Economie

L'Elysée a mis le grand bazar dans le nucléaire français

Philippe Reclus, mis à jour le 23.08.2010 à 19 h 18

Après avoir poussé à l'émergence de plusieurs acteurs français du nucléaire, le gouvernement entend aujourd'hui remettre en ordre la filière. Un gâchis.

A défaut de centrales, des Rafales? La remarque en forme de boutade après l'échec cuisant essuyé par le camp français pour vendre la technologie de l'EPR, la centrale nucléaire de troisième génération, à Abu Dhabi, ne fait pas rire tout le monde dans l'hexagone. Tant parce que rien n'assure que l'Elysée parviendra à vendre à l'émirat les avions de chasse fabriqués par Dassault que parce que d'une manière plus générale, l'affaire d'Abu Dhabi vient démontrer à qui en douterait encore que la France, dans la grande compétition internationale du commerce et de la technologie, a pris du retard et n'a pas assez de produits à proposer ni les produits les plus adaptés aux besoins de ses clients.

En dépit de sa conviction qu'elle présentait le projet de centrale le plus abouti technologiquement et le plus sûr, la maison France, composée d'Areva-GDF Suez et Total, auquel s'est rajouté sur le tard EDF,  vient de se voir infliger un très sérieux rappel à l'ordre en ratant au passage un contrat d'une vingtaine de milliards d'euros remporté par le groupe public sud coréen.

Pour expliquer ce revers, trois principales raisons peuvent être  évoquées.

Le prix d'abord, comme l'a relevé immédiatement Claude Guéant, le secrétaire général de l'Elysée, qui s'est beaucoup impliqué dans le dossier.  Dans leur projet, Areva, GDF Suez, Total et EDF proposaient un EPR à construire représentant à l'unité un montant proche de 7 milliards d'euros. Sans la participation dans la société de projet créée pour défendre l'offre, du groupe de BTP et d'ingéniérie américain Bechtel, l'offre française aurait pu voir son prix réduit de 15% et devenir plus compétitive. En soutenant longtemps la présence du partenaire américain, Areva se serait, aux dires de ses détracteurs, tiré une balle dans le pied. Mais la logique d'Areva en s'attirant les faveurs de Bechtel est de s'ouvrir les portes à terme du marché américain.

S'ajoute à cela une deuxième raison d'ordre géopolitique: depuis le lancement de l'appel d'offres d'Abu Dhabi, le camp français devait composer avec le poids et les pressions du clan américain, soucieux de ne pas voir ses concurrents européens profiter de son handicap provoqué par le dossier du nucléaire iranien.

La troisième raison est d'ordre tactique. Certains se demandent aujourd'hui pourquoi le camp français n'a pas fait preuve de plus de pragmatisme et de souplesse. Voyant depuis plusieurs mois la proposition sud coréenne avoir le vent en poupe, pourquoi les acteurs français n'ont pas estimé jouable de s'y associer à la dernière minute pour en particulier proposer la solution du retraitement des déchets radioactifs que l'offre sud coréenne ne prévoit pas. Les négociateurs coréens se sont, de l'avis d'un proche du dossier, livrés à un dumping invraisemblable pour remporter le contrat tout en expliquant qu'ils se retourneraient vers des partenaires américains ou français pour organiser le retraitement du combustible. Les Français ne vont-ils pas devoir désormais concourir, sans certitude de succès, pour tenter de récupérer ce contrat annexe?

L'affaire d'Abu Dhabi ne manque donc pas d'infliger au moins deux sérieuses leçons à l'équipe de France.

La première est d'ordre commercial. Pour satisfaisante qu'elle soit pour la fierté technologique nationale, l'offre d'EPR est-elle aujourd'hui la plus adaptée au marché du nucléaire civil qui connaît un redémarrage dans le monde. Il est peut-être trop tôt pour tirer des conclusions définitives. Pour autant, revendiquer comme le fait le camp français la technologie la plus sophistiquée qui permet de fabriquer les centrales les plus puissantes et les plus sûres est en soi une démarche louable au regard de la sécurité des générations futures. Encore faut-il qu'elle soit aussi compétitive pour être abordable? Tant en termes de délais de construction que de prix. Ce qui revient au même. Le chantier de l'EPR de Flamanville aura au moins un an de retard et devrait coûter un milliard de plus que son budget initial.  En Finlande, Areva a déja provisionné 2, 3 milliards d'euros sur le projet.

Il paraît bien présomptueux de penser aujourd'hui que même les clients réputés les plus riches, à l'image d'Abu Dhabi,  sont prêts à négliger cet aspect ces choses. S'ajoute à cela que la France n'a qu'un seul produit à proposer sur le marché au moment même où ses concurrents sont capables de présenter des produits, certes plus rustiques, mais plus adaptables en termes de puissance.

