Economie

Les retraités ne sont pas les privilégiés que l'on croit

Gilles Bridier, mis à jour le 02.09.2017 à 14 h 24

Les retraités qui touchent plus de 1.200 euros par mois sont considérés comme suffisamment aisés par le gouvernement pour justifier un alourdissement de la CSG sur leurs pensions.

Un couple dans le jardin des Tuileries à Paris, le 31 mai 2010. | 
David FRITZ / AFP

Un couple dans le jardin des Tuileries à Paris, le 31 mai 2010. | David FRITZ / AFP

Il y a, dans la caricature utilisée pour représenter les retraités, une démarche presque malsaine. Ils apparaissent comme des quasi privilégiés avec des niveaux de vie plus élevés que les actifs, passant leur temps dans des croisières ou achetant de grosses berlines en profitant des pensions versées grâce aux cotisations sociales prélevées sur les acteurs du monde du travail.

Des privilégiés... à 1.300 euros par mois en moyenne après plus de quarante années de cotisation. Cherchez l’erreur! Cette caricature véhiculée par certains médias est entretenue par la communication du gouvernement et sa majorité de La République en marche, justifiant ainsi la ponction bientôt opérée via la CSG sur les revenus de ces retraités.

Des nantis à seulement 200 euros au-dessus du seuil de pauvreté

Citoyens comme les autres, il est normal que les 15,8 millions de retraités recensés participent aux efforts pour redresser le pays. Mais laisser supposer qu’ils sont des nantis de la République, et qu’il faut qu’ils soient un peu moins riches pour que les jeunes soient un peu moins pauvres, procède d’une rhétorique bien dangereuse et fort approximative. C’est pourtant celle du chef de l’Etat Emmanuel Macron lorsque, dans une interview au magazine Le Point relayée par toute la presse, il déclare :

«Les pauvres d’aujourd’hui sont souvent moins les retraités que les jeunes. Je leur demande donc, pour les plus aisés, un effort».

 Un effort qui s’appliquera avec l’augmentation de 1,7 point de CSG à partir de 1200 euros de pension mensuelle (ou 1800 euros pour un couple). Au total, 60% des retraités seront concernés, et considérés comme «aisés» alors que, pour certains d'entre eux, seuls 200 petits euros les séparent du seuil de pauvreté! La plaisanterie est douteuse. Mais le ministre de l’économie Bruno Le Maire assume sans problème cette conception de l’aisance.  

L’argument d’une moindre pauvreté n'est pas valable

Certes, des statistiques existent qui montrent que la proportion de pauvres parmi les retraités est moins élevée que dans le reste de la population. Dans son état des lieux établi en décembre 2015, le Conseil d’orientation des retraites (COR) note que  «sur toutes les années de 2006 à 2012, les ménages de 60 ans et plus sont moins exposés à la pauvreté en conditions de vie que le reste de la population: en 2012, par exemple, 9,6 % des ménages de 60 à 74 ans et 7,5 % de ceux de 75 ans et plus sont pauvres en conditions de vie contre 11,9 % pour l’ensemble des ménages.».

Mais la récupération de cette comparaison, à partir de ces chiffres bruts, est tronquée. D’un côté, on considère le niveau de pauvreté de toute une population avec notamment des jeunes encore en étude ou qui démarrent dans la vie professionnelle et n’ont pas encore progressé dans l’échelle des salaires. De l’autre, on isole une catégorie de personnes qui ont accumulé  plus de quarante ans de vie professionnelle et qui ont consenti un effort financier tout au long de leur carrière pour payer les différentes cotisations de leur régime de retraite. La conclusion sur leur niveau d’aisance est-elle, dans ces conditions, légitime?

Elle est surtout pratique pour justifier une ponction sur des retraites, dont on oublie qu’elles sont déjà globalement gelées depuis 2013 (soit une perte de pouvoir d’achat de l’ordre de 6% sur quatre ans)… sans parler de la taxe spécifique acquittée par les seniors pour financer la perte d’autonomie des personnes les plus âgées.

 

La moitié des retraités en-dessous de 1720 euros par mois

On peut aussi opposer les statistiques entre elles, en fonction de celles que l’on privilégie. Ainsi en 2013, tous régimes confondus, le montant moyen des pensions se chiffrait à 1306 euros par mois selon l’Insee ; en 2014, il grimpait à 1322 euros. Le jackpot! Bien sûr, d’aucuns rétorqueront qu’une moyenne exprime assez mal la ventilation des sommes.

