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Mais c'est quoi le problème des Américains avec la géographie?

Diane Frances, mis à jour le 06.09.2017 à 10 h 15

D'après la chaîne de supermarchés Whole Foods Market, le Beaufort d'Alpage est fabriqué à Bordeaux et le P'tit Basque près de Nantes. Un pavé de plus dans la mare des méconnaissances des Américains du monde qui les entoure.

Montage : Twitter / CNN

Montage : Twitter / CNN

«Que mangent les Français… selon les Américains?», s'interrogeait le site de recettes Marmiton dans une vidéo animée en 2013. Une fille demandait à son père, avant de déguster de la «couisine à la fwançaise»: «Daddy, qu'est-ce qu'i' mangent dans le Fwance?» Et le papa de répondre, entre deux croissants, un verre de rouge et une bonne dose de clichés: «Oh les fwomages ma chéwie! Oh God! Il y en a plus que de jours dans l'année!» «Wooow», s'enthousiasmait alors la jeune américaine tandis que dessins de roquefort, camembert, tomme et autres réjouissances gustatives envahissaient l'écran.

Au pays de l'oncle Sam, on aime la gastronomie de Marianne. Whole Foods Market le sait, et semble vouloir en profiter. Ce mardi 5 septembre, un utilisateur de Twitter a posté des photos qu'il a prises dans deux supermarchés de la chaîne: l'un à Detroit, dans le Michigan, et l'autre à Washington. Si la tour Eiffel –valeur sûre du bagage culturel des Américains à propos de la France– est approximativement bien placée sur la carte de l'hexagone, les noms de nos spécialités laitières fermentées et/ou affinées semblent avoir été dispersés au hasard.

Ainsi, d’après cette pancarte aux frontières très réalistes –on parle des Pays-Bas rayés de la carte et de la côte allemande creusée par la Mer du Nord?– et au design sophistiqué –mêmes les âmes les plus créatives n'auraient osé imaginer les voiles d'un navire trouées façon emmental–, le Camembert (normand) proviendrait de Montpellier, la Fourme d'Ambert (auvergnate) de Montauban, le Beaufort d'Alpage (savoyard) de Bordeaux, le Comté (franc-comtois) de l'Yonne, le P'tit Basque (comme son nom l'indique) des alentours de Nantes...

Sur Twitter, certains ont du mal à digérer cet affront.

D'autres n'hésitent pas à donner une petite leçon de géographie fromagère à Whole Foods Market.

D'autres encore rappellent la réputation des Américains –les citoyens, les chaînes télévisées et leur président– de mauvais élèves en géographie.

Le mauvais exemple de CNN

 

Si l'on tape dans le moteur de recherche de Google France «les américains sont n», «nuls en géographie» fait partie des requêtes les plus plébiscitées par les internautes –avec «ne sont jamais allés sur la Lune», mais ça, c'est un autre débat.

Cette réputation est ancrée aux yeux des Français, et ce n'est peut-être pas pour rien. En 2005, CNN, l'une des trois chaînes d'information les plus regardées aux États-Unis, avait diffusé une carte des émeutes en France, déplaçant Strasbourg et Toulouse en Allemagne et en Suisse, et Lyon et Cannes à l'ouest de leur véritable situation.

Six ans plus tard, Cannes –nous parlons bien de la ville où a lieu le célèbre Festival de cinéma chaque année depuis 70 ans– avait migré encore plus loin, en Espagne:

Rassurons-nous, toutefois, la France n'est pas le seul pays méconnu outre-Atlantique. En 2012, c'est Londres qui a fait les frais du cartographe de CNN:

Et en 2013, une attaque de frelons géants a eu lieu à Hong Kong... au Brésil:

Une question politique

 

Et les responsables politiques ne sont pas en reste, quand bien même ils seraient à la course ou à la tête de la présidence des États-Unis. Souvenons-nous de cette carte publiée sur le compte Facebook de Donald Trump le 20 mai dernier, alors qu'il effectuait son premier déplacement présidentiel à l'étranger:

La Corse avait rallié l'Italie, l'État du Vatican était une ville, et Jérusalem unilatéralement israélienne. Ce n'était pas la première fois que Donald Trump commettait une bourde en géographie. Il avait par le passé qualifié la Belgique de «belle ville», et confondu San Jose et San Francisco.

