France

Quand le «roi des forains» veut faire la révolution

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 07.09.2017 à 15 h 18

L'appel de Marcel Campion à défiler le 12 septembre contre la réforme du code du travail signe une étonnante «convergence des luttes».

Marcel Campion, en novembre 2016 à Paris. THOMAS SAMSON / AFP.

Marcel Campion, en novembre 2016 à Paris. THOMAS SAMSON / AFP.

«Je retourne dans la rue. J’apporte ma voix et mes poings dans la guerre sociale qui se prépare. [...] Nous viendrons bien vivants pour défier les bien-pensants aux côtés des travailleurs. Et dire ¡No Pasarán! à ceux qui veulent s’approprier jusqu’à la plus humble de nos libertés.»

Ce texte n'est pas signé d'un jeune et fougueux député France insoumise ou d'un syndicaliste appelant à manifester le 12 septembre contre les ordonnances sur le code du travail, mais du «roi des forains» Marcel Campion, propriétaire de la Grand roue de Paris, 77 ans. Il a été publié le 4 septembre sur le site Lundi Matin, jugé proche de mouvements comme le Comité invisible et Nuit debout, et relayé notamment sur Le Monde. Comme le décode le quotidien, l'homme d'affaires, déjà connu pour des occupations sauvages, entend aussi, à travers ce texte, protester contre la décision de la municipalité parisienne d'arrêter le marché de Noël dont il est gestionnaire et contre sa mise en examen pour abus de biens sociaux dans le dossier de l'installation de la Grande roue place de la Concorde.

Reste que cette tribune signe une étonnante «convergence des luttes» entre les syndicats et partis qui appellent à défiler le 12 septembre (CGT, Solidaires, FSU, France insoumise, Mouvement du 1er juillet...) et un monde, celui des forains, qui en paraît a priori éloigné. Une tentative de rapprochement qui en rappelle d'autres, en des périodes de conflits sociaux intenses.

Au début des années 1970, les militants maoïstes de la Gauche prolétarienne, en lutte contre le pouvoir pompidolien, avaient ainsi soutenu l'activiste Gérard Nicoud, qui ralliait les petits commerçants écrasés par la grande distribution (comme les forains, Marcel Campion en tête, se sont estimés écrasés par les hypermarchés du divertissement type Eurodisney). Ce dernier dénonçait une «Saint-Barthélémy du commerce et de l'artisanat» organisée par les pouvoirs publics et se disait prêt à des actions illégales, appelant notamment ses suiveurs à la grève de l'impôt.

Du côté des maoïstes, l'idée était alors d'appeler à «l'unité populaire» plutôt qu'à l'union de la gauche: «En Mai 1968, on n'a pas cessé de nous répéter que la violence dans la rue, c'était abominable, que nous allions effrayer les petits commerçants et nous couper de toutes les couches intermédiaires dont l'appui était nécessaire pour assurer la victoire de la gauche unie, tranchait leur dirigeant Alain Geismar en 1970. La suite a prouvé que les petits commerçants n'ont pas du tout peur de la violence dans la rue.» À l'époque, l'initiative avait divisé au sein du mouvement, qui voyait en Nicoud une émanation de l'extrême droite –de même qu'aujourd'hui, la publication du texte de Marcel Campion sur Lundi Matin a suscité des protestations dans la galaxie «antifa», le forain ayant posé à plusieurs reprises en compagnie de Marine Le Pen et ayant dénoncé l'«insécurité à la foire du Trône squattérisée par des populations à risque».

Le Monde pointe dans la tribune du «roi des forains» des «accents situationnistes»: la dénonciation de l'extension du «domaine du spectacle», qui rappelle le titre du célèbre livre de Guy Debord, ou l'utilisation du concept de potlatch, qui donna son nom à la revue des lettristes, précurseurs des situationnistes. «Je lis beaucoup, y compris Guy Debord», a répondu Marcel Campion au Monde. Dans Les Enfants du paradis, un des films fétiches de Debord, le bandit Lacenaire lâchait lors d'une réception: «Il faut de tout pour faire un monde. Ou pour le défaire.» Face à lui, un noble répliquait: «Amusant! Ce n'est qu'un mot, mais amusant.»

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Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (940 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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