Alors, pour les satisfaire, prenons le niveau de vie médian des retraités calculé par le COR pour 2013: il était de 1720 euros par mois. Ce qui signifie que la moitié des retraités se situait au-dessous de ce niveau médian (dont 560.000 devaient se contenter des quelque 800 euros de l’Allocation de solidarité pour personnes âgées), et la moitié au-dessus. Pour ceux de la moitié inférieure (dont certains doivent encore payer des loyers pour se loger) et pour une immense majorité de la moitié supérieure, pas de quoi aller bambocher en mer des Caraïbes.

En réalité, d’après les statistiques du COR, seulement un retraité sur dix dispose d’un revenu supérieur à 3250 euros par mois, un montant supposé être le début de la fortune. Mais cette proportion de 10% justifie-t-elle d’assimiler tous les retraités à une catégorie aisée de la population ?

Une mesure fiscale sans grande originalité

Cette caricature de l’immense majorité des retraités apparaît d’autant plus indécente que, dans le même temps où on annonce un relèvement de la CSG pour de nombreux retraités, d’autres arbitrages se traduisent par un allègement de l’ISF pour les plus gros patrimoines. On peut défendre le principe de l’effort partagé. Encore faut-il qu’une répartition équitable de l’effort soit perceptible, alors qu’on est ici confronté à des décisions totalement asymétriques…

Si l’objectif du gouvernement consiste à réduire les charges qui pèsent sur le travail en trouvant de nouvelles recettes, il pourrait aussi se tourner vers les revenus du capital, le versement des dividendes particulièrement élevés en France, et les transactions financières en s’attaquant notamment à la finance parallèle. Il pourrait innover dans la lutte contre l’évasion fiscale, ou faire preuve de la créativité promise pendant la campagne de l’élection présidentielle… Mais il applique en l’occurrence une basique augmentation fiscale, en n’épargnant pas des catégories captives de la population qui ne peuvent, comme d’autres, faire de chantage à l’expatriation des revenus et des capitaux.

Le début de la guerre des âges ?   

Alors oui, les systèmes de retraite posent un problème à l’économie française. On ne compte déjà plus que 1,7 actif par cotisant de droit direct (sans compter les reversions pour les conjoints de retraités décédés), et la proportion doit continuer de baisser pour atteindre 1,4 actif par cotisant à l’horizon 2040, indique le COR dans un rapport de juin 2016 sur l’évolution et les perspectives des retraites en France.

Quant au déficit du système de retraite que l’on observe depuis 2005, il sera résorbé plus ou moins vite en fonction des niveaux de croissance économique : «L’équilibre serait atteint dès le milieu des années 2020 dans les scénarios 1,5%, 1,8% et 2%. À l’inverse, le système de retraite resterait durablement en besoin de financement en cas de croissance des revenus d'activité inférieure à 1,5 % par an à long terme», commente le COR.

Pas de panique, donc. Mais dans l’immédiat, le sentiment d’une « guerre des âges » prend forme, comme conforté par la communication gouvernementale. Les partis extrêmes ont vite perçu la faille en prenant, à droite comme à gauche, le parti des retraités pour que leur mécontentement vienne alimenter les critiques du pouvoir en place. C’est ainsi que fonctionnent les populismes, qu’ils soient du Front national ou de la France insoumise. 

Le caractère sous-jacent de ce dénigrement des retraités exprime une réalité bien plus dangereuse pour la cohésion nationale, qui va bien au-delà du clientélisme des partis pour séduire telle ou telle catégorie de la population. C’est la solidarité intergénérationnelle qui est alors menacée si le sentiment se répand que les retraités coûtent trop cher et pénalisent les actifs. A force de caricaturer les retraités, on travestit la réalité des pensionnés et on creuse une fracture dans la société. Ce qui ne peut que nuire à la solidarité intergénérationnelle qui soude une nation et qui sert aussi de fondement au système de retraite par répartition, comme en France.

Un comble, alors que chaque actif est appelé un jour à prendre lui-même sa retraite! Et qu’importe si on est en pleine contradiction, au moment où les retraités soutiennent souvent leur descendance au chômage, et offrent par leur nombre des relais de croissance à l’économie et des opportunités nouvelles pour créer des emplois.

Gilles Bridier
Gilles Bridier (663 articles)
Journaliste
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