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Face à la Corée du Nord, Donald Trump ne peut pas gagner

Benjamin Habib, mis à jour le 05.09.2017 à 15 h 37

Que faire face aux provocations répétées du régime nord-coréen? Si les États-Unis de Donald Trump disposent de plusieurs options, aucune ne semble véritablement en mesure de stopper Kim Jong-un.

Donald Trump à la sortie de la St John's Epicopal Church à Washington, le 3 septembre 2017 avant un point sur la Corée du Nord |
NICHOLAS KAMM / AFP

Donald Trump à la sortie de la St John's Epicopal Church à Washington, le 3 septembre 2017 avant un point sur la Corée du Nord | NICHOLAS KAMM / AFP

Le sixième essai nucléaire nord-coréen, réalisé dimanche 3 septembre, montre que le régime de Pyongyang pourrait bientôt mettre au point une ogive nucléaire miniaturisée, à même d’être déployée dans un missile balistique intercontinental. En effet, la secousse tellurique de magnitude 6,3 sur l’échelle de Richter qui a été enregistrée en Corée du Nord a été provoquée par une explosion nucléaire qui pourrait être celle d’une bombe à hydrogène. Ce séisme artificiel a été approximativement dix fois plus puissant que celui enregistré lors des derniers essais nucléaires nord-coréens, en septembre 2016.

La crise diplomatique créée par l’explosion nord-coréenne place les États-Unis dans une situation dont ils sortiraient à tous les coups perdants. Cette impasse aggrave d’ailleurs la crise, puisque la réaction de l’administration américaine à cet essai nucléaire peut s’avérer très ferme. Prenons donc le temps d’envisager quelques scénarios.

Est-ce la guerre?

Si les États-Unis rentraient en guerre contre la Corée du Nord, la vie de millions de personnes résidant dans toute la région serait en jeu. À la suite de ce dernier essai nucléaire, James Mattis, secrétaire à la Défense, a menacé la Corée du Nord, d’«une réponse militaire efficace et massive». Utilisant une rhétorique inappropriée, ce type de propos, distillés par l’administration Trump, portent atteinte à la crédibilité et au positionnement régional des États-Unis.

En effet, toute action militaire contre la Corée du Nord est particulièrement risquée. Plus largement, il ne semble pas qu’il existe une option politique convaincante liée à l’utilisation de la force. C’est d’ailleurs ce que relevait Steve Banon, conseiller de Donald Trump jusqu’au 18 août dernier:

«Il n’existe pas de solution militaire à la menace nucléaire nord-coréenne, vous pouvez faire une croix dessus. À moins que quelqu’un m’explique comment, si un conflit éclatait, les 10 millions de coréens du sud qui vivent à Séoul ne mourraient pas dans les 30 premières minutes, tués par des armes conventionnelles ; il n’y a donc pas de solution militaire, ils nous tiennent.»

De ce fait, peu importe le scénario, les États-Unis perdraient la guerre, bien que leurs forces militaires, soutenues par l’armée sud-coréenne, finiraient inévitablement par remporter le conflit.

Ne rien faire

Si jamais l’administration Trump continuait à bomber le torse, tout en ne faisant rien, elle laisserait les alliés régionaux des États-Unis dans une situation risquée, et donnerait à la Chine un boulevard dans la reconfiguration politique régionale en Asie du Nord-Est. Les alliances américaines avec les États situés dans cette région, en particulier la Corée du Sud, s’en trouveraient contestées, indépendamment de ce que Donald Trump pourrait faire par la suite.

En cas de guerre, les futurs missiles nucléaires intercontinentaux de la Corée du Nord augmenteraient le risque, pour les États-Unis, d’avoir à défendre la Corée du Sud et le Japon. Cette situation minerait la confiance de ces États en la garantie sécuritaire américaine. D’ailleurs, le fait que l’administration Trump ait tardé à nommer des ambassadeurs en Corée du Sud et au Japon ne contribue pas à apaiser la situation actuelle.

Toute action militaire qui mènerait à une escalade vers la guerre pourrait déclencher une attaque de l’artillerie nord-coréenne sur Séoul (la capitale sud-coréenne), et des frappes de missiles sur d’autres cibles, en Corée du Sud, au Japon, et même bien plus loin.

Si elle était poussée dans ses retranchements et que la continuité du régime de Kim Jong-un était menacée directement, la Corée du Nord pourrait même utiliser des armes nucléaires. Par conséquent, dans la mesure où elles ont été mises en place pour éviter ce genre d’attaque, les alliances américaines avec la Corée du Sud et le Japon s’en trouveraient fortement ébranlées.

De nouvelles sanctions

Si les sanctions restent aussi inefficaces qu’elles l’ont été jusqu’à présent, la Corée du Nord n’aura aucun problème à les contourner et à parachever l’acquisition d’un arsenal nucléaire complet.

Un tel succès saperait les fondements du régime international de non-prolifération nucléaire. La Corée du Nord ferait figure d’exemple pour d’autres candidats potentiels, en leur montrant qu’il est possible de développer un arsenal nucléaire sans en subir de conséquences significatives –en dehors de sanctions économiques inefficaces.

Un tel scénario démontrerait aussi que les États-Unis sont incapables, face à une puissance déterminée à acquérir des armes nucléaires, de défendre leur hégémonie en la matière.

