Culture

Vertige de l'espace ouvert et mystérieux de «Barbara»

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 05.09.2017 à 16 h 05

Avec précision et invention, le film de Mathieu Amalric et Jeanne Balibar déploie autour du personnage réel et imaginaire que fut la chanteuse un immense paysage de sortilèges.

Où est-ce? Dans quel espace se situe ce film? Il faudra du temps pour que se dessine la réponse.

Le nouveau film de Mathieu Amalric conjugue en effet plusieurs contextes. Il se passe aujourd’hui, où un réalisateur (Amalric) s’apprête à filmer une actrice (Jeanne Balibar) qui doit jouer la chanteuse.


Il se passe dans les années 1980 et 1990, celles où Barbara est Barbara, la longue dame brune sur un tapis planant et instable de triomphes en scène, d’angoisses mortelles, de compositions inspirées, de caprices de petite fille et de diva.

Il se passe dans la tête de cette femme folle et géniale, labourée par son appétit de vivre et ses appels du gouffre.

Il se passe dans un assemblage de petits mots qui font un texte qu’on n’oubliera plus, dans une l’hésitation entre deux notes, ce minuscule miracle dissonant et si juste qui change la ritournelle en trésor.

Il se passe aussi, un peu, dans la pénombre dont on n’a pas à savoir davantage, et qui fut celle entre Amalric et Balibar.

Un film dans nos mémoires

Et il se passe dans nos mémoires. Mémoires multiples, incertaines, partielles. Poussières incernables de clichés, d’émotions, d’agacements peut-être pour certains. C’est à dire qu’il se passe dans le paysage infiniment mouvant de l’imaginaire collectif tel qu’une femme de spectacle et ses œuvres –ses chansons, mais aussi sa voix, son image, son style– l’habitent.

Découvrant, heureux et troublé, le film en ouverture d’Un certain regard au Festival de Cannes, donc devant un public très cosmopolite, on ne pouvait manquer de se demander ce qu’y voyaient et entendaient des spectateurs ni français ni francophones.

Tous ceux à qui on a posé la question ont adoré le film. Il n’empêche qu’ils n’ont pas pu ressentir la même chose que ceux qui sont nés dans le monde linguistique, artistique, mélodique de Barbara –alors que beaucoup qui n’avaient pas 10 ans à sa mort en 1997 ont, qu’ils le sachent ou pas, qu'ils apprécient ses chansons ou pas, grandi dans un monde dont Barbara fait partie.

Pas un biopic, ou le biopic absolu

Qui dira que Barbara est un biopic sera très loin du compte. Cette affaire du biopic est bien passionnante, et a connu récemment de belles réponses. Mais là c’est autre chose.

Ou alors ce serait dire que c’est le seul biopic possible, qui annule tous les autres ayant prétendu faire récit de l’existence d’une personne célèbre par un film –ce qui serait très injuste, par exemple et pour en rester à des œuvres récentes, pour les deux films de Pablo Larrain, Neruda et Jackie.

L'actrice qui doit jouer Barbara (Jeanne Balibar) et le réalisateur d'un film sur Barbara (Mathieu Amalric)

Barbara n'est pas la biographie filmée de Barbara. Pas plus, d'ailleurs, que ne l'est le film qu'est supposé le personnage joué par  Amalric dans le film de fiction nommée Barbara. Le jeu de miroir du film dans le film n'a en effet rien d'une coquetterie, il sert à déployer un peu plus l'espace à occuper par les spectateurs.

C'est pourquoi il ne faut surtout pas prendre littéralement les mots du personnage joué par Amalric décrivant son héroïne: ce qu'il dit de Barbara comme être fantasmé et individualité multiple n'est encore qu'une dimension parmi celles que déploie le film.

Mathieu Amalric, en réalisant Barbara, n'a pas  fait un travail de biographe, ou d'agent promotionnel, ou de fan, ou de sociologue, ou de psy –il a fait du cinéma.

Une légende française

On peut poser différemment la question du début, en demandant: Barbara, c’est quoi? Une femme qui a vécu une certaine vie, oui. Une légende française, oui.

Mais aussi un phrasé, une silhouette, un mode unique de relation entre une chanteuse et son public. Des paroles-et-musiques, mais aussi une façon de se tenir, une symbolique de la rose rouge et de la robe noire, un regard de louve, des décrochements abrupts dans la mélodie.

C’est encore, et peut-être finalement surtout, des souvenirs individuels pour des millions d’individus. Des souvenirs de solitude, de tendresse partagée à deux, de fusion avec une foule d’inconnus. Une voiture la nuit, une chambre, de l’alcool. La mémoire d’une émotion très sombre ou très lumineuse, mais forcément très intime.

Des souvenirs, des émotions, des images, cela vaudrait pour bien d’autres, et en particulier pour bien d’autres chanteurs et chanteuses, pour tant d’autres chansons, ces réceptacles d’une puissance aussi immense que méprisée de nos sentiments et de nos modèles de comportement quotidien. Mais peut-être avec personne de manière aussi intense et personnifiée qu’avec Barbara.

Elle est celle qui sera allée plus loin et plus mystérieusement dans la mise à nu que Piaf et Brel, et en trouvant l'écoute d'un public moins calibré sociologiquement que Ferré, Higelin ou Souchon.

Il filme ça, Amalric. C’est très fort. Son film, il serait plus juste de dire, le film de Mathieu Amalric et de Jeanne Balibar, touche cela. Déploie cet espace-là. Dès lors, bien sûr, la question de la ressemblance entre Barbara et Balibar ne se pose plus, ou plutôt leurs différences comme leurs proximités (bien réelles) contribuent à construire l'espace ouvert nommé Barbara.

Circulant selon une dynamique jamais en défaut mais empruntant des voies de traverse et d’incessantes bifurcations, il cavale et s'égare entre les époques, entre les registres. C’est ce mouvement perpétuel et fatal, forcément fatal, mais vital, qui le porte de bout en bout.

Alors oui il y a les fragments des chansons attendues, les scènes connues, les rappels historiques, les morceaux d’archives, L'Ecluse, la maison de Précy, la télé, les journaux, l’engagement contre le sida, les relations orageuses avec les proches, les élans d’appétits et de phobies. Oui, le mal de vivre.

Il y a un élan, qui est celui du film. Et cet élan, on ne doute jamais qu’il fut celui de la chanteuse française Monique Serf, dite Barbara.

Barbara

de Mathieu Amalric,

avec Jeanne Balibar, Mathieu Amalric, Aurore Clément, Vincent Peirani, Grégoire Colin, Pierre Michon.

Durée: 1h37

Sortie le 6 septembre 2017

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