarashi Kohei pour La Nuit où j’ai nagé, ultra-minimaliste, mais hypnothique et touchante chronique de la journée d’un petit garçon.

L'enfant autour de qui se déploie La Nuit où j'ai nagé

Sur fond de neige ou de nuit, «il ne se passe rien», comme on dit, et dans ce «rien», un monde de sensations, de peurs, de joie, d’affects se déploie.

En Asie également, mais cette fois en Chine, Angels Wear White, le deuxième film de la réalisatrice de Trap Street, Vivian Qu, suit une sombre affaire de prostitution de mineures, de corruption et de violence mafieuse.

Au centre d'Angels Wear White, Mia (Wen Qi), héroïne ou victime.

Peu à peu, la mise en scène attentive à la fois à l’humanité des protagonistes et aux enjeux bien plus vastes, et encore plus terribles, dans lesquels s’inscrit ce scénario de film noir, donne au film un souffle et une profondeur inattendus.

Étrange, élégant et sombre, voici qu’apparait une réalisation au pedigree inattendu, film chilien signé d’un réalisateur iranien: Les Versets de l’oubli d’Alireza Khatami est un poème funèbre hanté par la mémoire de répressions dont les fantômes habitent le paysage latino-américain où est situé le film comme la mémoire iranienne de son auteur.

Les Versets de l’oubli d’Alireza Khatami

Deux portraits classiques d'une Amérique malade

Deux films états-uniens pour terminer, deux films reliés de près ou de loin au frères Coen. Le paradoxe est qu'il s'agit cette fois de deux réalisations plutôt classiques, dans la norme, mais qui décrivent une Amérique profondément malade.

Bienvenue à Suburbicon, réalisé par George Clooney d’après un scénario des auteurs de No Country For Old Men, est une fable sur l’Amérique profonde lorgnant du côté de l’horreur et du grotesque, où tous les personnages sont des ordures, celui joué par Brad Pitt étant le pire d’entre eux tous.

Brad Pitt en père et citoyen détestable

C’est plaisant mais limité comme un spectacle de grand guignol, alors que Three Bilboards Outside Ebbing, Missouri, tout en racontant avec verve un drame du Deep South, trouve moyen de donner une chance aux protagonistes, malgré la violence, la bêtise, le racisme, les aveuglements multiples des uns et des autres.

Woody Harrelson et Frances McDormand dans Three Bilboards Outside Ebbing, Missouri

Le réalisateur Martin McDonagh y fait preuve d’une virtuosité qui tire le meilleur parti de l’interprétation de Frances McDormand en mère vengeresse, de Woody Harrelson en Sheriff au grand cœur et de Sam Rockwell en flic sadique. Sorties annoncées respectivement le décembre et le 6 décembre et le 17 janvier.

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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