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Kim Jong-un est un froid calculateur

Daniel Vernet, mis à jour le 04.09.2017 à 7 h 45

La gestion de la crise que le dirigeant nord-coréen a lui-même déclenchée est la preuve d’une parfaite maîtrise de la stratégie de la tension.

Kim Jong-Un, le 10 mai 2016 à Pyongyang |
Ed Jones / AFP

Kim Jong-Un, le 10 mai 2016 à Pyongyang | Ed Jones / AFP

Avec ses costumes stalino-maoïste, sa coiffure improbable et ses philippiques sorties d’un temps où l’ennemi de classe était une «vipère lubrique», le jeune président nord-coréen –il n’a que 34 ans dont quelques-uns passés dans un collège suisse– fait figure de dangereux extravagant dans la politique internationale. Mais la manière dont Kim Jong-un a, après son grand-père Kim Il-sung, fondateur de la dynastie, et son père Kim Jong-il, assis son pouvoir dans le dernier pays véritablement communiste de la planète, montre qu’il est un froid calculateur. Sa gestion de la crise qu’il a lui-même déclenchée au début de cet été avec des tirs de missiles balistiques est la preuve d’une parfaite maîtrise de la stratégie de la tension. La question est de savoir s’il connait suffisamment les codes de la dissuasion pour que la montée aux extrêmes ne débouche pas sur la guerre nucléaire.

L’essai d’une charge thermonucléaire (bombe H) du 3 septembre est le dernier pas en date d’une campagne commencée il y a deux mois. En juillet, la Corée du nord a lancé deux missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) de type Hwasong-14. Le premier pouvait frapper l’Alaska. Le deuxième, d’une portée d’environ 10.000 kilomètres, était théoriquement capable d’atteindre les côtes californiennes, voire la ville de Chicago. Fort de cette capacité supposée, Kim Jong-un a menacé de lancer un missile sur la base américaine de Guam si les États-Unis menaient des manœuvres militaires communes avec la Corée du Sud comme ils le font traditionnellement chaque année au mois d’août.

Conscient sans doute qu’une telle diatribe revenait à s’en prendre directement aux États-Unis, le dictateur nord-coréen a corrigé le tir: il lancerait ses fusées «autour» de l’île de Guam. Les manœuvres américano-sud-coréennes ont eu lieu et il n’en a rien fait mais il a tenu à souligner que ses menaces n’étaient pas que des gesticulations en envoyant un missile qui est passé au-dessus du Japon. Un geste pour le moins inamical à l’égard d’un allié de Washington dans la région.

Vers le statut de puissance nucléaire

L’essai d’une bombe H, s’il est confirmé qu’il s’agit bien d’un engin thermonucléaire, est une étape supplémentaire. Il ne change rien fondamentalement dans la situation déjà très tendue autour de la péninsule coréenne mais il constitue un pas de plus du régime communiste vers le statut de puissance nucléaire. À court terme, il est une réponse au renforcement des sanctions voté à l’unanimité par le Conseil de sécurité de l’ONU et aux rodomontades de Donald Trump.

Pour être vraiment opérationnelle, la bombe nord-coréenne devrait être miniaturisée afin de pouvoir être montée sur un missile balistique. Pyongyang en est-il arrivé à ce stade? Les avis des experts divergent. Cependant, il suffit que la Corée du nord réussisse à le faire croire pour que l’effet dissuasif soit atteint. Tout laisse à penser que de nouveaux essais auront lieu à brève échéance pour convaincre le monde entier que le pays est entré dans le club des puissances nucléaires.

L’objectif de Kim Jong-un n’est pas de lancer une première frappe sur des objectifs américains. Il sait que les représailles rayeraient son régime de la carte. La possession de l’arme nucléaire apparait pour lui, comme pour ses prédécesseurs, comme une assurance-vie, une garantie que son pouvoir et son système politique ne seront pas subvertis par la force. Il a médité les précédents de Saddam Hussein et de Kadhafi. Tous les deux ont été balayés parce qu’ils avaient renoncé à l’arme nucléaire.