L'un de ses concurrents à l'élection présidentielle de 2016, Gary Johnson, n'était guère plus calé. Lorsque le journaliste de l'émission «Morning Joe» l'avait questionné sur ses ambitions quant au sort de la ville syrienne d'Alep, il avait sérieusement répondu: «Qu'est-ce que c'est Alep?»



Quatre ans plus tôt, la candidate à la primaire républicaine Michelle Bachmann, ancienne sénatrice du Minnesota, avait déclaré à propos de Barack Obama: «Après nous avoir envoyés en Libye, il veut nous envoyer en Afrique.» En oubliant, visiblement, que la Libye se situe en Afrique.

Des chiffres inquiétants

 

Malheureusement, ces quelques erreurs emblématiques semblent être un reflet parlant d'une méconnaissance plus large de la population. Celle-ci est largement documentée et, ce, depuis plusieurs années. En 2002 déjà, une étude internationale centrée sur des jeunes de 18-24 ans expliquait que sur les neuf pays sondés (États-Unis, Canada, Mexique, Japon, France, Suède, Grande-Bretagne, Italie, Allemagne), seuls les Mexicains avaient une plus mauvaise connaissance du monde que les Américains. Problème, ces derniers étaient également particulièrement mauvais pour s'y repérer au sein même des États-Unis. Près de la moitié des sondés américains étaient incapable de situer l'État de New York ou du Mississippi sur une carte.

On ne s'étonnera pas dès lors qu'en 2006, une étude de National Geographic montrait que la grande majorité des Américains de 18 à 24 ans ne trouvaient pas l'Irak et pensaient que le Soudan était situé en Asie. En 2013, une autre étude menée par trois universitaires de Harvard, Dartmouth et Princeton révélait que seul un Américain sur six savait placer l’Ukraine sur une carte. Cette recherche scientifique démontrait également que moins ils connaissaient la position géographique de l'Ukraine, plus ils avaient envie de l'envahir.

Bien plus récemment, en août dernier, l'équipe de l'émission «Jimmy Kimmel Live» est allée interviewer des citoyens américains en leur demandant s'ils étaient favorables à une intervention militaire des États-Unis contre la Corée du Nord. La plupart des personnes interrogées ont répondu positivement à cette question, mais aucun d'entre eux n'est parvenu à placer le régime de Kim Jong-un sur une mappemonde:

Un problème d'enseignement

 

Cette méconnaissance des Américains du monde qui les entoure serait liée essentiellement à un problème d'enseignement. Plusieurs voix expliquent que la géographie n'est plus considérée qu'à la marge comme une matière à part. Elle s'intègre essentiellement à l'histoire en support par l'intermédiaire de cartes et est donc peu mise en valeur comme une connaissance à maîtriser en soi. Les professeurs de ce qu'on appelle les «social studies» passeraient au mieux 10% de leur temps sur la géographie, d'après des statistiques gouvernementales rapportées par U.S. News. Pas étonnant quand on sait que très peu d'entre eux ont été formés dans cette matière ou l'ont étudiée à l'université. Dans tous les cas, dans une large majorité d'États, son enseignement n'est même plus obligatoire au collège et au lycée. Certains perdent ainsi rapidement le peu d'acquis des premières années passées à l'école.

La forte culture patriotique américaine serait également un frein à la curiosité pour tout ce qui touche au monde extérieur. Résultat, seuls 20% d'Américains possèderaient une mappemonde et plus de 70% des jeunes Américains estiment qu'il n'est pas nécessaire de savoir situer sur une carte les pays dont on parle aux informations. Des chiffres qui expliquent pourquoi 3% des habitants des États-Unis ne savent pas où se situe la Maison-Blanche et 6% des 18-24 ans échoueraient même à situer leur propre pays sur une carte. De quoi faire vraiment cette fois tout un fromage.

Diane Frances
Diane Frances (6 articles)
Journaliste
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