France

Le combat de Macron contre «la France de Pétain»

Eric Le Boucher, mis à jour le 02.09.2017 à 8 h 02

Le grand entretien avec Emmanuel Macron dans Le Point explique l'ambition et la méthode du nouveau président. Il estime que la confiance des Français en l’avenir ne se retrouvera pas dans la nostalgie des temps passés.

Emmanuel Macron en Bulgarie, le 25 août 2017 | Dimitar DILKOFF / AFP

Emmanuel Macron en Bulgarie, le 25 août 2017 | Dimitar DILKOFF / AFP

«Il y a la France de La Fayette et il y a celle de Pétain. Certains commentaires nous poussent aujourd’hui vers la France de Pétain mais notre destin, aujourd’hui, dépend de notre esprit de conquête», explique le président de la République dans un grand entretien accordé au Point. Cette division entre la conquête et le défaitisme peut paraître une banalité, une réminiscence périmée des années de guerre et de résistance, ou la vantardise d’un président qui se prendrait pour Bonaparte. Cette description des deux France est pourtant la pierre philosophale du macronisme. Ici s’explique son «ni droite ni gauche», ici se révèle sa véritable ambition et sa méthode.

Mais le moins que l'on puisse dire est que ce ne sera difficile à faire comprendre. Emmanuel Macron avait abordé le thème de «la Grandeur» de la France lors de son discours inaugural devant le Congrès à Versailles début juillet. Les commentaires avaient été secs: du blabla. Et de comparer à ses dépens son texte avec celui du Premier ministre le lendemain à l’Assemblée: beaucoup plus «concret». La hauteur que prenait le président était décriée et mise au compte de sa prétention, Jupiter est dans l’éther.

Une certaine idée de la France

Voilà qu’il y revient dans sa longue interview. Qu’il nous reparle de «l’héroïsme politique», du «récit historique», et qu’il nous réexplique que «la France doit redevenir un pays fier», qu’«il faut sortir de l’esprit de défaite», que «la France n’a été grande que lorsqu’elle a décidé de se dépasser». On a essayé ici de montrer le sens de ce discours de grandeur. Le président Macron veut rompre avec le giscardisme de la France devenue «puissance moyenne» pour renouer avec la saga «d’une certaine idée de la France», celle qu’avait le général de Gaulle. Il estime que la confiance des Français en l’avenir ne se retrouvera pas dans la nostalgie des temps passés, des Trente Glorieuses, de l’avant-mondialisation, mais bien au contraire dans l’élan vers l’avant, vers le XXIe siècle, mais à la condition de le «transformer». C’est à la France d’inventer «un nouvel humanisme», tel doit être «son objectif». C’est cette grandeur de nouvelles Lumières qui, seule, peut ressouder la confiance des Français en eux-mêmes.

Rien de moins, dira-t-on. Quelle arrogance! Un jeune homme de 39 ans arrivé par chance à la tête d’un pays de 67 millions d’habitants qui veut «donner des leçons» au monde entier! La présidente polonaise, cible des éclairs jupitériens, lui a répliqué: faites déjà baisser le chômage chez vous. Et beaucoup de Français seront d’accord avec elle: que le président fasse déjà son «home work» et remette la France en ordre avant de rêvasser à changer le monde. Le discours sur la grandeur a toutes les chances de n’être pas écouté, ou pis, d’être vu comme une diversion.

En rupture avec la gauche et la droite

Le macronisme mérite qu’on y regarde pourtant de plus près. Pour le dire en résumé, la philosophie d’Emmanuel Macron est une rupture avec le discours traditionnel de la droite française sur «la nécessaire adaptation à la mondialisation» et aussi une rupture avec le constat de la gauche socialiste française qui estime que le capitalisme a gagné et qu’il est désormais seulement possible de s’en «protéger» le plus possible. 

