Double XParents & enfants

L’échographie, un bon moyen d’annoncer une grossesse (et de présenter le futur bébé)

Daphnée Leportois, mis à jour le 08.09.2017 à 7 h 03

Le cliché en noir et blanc a tout pour être le parfait vecteur d’annonce.

Photo prise en février 2001 d'une échographie d'un foetus |
DIDIER PALLAGES / AFP

Photo prise en février 2001 d'une échographie d'un foetus | DIDIER PALLAGES / AFP

«À venir pour début décembre». C’est ainsi que Gwenaëlle, 30 ans, a légendé les photos de l’échographie du premier trimestre –entre onze et treize semaines d’aménorrhée– qu’elle a envoyées par MMS ou WhatsApp à tous ses proches, famille et amis. «On a d’abord informé nos parents par téléphone puis avec la photo à l’appui, ensuite on a élargi aux amis. Mon cousin germain nous avait annoncé qu’ils attendaient leur premier de cette manière et j’avais trouvé ça original. Je m’étais dit que je ferais probablement pareil si la gynéco arrivait à faire un beau cliché de profil!» Elle n’est pas la seule à se servir de ces clichés tirés de cet examen médical obligatoire pour annoncer sa grossesse à son entourage. Et ça n’a rien d’étonnant, car cette image a tout pour incarner la gestation et, surtout, la parentalité à venir.

Il faut avouer que ça a un côté pratique: «Annoncer une grossesse toute neuve, ce n’est pas facile, ça ne se voit pas, le corps n’a pas changé.» À défaut de photographier un ventre qui s’arrondit, autant utiliser ce qui est à disposition. C’est ce dont témoigne Maud, 28 ans, qui a elle aussi utilisé les images de l’échographie pour appuyer son annonce auprès de sa famille et de ses amis proches: «J’y ai pensé quelques jours avant. Je devais récupérer l’échographie de datation et j’avais prévu de voir ma famille juste après. C’était donc pour moi une bonne façon de l’annoncer.» Ce n’est pas pour autant que tous les futurs parents utilisent ce moyen pour faire part de l’expansion familiale. Comme le rapporte la sage-femme Francine Caumel-Dauphin, co-auteure de l’ouvrage Les femmes et les bébés d’abord (éd. Albin Michel, 2001) et membre la Société d’histoire de la naissance, «pour certaines femmes, c’est tellement intime qu’elles n’ont pas envie que ce soit au vu et au su de tout le monde». Après tout, il est question de leur utérus.

Le dire sans le dire

Mais l’échographie fournit le matériel idéal pour faire une annonce en bonne et due forme. Les impressions grisées donnent un certain cachet à l’image. «On retrouve la dimension assez institutionnelle voire grave de la photo en noir et blanc. Il y a un connoté: c’est quelque chose d’important, qui a de la valeur», indique la sémiologue et synergologue Élodie Mielczareck. Surtout, «l’absence de netteté de l’image, ce grain de photo fait penser aux photos astronomiques de l’Univers». Certes, un fœtus ne fait que quelques centimètres. Mais, si les dimensions ne sont pas les mêmes, «c’est quelque chose qui nous dépasse, d’hors du commun, on est sur une autre échelle, ce qui confère un côté transcendantal».

Tout en donnant un petit plus, l’image tirée de cet examen échographique s’inscrit dans les pratiques habituelles, celles de la communication par l’image. Prévenir de sa grossesse à l’aide des clichés de l’échographie du premier trimestre «est une pratique très symptomatique de tendances sociétales actuelles: on parle beaucoup en images, ce qui s’observe dans les envois de GIFs, d’emojis». Pas surprenant alors que Maud ait choisi de s’emparer de ces clichés-là pour faire part de sa grossesse à «des personnes de 20 à 60 ans environ, habituées aux communication par l’image» et que Gwenaëlle en ait fait de même, sauf exception: «Pour nos grand-mères et mon grand-père, on a choisi un moyen plus classique: le téléphone!»

Les clichés échographiques du fœtus ont aussi cela d’avantageux qu’ils peuvent servir en face à face. Comme les mots, rétorquerez-vous. Sauf que l’image ne va pas se mettre à bafouiller. C’est ce qu’a fait Maud: «Lorsque j’ai dû l’annoncer à la famille, j’ai voulu les laisser deviner. Je leur ai laissé le choix entre plusieurs possibilités: pacs, achat d’appartement, promotion, bébé. L’échographie était pour moi la façon de le dire sans le dire!» Idée réutilisée pour les personnes à distance: «Pour des personnes que je n’allais pas voir tout de suite, j’ai envoyé un message ou un e-mail car j’étais tout de même pressée de l’annoncer.»