La deuxième leçon est plutôt à tirer du coté de l'organisation des acteurs français pour aborder cette grande compétition internationale. Or, de ce point de vue, il faut bien reconnaître que l'affaire Abu Dhabi a jeté un cruel coup de projecteur sur le grand bazar français. Et ses effets collatéraux. Areva se retrouve une fois encore avec un carnet de commandes vide. EDF est en position d'accusé pour ne pas avoir choisi de soutenir à temps l'offre française. Les relations entre Total et GDF Suez auraient toutes les raisons de s'envenimer à l'heure même où le partenariat entre les deux groupes sur le chantier français du deuxième EPR à Penly est tendu.

La volonté de l'Elysée de remettre en ordre de marche la filière arrive de ce point de vue bien tard. Elle intervient surtout après que l'Elysée ait lui-même poussé à la multiplication des acteurs concurrents au sein de la filière tricolore (EDF, Areva, GDF Suez, Total, Alstom...)

A priori, l'échec d'Abu Dhabi donne des arguments à Henri Proglio, le nouveau président d'EDF, qui milite ouvertement pour replacer l'électricien public dans le rôle de chef de file incontesté de la filière. Ce qui impose de revenir selon lui sur l'erreur historique qui aurait consisté à rapprocher les réacteurs de Framatome (Areva NP) de la Cogema et à redonner à EDF une emprise directe  sur l'ex-Framatome. Reste à savoir si EDF a aujourd'hui les moyens  financiers, technologiques et humains en particulier d'assumer ce rôle. A la tête du groupe public, le prédécesseur d'Henri Proglio, Pierre Gadonneix, était parti du constat qu'il ne pouvait pas courir tous les lièvres à la fois et qu'il devait en priorité cibler les clients les plus solvables (France, Grande Bretagne, Etats Unis, Chine) en se fixant l'objectif de livrer dix réacteurs de troisième génération dans le monde d'ici dix ans.

Comment EDF peut-il désormais changer son fusil d'épaule? Avec qui? En décidant de conserver des liens étroits entre EDF et Veolia, Henri Proglio a en tête l'idée d'insuffler dans la culture du groupe public la culture internationale du spécialiste de l'eau et de l'assainissement qui réalise 60% de son chiffre d'affaires à l'étranger. Sera-ce suffisant?

Cette ambition ne peut, par construction, que redistribuer les cartes entre les principaux acteurs français du secteur. Renforcer les liens entre EDF et Areva reviendrait à pulvériser le modèle de groupe intégré et polymorphe développé par Anne Lauvergeon à la tête d' Areva, devenu un groupe présent sur la chaîne complète (mines, enrichissement, réacteurs, et retraitement). Cela poserait de facto la question de la position sur l'échiquier de GDF Suez dont le président, Gérard Mestrallet n'a eu de cesse ces derniers mois de décrocher un ticket d'entrée dans le deuxième EPR français pour démontrer, à l'étranger, que son groupe a toute légitimité et compétence pour construire et exploiter des centrales. L'échec d'Abu Dhabi marque là encore un échec cuisant pour GDF Suez qui ne profitera pas de ce formidable tremplin. Qui est plus, en retrouvant face à lui son ennemi de trente ans, Henri Proglio, à la tête d'EDF, Gérard Mestrallet voit sa partie se compliquer un peu plus.

On pourrait encore s'interroger sur les conséquences de la défaîte française d'Abu Dhabi pour Total -une région qu'il connaît pourtant sur le bout des doigts- dont tout le monde s'interroge sur la stratégie dans le nucléaire.

Reste enfin une question de taille posée à l'Etat lui-même vis à vis d'Areva. Le spécialiste français du nucléaire a besoin aujourd'hui de beaucoup d'argent pour financer ses chantiers. Entre les retards du chantier finlandais, le coût du divorce avec Siemens sous la pression d'ailleurs du gouvernement et l'échec d'Abu Dhabi, le brouillard s'intensifie sur la situation et la stratégie d'Areva ce qui complique d'autant plus le besoin de donner à la société une valeur de référence pour qu'elle puisse attirer les investisseurs dans son capital. Et ce n'est pas la perspective d'un démantèlement, rêvée par les uns et rejetée par les autres, qui permettra de lever cette chape supplémentaire de brouillard.

Philippe Reclus

Lire également: Abu Dhabi douche le nucléaire français, Nucléaire: le dangereux mécano du président, Le déclin de la France et de l'Europe s'accélère et Areva: la femme reste-t-elle l'avenir du nucléaire?

Image de Une: La centrale de Golfech, REUTERS/Regis Duvignau

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