France

Nous ne vivons pas dans la France de Vichy

Hugues Serraf, mis à jour le 30.12.2009 à 16 h 57

En mai 1981 avec l'arrivée au pouvoir de François Mitterrand, les chars soviétiques étaient à Strasbourg. Depuis mai 2007, Pétain serait à l'Elysée. L'outrance décrédibilise le discours politique.

Il y avait déjà Marie Ndiaye, pour laquelle la France de Nicolas Sarkozy est si «monstrueuse» qu'il faut la quitter. Puis Alain Badiou avec sa «logique d'Etat néo-fasciste», immédiatement suivi par Emmanuel Todd avec son «ultra-droite». Il y a maintenant Jean-Paul Huchon et son «nouveau Déat»...

A intervalle régulier, une nouvelle figure d'autorité culturelle, philosophique, universitaire ou politique apporte sa contribution à ce qui ressemble de plus en plus à une stratégie malsaine de travestissement de la réalité. Un travestissement dont la capacité à diviser les Français entre eux est d'ailleurs, au final, bien plus grande que toutes les initiatives gouvernementales de ces derniers mois - cet absurde débat sur l'identité nationale compris.

Mais serais-je donc, moi-même, si aveugle à l'horreur qui s'installe, si insensible à la souffrance qui se répand, si inaccessible à l'enfer qui vient qu'il me soit impossible de réconcilier cette description d'une France re-vychisée avec l'action d'un gouvernement banalement démocratique de la Ve République?

Je me pose honnêtement la question et ma réponse toute aussi honnête est non. Quoi que l'on pense du bouclier fiscal, de la réforme des universités, de la normalisation des régimes «spéciaux» de retraites et, même, de la politique migratoire, la France est actuellement gérée par une équipe de centre-droit dont les référents idéologiques se trouvent plus souvent du côté de la démocratie chrétienne rhénane, voire de la social-démocratie scandinave, que de n'importe quelle expérience totalitaire.

Le débat politique chez nous (et le rappeler est presque un truisme) est toujours passé par la diabolisation de l'adversaire et sa disqualification comme interlocuteur légitime. Mais l'amusement incrédule que provoque aujourd'hui le rappel des réactions à l'élection de François Mitterrand en 1981 - lorsque les chars soviétiques étaient annoncés à Strasbourg et qu'il fallait se préparer à la nationalisation des boulangeries de quartier - ne force-t-il pas à prendre un minimum de distance avec ces invocations quotidiennes des mânes de Pétain?

Car enfin, si Nicolas Sarkozy est effectivement le dictateur ultralibéral et raciste que l'on dit, que sont donc Angela Merkel, Gordon Brown, José Luis Zapatero, Fredrik Reinfeldt, Jan Peter Balkenende, leaders dont les stratégies sont parfaitement superposables à celles du président français sur à peu près tous les sujets ? Faut-il alors s'inquiéter de la dérive fasciste de l'ensemble du Continent, pour ne rien dire de celle des États-Unis, dont le président se comporte de plus en plus comme un chef d'État européen?

D'une certaine manière, cette habitude que nous avons de vivre la politique comme une guerre civile où tous les excès sont permis rendrait plutôt optimiste: ce n'est pas parce qu'ils traitent les CRS de SS que l'on enferme les leaders étudiants dans des camps de concentration, même lorsqu'ils sont juifs et Allemands. Mieux: on finit par en faire des têtes de liste aux élections européennes.

A cette aune, la monstruosité ndiayesque ou le néofascisme badiesque peuvent bien être rangés dans les mêmes placards à concepts grotesques que la menace islamique lepéniste ou la décadence morale villieriste. A ceci près que les tenants du sarkozysme comme fascisme jouissent d'une audience et d'un respect auxquels n'ont pas, fort heureusement, accès leurs pendants de droite. Faudra-t-il qu'Emmanuel Todd s'inquiète à son tour d'une nationalisation des boulangeries pour que la raison l'emporte?

Hugues Serraf

Lire également: Comparer Besson à Laval, le piège de l'outrance.

Image de Une: Pierre Laval et Philippe Pétain à Vichy Wikimedia Commons

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