Avant l'apocalypse

Plus Kim Jong-un enregistre de progrès dans son programme militaire, plus il sera difficile pour la communauté internationale qui condamne la prolifération nucléaire d’empêcher le dirigeant nord- coréen d’arriver à ses fins. «Le dialogue n’est pas une réponse», a déclaré Donald Trump après avoir brandi «le feu et la furie» au-dessus de la tête du troisième des Kim. Toutes les options sont sur la table, affirment les stratèges américains –ce qui est la phrase convenue dans ces cas-là–, tout en sachant le temps d’une frappe «chirurgicale» sur les installations nucléaires nord-coréennes est sans doute passé. Le programme est trop avancé et le pouvoir de rétorsion des Nord-coréens est trop évident pour que le risque soit pris. L’artillerie classique nord-coréenne est en mesure de provoquer des dégâts considérables dans la capitale sud-coréenne Séoul, qui n’est à quelques dizaines de kilomètres de la ligne de démarcation entre les deux pays. S’il le jugeait nécessaire, Kim Jong-un dispose encore de plusieurs paliers dans la menace avant de déclencher l’apocalypse nucléaire.

Le secrétaire américain à la défense, James Mattis, est plus proche de la vérité quand il déclare: «Nous ne sommes jamais à court de solutions diplomatiques». Echaudée par des expériences passées malheureuses, la diplomatie américaine est réticente à entrer dans une négociation directe avec Pyongyang. On parle ici de l’appareil diplomatique traditionnel qui traite ce dossier depuis des décennies, pas de la ligne erratique de Donald Trump. Le président réagit à ce qu’il voit à la télévision sans avoir réfléchi à une stratégie cohérente. Il choisit le moment où Séoul se sent en insécurité face à ses frères ennemis du nord pour remettre en cause l’accord de libre échange entre les Etats-Unis et la Corée du sud.

Le rôle de la Chine

Les Américains estiment que la Chine est en première ligne. Selon eux, elle n’exerce pas une pression suffisante sur le régime de Pyongyang pour l’amener à composer. Pékin a cependant voté le renforcement des sanctions et qui plus est, les a mises en œuvre, ce qui n’était pas toujours le cas auparavant. Force est de constater que ces sanctions sont insuffisantes pour impressionner les dirigeants nord-coréens. Les Chinois devraient, selon les Américains, couper l’alimentation du régime en ressources énergétiques. Mais le président Xi Jinping, comme ses prédécesseurs veut à tout prix éviter un effondrement du système. Un changement de régime à Pyongyang risquerait de produire une réunification sauvage de la Corée qui amènerait les soldats américains, présents au sud du 38ème parallèle, sur la frontière avec la Chine.

Kim Jong-un sait qu’il inquiète ses puissants voisins chinois mais il est convaincu qu’ils ne peuvent pas complètement le laisser tomber. Et quand bien même les pressions chinoises s’accentueraient, il met en avant la doctrine du Juche«compter sur ses propres forces»– pour montrer la détermination de son  peuple. Les Nord-Coréens ont supporté la famine des années 1990. Ne sont-ils pas prêts à de nouveaux sacrifices pour défendre leur président et leur indépendance ?

Cette propagande du régime passe sous silence les aides officieuses et officielles que la Corée du nord a reçues ces dernières décennies de la part de la Russie, de la Chine, de l’Iran, du Pakistan, etc. et qui lui ont permis d’enregistrer des progrès technologiques impressionnants. Elle a toutefois une autre fonction: elle souligne que même dans un environnement de plus en plus hostile, Kim Jong-un et sa clique réussissent des avancées qui étonnent les experts. Et que dans la montée aux extrêmes qui se profile, Kim Jong-un est, jusqu’à maintenant, le maître du jeu.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (430 articles)
Journaliste
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