Le monopole nucléaire est l’un des piliers de la puissance américaine. Basé sur le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires de 1967, il stipule qu’aucun État non doté d’un arsenal au moment de sa signature ne doit s’en doter. Le «spectre du nucléaire» représenté aujourd’hui par certains pays leur donne plus de latitude pour négocier avec les États-Unis et réduit les possibilités pour ces derniers d’exercer leur pouvoir.

Une guerre commerciale avec la Chine

Si les États-Unis décident de mettre la pression sur la Chine pour qu’elle intervienne, ils prendront le risque de s’engager dans une guerre commerciale qu’ils ne pourront que perdre.

Sur Twitter, Donald Trump a affirmé que les États-Unis «considéraient, en plus d’autres possibilités, celle d’interrompre toute relation commerciale avec les pays qui commercent avec la Corée du Nord». Un avertissement à peine voilé à Pékin, principal partenaire commercial de Pyongyang.

Le secrétaire au Trésor, Steven Mnuchin, a fait la même proposition en annonçant que son ministère travaillait à une série de sanctions destinées à étrangler «toute activité commerciale» avec la Corée du Nord.

Des voix se sont également fait entendre pour appeler la Chine à interrompre ses livraisons de pétrole brut et ainsi renforcer la pression sur les épaules du régime de Kim Jong-un.

Cependant, n’oublions pas que Washington a importé 463 milliards de dollars (389 milliards d’euros) de marchandises depuis la Chine l’an dernier. Comme l’avait remarqué Hillary Clinton lorsqu’elle était secrétaire d’État, Pékin a une marge de négociation considérable avec Washington puisqu’il est son premier créancier.

Engager une stupide spirale protectionniste, au risque de conduire à une récession mondiale, ou forcer la Chine à lâcher la «bombe dollar» ne peuvent donc être des solutions crédibles au problème nord-coréen.

Le gel du programme nucléaire

Une hypothétique négociation entre Washington et Pyongyang sur le gel du programme nucléaire en Corée du Nord ne ferait sans doute que repousser le problème.

Quand on a à l’esprit les propos fermes tenus rituellement par les dirigeants de la région à la suite de chaque provocation de la Corée du Nord, et la répétition absurde de l’idée selon laquelle diplomatie signifie forcément «apaisement», discuter avec la Corée du Nord pourrait, certes, apparaître comme la moins pire des solutions.

Le régime de Kim est susceptible d’accepter un gel de son programme nucléaire militaire, ou un moratoire sur ses tests balistiques, mais uniquement pour gagner de temps. Au sein du modèle de développement dit «Byungjin» cher à Kim Jong-un (la prolifération nucléaire et le développement économique), l’arme nucléaire revêt en effet une importance vitale en terme de légitimité interne, et sous-tend sa longue pratique du chantage au nucléaire en échange de concessions.

Quoi qu’il en soit, une telle option se heurte à un obstacle de taille: il n’existe même pas de point de départ commun pour amorcer la négociation. Par ailleurs, on voit mal le régime de Pyongyang renoncer volontairement à son programme nucléaire militaire, clé de voûte de sa stratégie de sécurité nationale, de son développement économique et de sa légitimation politique sur le plan interne.

Un accord de paix

Si les États-Unis négocient un traité de paix avec la Corée du Nord, leur prestige risque d’être durablement entamé dans la région –et la raison d’être de leur présence militaire en Corée du Sud tout simplement annihilée.

Pourtant, il reste une possible voie de négociation lorsque la Corée du Nord aura achevé son programme et déployé ses vecteurs nucléaires. À ce moment précis, elle pourrait en effet appeler les États-Unis à négocier un accord de sécurité et la fin formelle de la guerre de Corée, la péninsule demeurant techniquement en état de guerre depuis l’armistice de 1953.

Mais qu’est-ce qui pourrait bien pousser la Corée du Nord à s’engager dans telles discussions? La raison en est simple: une fois dotée d’une de force dissuasion nucléaire, elle pèsera beaucoup plus lourd dans les négociations.

Or une telle option est sans doute la moins inquiétante de toutes aux yeux de l’administration Trump. Il est même fort probable que les pays de la région soient contraints, au final, de trouver un moyen d’accepter une Corée du Nord nucléarisée.

Le signe du déclin américain

Au-delà de sa capacité à faire une démonstration de force et à résoudre cette crise, rien ne dit qu’au final l’administration Trump n’aura pas fait étalage des limites de sa puissance.

Les événements actuels en Corée du Nord ne seraient-ils pas la crise de Suez des États-Unis?

En 1956, la Grande-Bretagne surestima ses capacités à maintenir son emprise en Égypte, exhibant par la même occasion le gouffre existant entre ses prétentions impériales datant d’une époque révolue et la réalité de sa puissance au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Le cas de la Corée du Nord est emblématique de cette fin de la suprématie américaine sur la scène mondiale. L’administration Trump n’a que des cartes perdantes à sa disposition. Cet état de fait illustre de manière criante le déclin des États-Unis et ses marges de manœuvre de plus en plus étroites dans l’environnement stratégique de l’Asie du Nord-Est.


Ce texte a été traduit par la rédaction de The Conversation France. Pour plus d’information sur ce sujet, vous pouvez écouter en podcast la discussion entre Benjamin Habib et Nick Bisley.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

Benjamin Habib
Benjamin Habib (1 article)
Maître de conférences, School of Social Sciences, La Trobe University
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