Non, dit le président, il ne s’agit pas seulement de s’adapter au monde tel qu’il est, de se convertir au «néoprotestantisme mondialisé», comme le décrit Régis Debray. Accepter le marché et abaisser ses coûts pour les mettre en dessous des pays concurrents et forger de cette manière sa compétitivité, ne résume pas la politique d’Emmanuel Macron. Qu’il faille se mettre à niveau, bien entendu, d’où les réformes. Mais le Macron-La Fayette va plus beaucoup loin.

On le voit sur l’Europe. Le dossier des chantiers navals STX nationalisés cet été a permis de découvrir un interventionnisme qui a surpris: Macron est pour un État fort. Ses visites dans les pays de l’est européen pour faire modifier la directive sur les travailleurs détachés étaient à visées intérieures, destinées à contrebalancer le penchant de la loi travail en faveur du patronat. Mais pas uniquement, Emmanuel Macron annonce qu’il va modifier le fondement «anglais» (ou libéral) de la construction européenne qui, depuis vingt ans, pense obtenir croissance et emplois en misant sur la concurrence entre les pays. Le dumping social et fiscal a conduit au populisme, il faut inverser cette logique européenne.

Un nouveau capitalisme

Le président français aura dans sa croisade beaucoup de mal avec l’Allemagne. On verra. Mais la reconstruction de l’Europe est la première étape de cette réinvention de l’humanisme dont il parle. L’Europe doit retrouver son dynamisme, son plein emploi, mais elle doit surtout devenir le modèle d’un nouveau capitalisme. En cela, le macronisme se distingue de la droite pour qui la France doit accepter le monde tel qu’il est et s’adapter.

La distinction avec la gauche française est également très nette. Avec Jean-Luc Mélenchon, point n’est besoin d’insister ; entre l’extrême gauche et la social-démocratie, la divergence est plus que centenaire. L’une veut instaurer l’égalité quoiqu’il en coûte pour l’efficacité (et pour les libertés), l’autre veut des réformes pour améliorer graduellement le social. Plus neuve est la séparation avec la gauche socialiste française actuelle, celle qui a choisi Benoît Hamon pour champion lors des primaires. Celle-ci a abdiqué sa capacité de changer le capitalisme. Le monde anglo-saxon a gagné, l’actionnaire est roi et, pour la petite partie d’autonomie qui reste, grâce à l’espace européen, ce sont les Allemands qui y dictent leur loi. Alliance des Anglais et des Allemands, la concurrence plus le rigorisme, les jeux sont faits.

Le monde du travail a perdu la partie, le capital a gagné, et, sa victoire le pousse à devenir de plus en plus dur, à réduire toujours plus le coin social. Dans ces conditions, que peut faire le socialisme? Résister bien sûr, mais la bataille est sur le fond perdue et il faut basculer l’ambition hors le travail, dans les autres relations sociétales.

Pour le président Macron, il est hors de question d’abandonner le terrain du travail. Non à ce défaitisme, à l’esprit de Pétain. L’analyse n’est pas qu’économique, au sens des rapports de force marxistes entre profits et salaires, actionnaires et salariés. Elle est philosophique, l’homme, pense le président, ne peut se réaliser, obtenir une bonne vie, que dans les relations de travail.

Il est facile d’objecter que Macron parle pour les créateurs de start-up, les inventeurs, les créatifs. Eux peuvent «se réaliser» mais la majorité des salariés n’a aucune autonomie. Macron fait le monde à son image, la réalité de l’aliénation est bien plus profonde. À cela, il répond que c’est encore du Pétain: non, chaque Français peut, d’une part, faire valoir son inventivité dans le travail (il faudra y veiller) mais, surtout, l’élan humaniste national pourra, d'autre part, favoriser une valorisation pour chacun. La fierté de s’inscrire dans les pas des anciens républicains offre la satisfaction de participer à la conquête.

Voilà le macronisme. Voilà ce que signifie l’héroïsme politique. On peut discuter, on peut objecter. Mais on admettra que ça a de la gueule.

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (537 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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