Fiction de l’instantanéité

Si ces photos peuvent être autant utilisées, c’est aussi parce qu’elles sont efficaces pour convoyer le message gestationnel. D’abord parce qu’il s’agit d’images, pointe Élodie Mielczareck. «Dans la lignée de la citation de Confucius, qui disait qu’une image vaut mille mots, il faut rappeler que l’image se comprend dans l’immédiateté, elle demande moins de temps cognitivement à être comprise. Et elle a ainsi plus d’impact.» Mais surtout parce qu’il s’agit d’une image devenue presque le symbole de «bébé». Comme l’écrivait l’anthropologue Anne-Sophie Giraud, «avec le développement des nouvelles technologies, en particulier des techniques d’imagerie médicale comme l’échographie qui se développe dès les années 1960, l’image de l’être prénatal est devenue un lieu commun, que cela soit dans les livres, les programmes éducatifs ou encore à la télévision»

En outre, contrairement aux images où les couples annoncent sans mot dire qu’ils attendent un enfant à l’aide de petits chaussons pour bébé, et même si, face au cliché de l’écho, on se demande aussi à qui ressemblera le bébé une fois né, on est davantage plongé dans cette vie en formation. Ne serait-ce que parce que cette image est unique, et non une sorte de nature-morte de chaussures que tous les couples peuvent se procurer:

«On est dans le temps réel, on voit la vie en train de se construire, détaille Élodie Mielczareck. Ce qui correspond à la temporalité de notre société de l’immédiateté. Le ventre rond est davantage dans la symbolique de l’avenir, dans l’espace-temps de la projection, là où l’échographie redéfinit une nouvelle temporalité, celle de l’instant présent: l’être est déjà là, même s’il est en train de se construire, il y a une matérialité, on est dans l’espace-temps de la réalisation.»

Et c’est bien ce qui est perçu par les premiers concernés. Maud utilise le terme «réaliste» pour décrire ce cliché: «Sur cette échographie du premier trimestre, on voit bien le bébé dans toute sa longueur.» Les images tirées de l’échographie de datation sont ainsi vues comme un élément rationnel. Pour Maud, «l’échographie est une manière plus factuelle d’annoncer une grossesse que les petits chaussons ou autre, où c’est plus sentimental». Ce qu’appuie la sociologue Marilène Vuille, dont les recherches se sont longtemps focalisées sur l’histoire de l’obstétrique:

«Dans le savoir médical, le regard a pris une importance énorme par rapport aux autres sens. La dissection aux XVII et XVIIIe siècles, puis l’habitude de représenter les organes intérieurs du corps dans des gravures, puis la photo, tout cela a accru l’importance du visible et de la représentation du corps.

Ainsi, ce document médical n’a été donné aux futurs parents qu’à partir des années 1980, nous précise l’obstétricien Claude Carron, quand «les appareils étaient suffisamment performants pour que la photo ressemble à quelque chose»

Or, poursuit Marilène Vuille, «ces technologies et représentations médicales ont un effet sur le social: on a l’impression de voir le fœtus alors que ce n’est pas un enregistrement; ce qu’on voit est une reconstitution du réel. L’échographie est le déchiffrement d’un écho de sons inaudibles et codés. Le balayage d’ultrasons aboutit en effet à un codage électronique, lequel donne des valeurs, qui vont être traduites en des niveaux de gris et c’est ainsi qu’on obtient une image».

Premier portrait

Peu importe qu’il s’agisse d’une recomposition technologique à partir d’échos. Cette image grisée est en tout cas perçue comme le premier portrait photo du petit. «Les photos de l’échographie du premier trimestre, surtout dans les cas de PMA, peuvent déjà figurer dans les albums d’enfance, signale la sage-femme et doctorante en sociologie à l’EHESS Hélène Malmanche, qui travaille pour sa thèse sur la dimension sociale de la grossesse. On a personnifié cet embryon ou ce fœtus, on le voit comme le début de la personne. La grossesse permet l’élaboration progressive du statut de personne, comme l’a montré Anne-Sophie Giraud dans sa thèse: le fœtus possède deux statuts simultanément; ce n’est pas une non-personne, on parle de lui, on s’adresse à lui, on lui prête des intentions, mais ce n’est pas non plus totalement une personne, puisqu’il peut y avoir une interruption volontaire de grossesse jusqu’à quatorze semaines d’aménorrhée, voire une interruption médicale de grossesse en cas de malformation grave jusqu’au terme de la grossesse.»

D’ailleurs, la première échographie peut être perçue par certains comme un premier rendez-vous avec l’enfant à naître, ajoute l’historienne Emmanuelle Berthiaud, auteure d’Enceinte, une histoire de la grossesse entre art et société (Éditions de La Martinière, 2013). «Au départ, l’échographie est un geste médical, qui permet un diagnostic anténatal, mais c’est appréhendé par les parents comme une première rencontre avec l’enfant, pas du tout comme un rendez-vous médical.» C’est bien pour cela que la sage-femme Francine Caumel-Dauphin alerte les futurs parents:

«Quand je reçois les patients et leur parle de l’échographie à faire, je leur dis que, l’échographiste, son boulot, c’est de détecter une malformation, pas de voir le bébé bouger. Il faut les préparer à ce qu’il soit là avec sa sonde et ne dise rien tant qu’il n’a pas tout observé, pour éviter qu’ils vivent mal ce moment.»

Sans compter que cette échographie intervient à peu près «au moment où l’embryon devient fœtus, du moins dans la nomenclature de l’embryologie, et où l’on commence à le considérer autrement, son statut change, d’autant qu’au bout de quatorze semaines d’aménorrhée on ne peut plus en France procéder à une IVG», complète Hélène Malmanche. Et c’est pour cela que Gwenaëlle et son mari avaient gardé le silence sur la grossesse jusqu’à ce moment: «La première écho, c’est un moment-clef. On avait choisi de n’annoncer la grossesse à personne avant de savoir que le fœtus n’avait à priori pas de grosse anomalie et surtout après avoir passé le cap fatidique des douze semaines d’aménorrhée, avant lequel le risque de fausse couche est encore élevé.»

Les clichés de l’écho sont donc adaptés non seulement dans la forme et le fond mais aussi dans le temps. «Quand la grossesse est plus précoce et qu’on ne peut pas attribuer de forme humaine ou pré-humaine facilement reconnaissable à l’embryon, il est parfois difficile de lui faire cette place. Le fœtus rentre progressivement dans le jeu relationnel et de plus en plus à mesure que l’on peut lui attribuer les caractéristiques d’une personne», analyse Hélène Malmanche. La preuve, Maud a dû faire une première échographie de datation où «le bébé avait la taille d’un haricot pas totalement formé» et ce n’est pas celle-ci qu’elle a envoyée à ses proches pour faire part de sa grossesse.

Socialisation de l’enfant

Au fond, montrer aux autres ce que l’on considère comme la première photo du bébé à naître, c’est le mettre au centre. D’autant que l’échographie a permis de distinguer l’embryon puis le fœtus de la femme enceinte. C’est ce que rappelle Anne-Sophie Giraud dans son article: «Les techniques, et en particulier l’échographie, ont contribué à l’image de l’embryon comme “isolat”, séparé en particulier du corps féminin dans lequel il était autrefois enclos et enfoui.» Et ce que relève aussi Élodie Mielczareck: «On est moins du côté de la valorisation de la femme créatrice que de l’individu qui se construit. On est dans l’individualisation de l’être au monde à venir, dans la continuité de l’enfant-roi. Le ventre rond, c’est une autre imagerie, davantage mystique, qui renvoie au caractère divin de la femme.» Et si la focale est mise sur l’enfant, à l’arrière-plan ne figure plus seulement la mère qui porte l’enfant en son sein mais aussi le père ou la deuxième mère ou les deux pères. «On laisse de la place au trio des deux parents et de l’enfant.»

Plus qu’une annonce de la grossesse, l’image de l’échographie sert en fait à annoncer l’enfant à naître et à l’inscrire dans le monde. Car il faut savoir différencier le moment où la femme se demande si elle est enceinte, en raison d’un retard de règles, de celui où la grossesse lui est confirmée par un test urinaire ou une prise de sang puis du «moment où elle se dit “je vais avoir un enfant”, qui est alors pris en compte dans le système», mentionne Hélène Malmanche.

Tout comme il faut dissocier l’annonce au cercle proche et l’annonce plus large. Des amies et la sœur de Maud lui avaient ainsi envoyé des photos de leur échographie mais après l’avoir mise au courant de leur grossesse. Cette division a toujours eu lieu. Et ce, même avant l’existence d’instruments permettant de s’assurer scientifiquement de la grossesse, relate Emmanuelle Berthiaud. En atteste l’exemple de Marie-Antoinette: «La mère de Marie-Antoinette lui demandait chaque mois si elle avait ses règles. La reine a su assez tôt qu’elle était enceinte. Mais il faut distinguer l’annonce officieuse, au roi, à sa mère, aux dames de compagnie, de l’annonce officielle du roi à l’archevêque pour faire des prières pour l’enfant à naître, qui a eu lieu vers quatre mois et demi de grossesse.»

Certes, l’échographie du premier trimestre n’est pas forcément l’instant où les futurs parents prennent conscience qu’ils attendent concrètement un enfant. Ainsi de Gwenaëlle: «Je ne dirais pas que les premières images d’échographie concrétisent le fait que tu es réellement enceinte, car pour moi l’implication future et la projection dans le bébé à venir ont commencé un peu plus tard, quand j’ai senti le bébé bouger.» Mais cela y contribue. Car, comme l’écrit Anne-Sophie Giraud, les femmes «utilisent notamment les échographies pour engager les autres dans la construction sociale de leur “bébé”». Il n’a pas encore de prénom, on ne sait pas quel est son sexe mais les proches doivent l’inscrire dans le cercle relationnel.

«Le bébé devient socialement reconnu s’il est partagé. On fait avancer la socialisation de l’enfant. Tout ce phénomène qui se passait à la naissance du bébé, qui passait par le fait de lui donner un nom, de le reconnaître à l’État civil, se déroule avant», fait remarquer Francine Caumel-Dauphin. En somme, «le cliché de l’échographie permet de donner au fœtus une existence sociale, c’est une forme d’intégration dans la famille in utero», évoque Emmanuelle Berthiaud. C’est sûrement pour cela que fait Maud a accompagné la photo de l’échographie envoyée à ses cousins sur Messenger de ces quelques mots: «Je vous présente un autre membre de la famille.»

Daphnée Leportois
Daphnée Leportois (41 articles)
Journaliste
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